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S’abandonner…

A propos de Eva Adams, Rencontre avec la vérité, Collection Indécence, L’ivre-Book, 2016.

http://www.livre-book-63.fr/home/284-rencontre-avec-la-verite-9782368922491.html

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Judith rencontre Camille. Elle tombe amoureuse de lui. Toutefois, très vite, elle s’ennuie dans cette relation conventionnelle sans trop savoir pourquoi. C’est en rencontrant Maître Gabriel qu’elle comprend les raisons de cet ennui. Ce dernier met des mots sur ce qu’elle ressent et qu’elle n’arrive pas à définir : « Je ne suis pas romantique, je ne suis pas tendre, en tout cas pas dans le sens commun du terme. Ce que j’aime c’est la passion, la puissance des mots, la force des gestes. J’aime être dominée par un homme, sentir que je lui plais et qu’il voit en moi la soumission que je suis prête à lui concéder ».

Judith est une soumise. Elle a besoin d’être dominée. Son esprit peut considérer certaines pratiques comme « anormales » et « immorales » mais son corps réagit différent. Il a besoin d’être soumis aux ordres d’un maître qui disposerait de lui à sa convenance. C’est ce périple que nous raconte Eva Adams. L’entrée en soumission comme une quête spirituelle dans laquelle s’épanouissent l’esprit et le corps. Les passages où elle décrit Judith devenue Léna qui découvrent des façons inédites de prendre du plaisir sont très forts : « plus rien n’existe autour de moi que le bruit de l’air éclaté par le fouet et annonçant la morsure prochaine de ma peau. Au milieu des océans déchaînés qui commencent à m’engloutir, je ne peux me raccrocher qu’à mon sémaphore, mon Maître, le seul qui pourra me ramener sur les rives, saine et sauve ; car il s’agit bien de cela, d’évasion au bout du monde, dans le tourment des océans pour trouver le salut, celui qui sera présent lors de ma remontée dans le monde, celui qui contrôle ma déchéance et y donne un sens ».

Il en est de même des passages où Maître Gabriel lui ordonne d’écrire afin qu’elle puisse prendre conscience de ses sentiments. Les pratiques BDSM ne sont pas uniquement des fouets et des fessés. Ce n’est pas non plus un jeu. Il s’agit avant tout d’une relation entre deux êtres, imprégnés d’exigences mutuelles. Léna réclame un certain nombre de choses de la part son Maître : « Il était le dominant que je cherchais sans le savoir. Quand il a ressenti cela il m’a mise en garde, pas de lui mais de moi. « Prenez du recul face à vos décisions, ne vous jetez pas dessus comme sur une bouée de secours, ce monde est complexe et être soumise à un Dominant vous engage et engage celui qui acceptera d’endosser ce rôle ». J’entendais et bien que je n’aie pas encore conscience de l’implication d’un tel engagement, je savais que la soumission était faite pour moi et je savais que Gabriel était le Maître qu’il me fallait ». Ce dernier est également soucieux de faire son éducation, notamment en lui apprenant qu’on ne doit pas jouir pendant une punition. Souvent, il lui fait sentir qu’il est fier d’elle. Cela lui plait. Ils sentent qu’ils existent l’un pour l’autre et le lien fusionnel devient de plus en plus fort. Toutefois, plus l’on avance dans l’histoire, plus le trouble se fait sentir chez Léna qui n’arrive pas à oublier Camille. Est-ce que Maître Gabriel est dès lors le maître qui lui convient ?

Yannis Z.

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C’est la fin du concert

A propos de Marlène Jones, Coulisse…, L’ivre-Book, collection Indécence, 2016.

http://collection-indecence.fr/en-coulisse-de-marlene-jones/

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      Nathan Turner allume une cigarette. Le concert est terminé. Son groupe a cartonné. Les fans sont contents. La foule les applaudit, électrisée. Maintenant, tout est calme. Nathan pense à son amoureux. Le paysage de la nuit est comme un jardin tranquille. Il repense aux événements qui bouleversent sa vie. Il visualise les moments passés avec ses deux amants, Liam, le guitariste du groupe, et Stanislas, un danseur rencontré dans un sauna gay. Les choses ne se passent pas comme il souhaite. Stanislas accepte mal le polyamour de Nathan.

      C’est à ce moment que deux mains le saisissent. Il reconnait Liam. Sa chair réagi au quart de tour. Un trouble l’envahit : « Tout son corps appelle cette exquise punition. Ses pieds nus se crispent tandis que quatre mains le relèvent brutalement ». Stanislas est avec Liam. Les deux hommes vont le corriger. Mais l’un d’eux ne joue pas. Stanislas vit mal la situation. Il veut Nathan pour lui tout seul. Il ne comprend pas que le plaisir n’est pas affaire de possession. Quand ils retirent le jean serré de Nathan, les Maîtres lui administrent trente coups de fouet chacun. Le soumis sent la douleur et le plaisir jusque dans ses ongles. Le reflux du sang qui bouillonne sous la peau des amants est décrit avec minutie par Marlène Jones. On lit cette nouvelle comme on écouterait une chanson de David Bowie. Avec volupté. Les coups les transportent. L’extase est violente. En se quittant, Liam et Stanislas ont quelques échanges virulents. Contrairement au danseur, Liam accepte la liberté de Nathan : « J’aime quand tu déchaines les foules, j’aime quand tu t’offres à moi… J’aime quand tu t’offres à d’autres. J’aime quand tu reviens vers moi, ton corps comblé par le plaisir que d’autres t’ont donné. J’aime quand tu avales mon sperme. J’aime quand tu le lèches. J’aime tout de toi… Absolument tout ».

Quand Liam apprend que Stanislas a battu Nathan parce que ce dernier a des relations avec d’autres hommes, il réagit violement. La confrontation entre les deux hommes met à nu les sensations de Stanislas. Il est éperdument amoureux de ce soumis dont le corps sensuel est une perpétuelle invitation au plaisir. Les corps avides n’ont pas besoin de règle. Le désir est toujours dans les cœurs, quel que soit la confusion des sentiments. Les trois hommes fusionnent de nouveau. Les rapports de domination basculent. Le Maître est l’esclave de ses passions. Le soumis est un amant redoutable : « Tu es le plus beau, le plus indocile et le plus dangereux de tous les soumis que j’ai eu entre les mains ». Mais tout fini bien dans le meilleur. L’amour ne triomphe-t-il pas de tout ?

Yannis Z.

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Bang Bang

A propos de Eva Cayeux, « Emmelyne et Emmanuel », in L’ivre Cœur, Editeur L’ivre Book, 2016.

https://ivrebook.wordpress.com/2016/02/13/livre-coeur-2016/

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Eva Cayeux a eu la gentillesse de partager avec nous les premières versions de ses textes. A plusieurs reprises, elle nous a fait lire des passages de ses nouvelles en chantier et nous lui avions dit tout le bien que nous pensions d’une écriture où les rigueurs du travail littéraire se mélangent avec la créativité d’une imagination foisonnante. Lors de la rencontre entre auteur.e.s au Parc Montsouris, en juin 2015, nous lui avions dit cela de vive voix. C’est pour cela que nous sommes contents de saluer son entrée dans le champ littéraire, dans la collection dirigée à L’ivre Book par une autre auteure talentueuse nommée L.S Ange. Sa place au milieu de ce recueil – sur lequel nous reviendrons sans doute plus longuement dans une autre chronique – est amplement méritée.

Voir Eva Cayeux en compagnie d’auteures confirmées telles qu’Erika Sauw, Eva Adams et Lyndsay Novels ou bien d’auteures en herbe telles que Lyne Gabriel, qui fait aussi son immersion dans le champ littéraire, nous a ravis.

La nouvelle « Emmelyne et Emmanuel » est une romance empreinte de sensualité. L’héroïne, surnommée Lyne, dirige une compagnie de chauffeurs de luxe accompagnant les VIP dans leurs différentes missions. Elle vit seule, se consacre uniquement à son travail et passe de longues soirées avec son chat. Son tempérament de battante se mélange à merveille avec un professionnalisme hors pair. Elle aime planifier, rationnaliser et ne pas être prise au dépourvu. Pourtant, lors d’une banale mission qu’elle supervise, les choses vont lui échapper. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir à l’avant de la voiture une curieuse présence : « Bonjour Madame, je me nomme Jean Zaga, prononcez D’Jin comme Jean Seberg ou Jean Arlow, je suis canadienne. Je remplace Lilian. Vous n’avez pas eu le mémo ? lui assena la jolie brune au regard mutin ». Le chauffeur habituel est remplacé par une femme stagiaire qui va s’avèrer d’une compétence redoutable ». D’autres noms appartenant à des auteur.e.s apparaissent dans le récit : C.J. Deroy, Jean-Baptiste Messier. Eva Cayeux sait jouer avec la frontière entre la fiction et le réel. Pour le plus grand bonheur des lecteurs.

La journée se poursuit. Lyne rencontre un client important. C’est le coup de foudre imprévue. Elle tombe sous le charme d’Emmanuel Guiz de Bret, un homme d’affaire quadragénaire. Le premier contact intime est un moment magique pour les deux protagonistes : « La jeune conductrice, une fois le véhicule à destination, ouvrit la portière et les deux passagers descendirent. Lyne accompagna Guiz de Bret jusqu’au perron. Se penchant vers la jeune femme, il lui effleura la joue du dos de l’index. Lentement, il glissa son doigt sur la joue soyeuse de Lyne qui ferma les yeux. Troublée, elle entrouvrit les lèvres dans un soupir. Guiz en profita pour l’amener contre lui en la tenant alors par la nuque et la taille. Il déposa un baiser chaste au coin de la bouche de la belle. Une larme s’échappa de sa paupière close ».

 

La carapace se fissure. Ces deux âmes d’acier dont la vie se limitait jusqu’à présent au monde professionnel découvrent la fragilité de la passion et l’intensité du désir. La nuit d’amour est décrite par Eva Cayeux avec un style voluptueux. La fusion entre les deux êtres est restituée dans toute son intensité. Nous sommes dans l’aimance, dans le trouble d’une attirance violente et passionnée. Néanmoins, le lendemain matin Guiz n’est plus le même. Il rejette Lyne, qui se refugie dans l’image de cette working girl indifférente aux émotions. Le soir, en rentrant, Guiz a un accident de voiture. Dans l’ambulance qui l’amène à l’hôpital, il prononce le prénom de Lyne avant de s’évanouir. Que passera-t-il à présent ? Quel sera la suite de leur histoire d’amour ? Avec Eva Cayeux, vous n’êtes jamais au bout de vos surprises !!!

Yannis Z.     

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Entre Private et Houellebecq

A propos de « Pour de vrai », « Linda » et « Le triangle des Bermudes » de Jean Baptiste Messier

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On ne présente plus aujourd’hui l’auteur de Lamia 3066, de La lectrice ou des portes d’Euphoria. Jean-Baptiste Messier fait partie des écrivains talentueux de la littérature érotique. Les premiers épisodes de sa nouvelle série confirment cela. L’histoire commence en métropole avant de se poursuivre à Saint-Domingue. L’auteur sait nous faire osciller entre des univers pluriels, complexes, en rendant compte de la sensualité des corps. D’un côté on a l’impression d’être dans un film de Private lorsque le narrateur, Paul, multiplie les conquêtes. Les filles sexys se livrent voluptueusement, que cela soit dans des appartements luxueux ou bien dans le décor des plages paradisiaques. Mais de l’autre côté, grâce à un travail sur la psychologie des personnages, le lecteur peut saisir l’humanité des êtres, leur fragilité intrinsèque et leur besoin de romantisme par-delà les simples ébats sexuels.

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Dès le début, Jean-Baptiste Messier nous invite à se méfier des apparences. Les rêves de Paul incarnent l’ambivalence du lien entre le réel et la fiction : «   Le sommeil est le seul lieu où je suis vraiment heureux. Dans certains de mes rêves, je me sens moi, viscéralement moi ; je suis en connexion avec ce que je suis vraiment, mes émotions, je suis sans masque ». Lorsqu’il se rend au travail en tant que responsable des RH, Paul joue un rôle social. Il s’inscrit dans le jeu des conventions. Mais à travers la littérature, la vie est autre et les moments de sexualité utopiques deviennent réalité. Paul couche avec sa supérieure hiérarchique au lieu de n’être que son subordonné. En la regardant se déshabiller, il fantasme sur la chaîne en or autour de ses hanches. Les moments de sexe sont intenses et remplissent d’allégresse le cœur du personnage principal. Le plaisir charnel est une échappatoire comme une autre dans un  monde mélancolique.

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Les conquêtes féminines se succèdent les unes après les autres, servies sur un plateau d’argent par un auteur hors pair. Dans ce premier épisode, la policière en tenu BDSM côtoie la psy sexy ou bien l’hôtesse de l’air. En retournant dans sa région natale, où des souvenirs parfois tragiques viennent l’assaillir, Paul couche avec une inconnue rencontrée lors d’une balade touristique sur les côtes bretonnes. La vie est plus belle dans les mondes imaginaires de nos fantasmes, même si l’ancrage avec le réel est présent dans le livre : « Le bruit des vagues me berce, mais ne m’emmène pas dans la rêverie, je prends un malin plaisir à rester conscient de ce qui m’entoure : une conscience vaste qui s’ouvre ». Mais c’est avec Alexandra qu’il préfère passer la soirée et non ses vieux démons. La quête de l’amour sera pour plus tard, même si c’est cela qui l’obsède par moment. C’est ce qu’il raconte à sa psy : « Ma personnalité de Casanova instable, velléitaire et compulsif ne me satisfait plus. C’est ce que j’ai raconté à Aude tandis que je ne pouvais m’empêcher de fantasmer une fois de plus sur ses lèvres ourlées de son rouge et sur ses escarpins noirs. Je suis une contradiction ambulante, des plaques tectoniques mal ajustées qui me tiraillent, m’enlèvent toute consistance et me font souffrir. J’aspire à plus d’unité et pourtant je n’arrive pas à m’y résoudre ».  

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Le périple de cet homme en manque d’amour se poursuit. Paul ne décide de partir pour Saint-Domingue. C’est là qu’il fera la connaissance de Linda, une masseuse qu’il invite dans sa chambre pour un moment de détente : « Devant moi se tient la Latine dans toute sa splendeur, la brune qui me pourfendra le cœur. Une femme d’un peu moins de la trentaine, dans les 1,70 m, toute en courbes, des yeux noirs où brille la flamme de l’esprit. Mon Dieu, ne parle pas ou si tu parles, parle bien, ne brise pas mon rêve ! ». D’emblée, c’est le coup de foudre. Dans le deuxième épisode, nous découvrons le portrait de cette fille, tiraillée entre une rupture avec son ex petit ami et son envie de sexe qu’elle satisfait avec un client inconnu avant de rencontrer Paul. Tout comme lui, elle lit Michel Houellebecq. « Tu mérites mieux que ça », lui dit-elle alors qu’il la drague grossièrement, en essayant de peloter ses seins pendant le massage. Linda a vu d’emblée le véritable « moi » de Paul : « Derrière le dépravé respire l’ange. Et mon ange est… nu. Non, pas ça. Ne sois pas comme tous les autres hommes. Comme le pire des représentants français. Je la vois ton innocence. Tu comprends ? Elle est là logée au fond de tes yeux, de ton cœur. Ne t’abaisse pas. Même si tu l’as perdue de vue. J’entre et il me sourit visiblement troublé ». Peut-être qu’ils seront l’un pour l’autre la rédemption tant attendue.

Les deux tourtereaux flirtent à la plage. Paul est attiré par le corps de Linda, mis en valeur par un minuscule string. Toutefois, le soir, il ne peut résister à ses envies et part faire un bain de minuit avec deux filles attrayantes qui l’emmènent au septième ciel. Pendant ce temps, Linda est agressée violemment par son ex petit ami. Qu’est-ce qui les attend désormais ? L’attirance pour Linda ne serait que chimère ? On a hâte de lire les prochains épisodes.

Yannis Z.     

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Tu me tues, tu me fais du bien…

A propos d’Anne Bert, Que sais-je du rouge à son cou, Numeriklivre, 2015

Que sais-je du rouge à son cou ? de Anne Bert

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Félix rencontre Louise. Ils sont très différents mais ils sont attirés l’un par l’autre. Dans une folie poétique qui suinte de leur corps, ils partagent ensemble des moments de sexe. Ils apprivoisent l’éphémère, soucieux de préserver leur liberté sans passer à côté de l’ivresse des émotions. L’amour est cela, nous dit Anne Bert, « la contemplation de l’être aimé jusqu’au bord de l’équilibre ». Il y a des abîmes que l’on fréquente avec volupté.

Félix est podologue. Louise prête sa voix dans un call center. Chacun d’eux a un rapport particulier à la chair, au désir. Chacun d’eux a sa façon de se vendre. Lorsqu’ils sont allongés, ce sont parfois les livres qu’ils lisent ensemble et qu’ils brûlent par la suite qui les réunissent. Dès l’enfance, tout est fait pour « stériliser notre imagination ». Leur histoire est une façon de ré-enchanter la vie. Louise ne dit pas être heureuse avec Félix. Il y a juste une jubilation qui se promène en elle quand il est là. Le style affuté de l’auteure joue avec les mots, les désacralise. Lorsque Louise fait l’amour avec Félix, tout change en elle, jusqu’à sa voix. Jamais ils n’avaient connu pareil extase avec quelqu’un. Leur chevauchement est parfois philosophique, comme dans ces ravissements durassiens dont on ne revient jamais indemne : « Le bouillonnement de son appétit trivial gomme sa beauté trop convenue pour s’y inscrire en rictus lubrique, son monologue pervers l’a nettoyée de sa décence ; dévastée et enlaidie, débarrassée de sa mue d’apparat, elle est subitement devenue fabuleuse gorgone, vulnérable et conquérante ». Lors de l’étreinte, le rouge de ses lèvres trace des lignes de fuite sur le cou de son amant. Louise ne jouit pas de Félix ; elle jouit d’elle-même à travers cette chair masculine planté dans son « corps cabalistique ». Il y a certain être avec qui faire l’amour ressemble à une expérience mystique.

La façon dont Anne Bert décrit l’intensité de cette passion, qui se consume avec une violence progressive jusqu’à son paroxysme, est remarquable. Elle raconte avec minutie les corps et les émotions des deux protagonistes : « Son sexe ouvert par le compas dégage un fumet de chair qui regorge. Je respire profondément ces effluves qui me certifient d’être vivant ». L’intimité ne devient jamais promiscuité ou identité. Louise vend sa bouche, peut aller jusqu’à sucer pour de l’argent mais elle veut garder son autonomie. Anne Bert le dit très bien : la relation affective entre les êtres n’est pas une affaire de possession, de décence. Vivre librement la passion amoureuse permet aussi de découvrir les plaisirs de l’obscénité : « Je me retire de sa gorge pour me branler longtemps sur son visage, replongeant par instants dans sa bouche barbouillée de mots d’amour obscènes à faire rougir un corps de garde ». Louise aime se faire pute, avec foi et conviction dans son indécence. Sans doute est-ce la plus belle offrande qu’une femme puisse offrir à un homme.

Le désir amoureux n’est pas une affaire de calcul ou de raison. La vie est plutôt un jeu érotique, où l’enjeu n’est pas forcément d’en sortir vainqueur. Il y a plusieurs façons de franchir les limites de l’acceptable. Les plus belles érections ne sont pas forcément sexuelles. L’orgasme se vit aussi au plus profond de notre âme, à travers ces instants fragiles qui nous mènent vers l’éternité.

Yannis Z.

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Moi vouloir toi

A propos de Aline Tosca, L’hôtel de la plage (SKA Editeur, 2016)

https://alinetosca.wordpress.com/hotel-de-la-plage-chambre-312/

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L’histoire commence comme un roman de Duras. Il va y avoir une déception amoureuse, qui imprègne le récit comme un souvenir : « Ton amour, enchanteur à en mourir, m’a donné, pris, donné et tant repris. » Ce sont les mots de Carine. C’était la fiancée de l’homme que j’aimais dans l’ombre, il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà, ma mémoire n’est pas incertaine et j’adorerais oublier, mais mon cœur lui n’oublie pas. Ce sont des souvenirs, avec cette chanson, une sorte de leitmotiv, autour de ça ». C’est Eva qui a récupéré l’homme qui a aimé Carine. Aujourd’hui, elle vient de rencontrer Lucas, qui est également marié. Et elle repense à cet homme, il y a quinze ans.

Comme dans certains de ses précédents écrits, notamment Nue devant lui, Aline Tosca se livre à un jeu de poker menteur avec le lecteur. Elle joue de la mise en abîme lorsqu’elle fait parler ses personnages. Eva écrit des textes érotiques. Est-ce que le personnage est un alter ego d’Aline Tosca ? Et si c’est le cas, est-ce au sens propre ou au figuré ? Au lecteur de juger. Un petit indice : la référence implicite à Sartre dans l’un des passages donne une idée du jeu avec les apparences : « Tu vois, moi je joue pas à être un garçon de café, je fais attention, je ne suis pas juste une apparence avec un plateau qui orne ma main, que je porte à bout de bras avec savoir-faire ». Mais Aline Tosca  joue quand même. Elle fait dire à Lucas que celui-ci aimerait bien être un personnage d’Eva. Le couple déjeune sur la terrasse d’un restaurant. Elle boit du vin. Ça lui fait tourner la tête. C’est bien de se sentir amoureuse en étant un peu saoule. Les sentiments coulent mieux dans les veines.

Ils vont dans la Chambre 312. Ils passent une belle nuit d’amour. Au petit matin, quand l’une des femmes de ménage rentre dans leur nid douillet, elle se sent impudique sous les draps. Et puis le couple se sépare. Lucas repart en train sur Paris. Que peut-il bien éprouver à son égard ?, se demande Eva. Elle est toujours dans la chambre 312. Elle y revient. Et elle se souvient, en se sentant un peu être comme Carine. Elle se souvient de ses amants. De son dépucelage. Et puis des autres hommes. Des femmes aussi, avec qui elle a fait l’amour : «Elle aspirerait ma langue, caresserait mes seins, me déshabillerait. Ça me fait un effet de ouf d’imaginer cette femme que j’ai bien aimée. Je me souviens qu’elle avait les seins refaits, que ça lui allait bien. Elle avait demandé à revoir son buste parce que ça faisait bien lourd à porter et puis depuis ça tient droit ». Vertiges voluptueux de la bissexualité. A moins que ce ne soit autre chose ? Le désir n’a pas de sexe. Comme les anges.

Yannis Z.

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Une affaire de goût

A propos de Noann Lyne, Je suis venu te dire (Sous la Cape, 2015)

http://www.souslacape.fr/livres/fiche_livre/317

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La nouvelle publication de Noann Lyne commence avec un air de Gainsbourg. « Je suis venu te dire que je m’en vais » écrit un homme à la femme avec qui il vit et qui ne lui apporte plus aucune satisfaction sexuelle. Ils se sont aimés mais très vite la vie maritale a mis fin à leur complicité sexuelle. L’homme a des appétits énormes alors que l’épouse a la migraine quand ils se mettent au lit. Noann Lyne prend le contrepied féministe de ce type de situation. Là c’est le mal être de l’homme qui est pris en compte : « Je me suis mis à collectionner les vidéos et les photos, toujours plus sulfureuses. Femmes avec deux hommes, trois, dix. Femmes avec des femmes. Hommes hyper-membrés. Femmes souillées, enculées sauvagement. Femmes avec des chiens, des chevaux. Là, j’ai arrêté. J’ai arrêté parce que ça me montait vraiment à la tête. Des nuits passées à me branler frénétiquement, en zappant à toute vitesse pour trouver toujours plus hot ». Le besoin de sexe n’est pas forcément patriarcal et sexiste. Il s’inscrit dans une ontologie des êtres, susceptible de se rattacher à une sexualité ambivalente. Noann Lyne nous entraine dans les lieux libertins que cet homme frustrée découvre avec enchantement, prenant conscience de sa bissexualité : «  C’est à ce moment-là je crois que j’ai développé une attirance mystérieuse pour le sperme. Comme tu le sais, cette substance m’excite. C’est peu à peu que j’en suis devenu obsédé, et je dois t’avouer que c’est toi qui m’as fait vraiment craquer. Car ta semence, mon Cher Ami, est un véritable miel. Elle est douce et chaude, un peu salée, et je me sens en extase quand elle coule sur ma langue. Tu es d’ailleurs un virtuose, tu es à la fois fort, endurant, et tu as une liqueur abondante. Quelle joie de t’avoir rencontré. C’est si rare un homme bi à 100 %, qui assume sans complexe ». Le récit explore sous l’angle narratif de l’échange épistolaire les différentes rencontres de ce type qui cherche dans la sexualité une manière de se sentir vivant. Merci Noann Lyne pour cette jolie balade.

Yannis Z.