Les enjeux du pluralisme

Le terme obscurantisme revient souvent aujourd’hui dans un contexte où l’on parle beaucoup de terrorisme, de communautarisme, d’extrémismes religieux, où l’on parle aussi depuis le 11 septembre de « choc des civilisations » et de « guerre des religions ». Si l’usage de ce mot sert parfois à désigner les actes de violences physiques ou symboliques qui refusent l’autonomie de la société civile par rapport aux transcendances religieuses, il est également associé bien souvent sur le mode de l’allant de soi avec la religion, notamment la religion musulmane.

Or, cette association entre « obscurantisme » et « religion » a des bases extrêmement fragiles. Elle ne se préoccupe ni des pratiques religieuses multiples, hétérogènes et variantes des individus, ni d’autres formes d’obscurantisme pas forcément liées à la religion, telles que la raison d’Etat, le machisme, le colonialisme et le racisme. Pour commencer, il semble nécessaire de donner quelques précisions au terme « obscurantisme ». Bien souvent, on définit comme « obscure » ce qui est sans lumière, ce qui ne répand pas de clarté, qui est synonyme de noir, de sombre, de ténébreux. C’est aussi ce qui est vague, confus, incompréhensible, indéfinissable, trouble, mystérieux. De manière plus générale, l’obscurantisme signifierait une attitude, un système politique ou religieux visant à s’opposer à la diffusion, notamment dans les classes populaires, des lumières, des connaissances scientifiques, de l’intrusion du progrès. Toutefois, il est erroné de poser le problème ainsi. Penser l’obscurantisme aujourd’hui, c’est non pas opposer « ténèbres » et « lumières », en ayant l’arrogance de dire qu’il faut « éclairer » le peuple soi-disant inculte, mais plutôt penser les tensions entre « monisme » et « pluralisme ».

Penser l’obscurantisme, c’est tenir compte de l’hétérogénéité des valeurs, des modes de vie existant dans nos sociétés et réfléchir sur les conflits parfois tragiques issus de cette diversité qui peuple le monde. Penser l’obscurantisme, c’est se pencher sur les multiplicités immanentes plutôt qu’adopter sur le mode de l’allant de soi les idées exaltant des vérités uniques, les discours qui veulent homogénéiser le corps social.

L’obscurantisme n’est pas tant à rechercher dans les pratiques ou dans les pensées de l’autre mais plutôt dans les chaînes qui nous rattachent à toutes ces valeurs transcendantes, la tradition, la normes, les préjugés, et nous amènent soit à nier certaines manières de vivre vers lesquelles on aurait pu aller, soit à rentrer dans un rapport conflictuel ou méprisant avec l’autre, celui que notre aveuglement nous construit comme « autre » car sa manière de vivre nous déconcerte mais qui pourtant est notre « frère humain ».

L’obscurantisme, ce n’est pas seulement être dans les ténèbres mais c’est aussi croire que l’on possède la lumière, la bonne manière de voir les choses, c’est croire aussi qu’on peut apporter la lumière à l’autre, celui qu’on estime être dans l’erreur alors que l’on ne le considère que sous l’angle de l’infériorité, de la minorité. L’obscurantisme, c’est être incapable de voir la multiplicité des êtres et des modes de vie peuplant notre planète et de reconnaître le droit d’exister à la diversité humaine, en la considérant dans ce que Kant appelait sa « majorité ».

Cette manière de poser le problème conduit à dire qu’il y a un obscurantisme religieux qui refuse le pluralisme social et qui veut imposer le royaume de Dieu sur terre, y compris à ceux qui n’y croit pas ou qui pense que la religion relève de la sphère privée.

Les discours des fondamentalistes religieux refusent le pluralisme posé par Dostoïevski dans les « Frères Karamazoff », postulant que pour ceux qui y croient Dieu existe et que pour ceux qui n’y croient pas Dieu n’existe pas. L’obscurantisme religieux veut détruire l’autonomie de la société civile, le pluralisme des valeurs, et instaurer une théocratie radicale, c’est-à-dire une société fermée, constituée de lois religieuses auxquelles tout le monde doit se soumettre de la même manière, alors que les chrétientés, les judaïtés et les islamités sont plurielles, constitués d’individus aux pratiques religieuses multiples et variantes.

C’est à ce niveau que l’on peut parler d’obscurantisme et non pas lorsque les gens sont pieux dans un rapport parfois intense qui peut exister avec Dieu, ou bien lorsqu’une famille fait le ramadan ou le sacrifice du mouton dans une ambiance de fête et de convivialité, même si elle est loin de chez elle.
Pour conclure, il faut dire que l’obscurantisme ne peut être abordé à la lumière d’un relativisme qui détruirait le concept et nous amènerait à tolérer des pratiques inacceptables pour les êtres humains, telles que la pédophilie ou l’excision. Notre pluralisme n’est pas relativiste. Il est humaniste et tend à dire que pour penser l’obscurantisme aujourd’hui, il ne faut pas croire qu’il existe en soi. On est toujours l’obscurantiste de quelqu’un. L’obscurantisme n’existe pas sans des discours ou des acteurs sociaux, qui vont définir quelqu’un, personne ou groupe, comme étant obscurantiste.

C’est l’autre qui nous définit comme étant « obscurantiste », en raison de nos paroles ou de nos pratiques, ou bien c’est nous qui désignons autrui comme obscurantiste, si nous ne parvenons pas à accepter, voire à respecter sa différence.
C’est pour cela que l’un des enjeux majeurs du XXIe sera de penser ce qu’est le pluralisme…

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