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Des mondes troublants

A propos de Stella Tanagra, Sexe primé, Paris, Tabou, 2017

Les mondes de Stella Tanagra rappelle ceux de Lautréamont, où l’on se nourrit de chair bouillie et où les larmes ont la couleur du sang, surtout lorsqu’elles sont versées après les plaisirs voluptueux des corps. La première nouvelle annonce le ton. Un homme est avec son épouse dans la piscine de leur jolie maison. Ils fêtent leurs vingt ans de vie de commune, dans un monde où la sensualité et la nature se mélangent. L’épouse ressemble à une nymphe dans l’écume des flots : «  Ses formes nues dont la transparence de l’eau était le seul vêtement, accéléraient la montée fulgurante de mes envies vénériennes à son égard. Océane était la créature aquatique dont j’avais toujours rêvé et j’avais la chance extraordinaire de vivre à ses côtés ». Le couple se remémore certaines scènes pimentées, sans se rendre compte des dérives qui les guettent. D’autres nouvelles nous ont marqué, notamment « scènes de crime » évoquant le rapport trouble entre un serial killer et sa future victime, draguée dans un bar : « En rentrant, elle devient mon otage tout autant que ma complice, celle qui m’a aidé docilement à la posséder. Isolée de la réalité extérieure, se délaissant dans mon univers, elle ne peut plus m’échapper ». Les personnages sont confrontés à l’innommable, à ce qu’il y a de plus sombre dans l’âme humaine, ce qu’il y a de plus triste et de plus douloureux dans la vie. Dans la nouvelle « Sans sortir », nous sommes bercés par la voix d’une femme enfermée dans un lieu dont on ignore tout. Elle a perdu tout sens de l’espace et du temps. Tout son univers n’est fait que de fantasmes. Peu à peu, une vision apparait. Un homme lui fait l’amour, lui donne l’impression d’exister : « Je goûte ainsi au fruit défendu dont la dureté est conçu pour exorciser mes envies séquestrées. Cet objet raidi aux pourtours granitiques a su transformer mon entrejambe esseulée en contrée humide ». La chute inattendue prendra le lecteur aux tripes, à l’image de toutes les autres nouvelles. Stella Tanagra le dit intelligemment : que nous resterait-il d’humain si ce n’était l’animalité qui sommeille en nous ? Ces nouvelles semblent parfois irréelle ou jouent avec le réelle, notamment à travers le personnage de Lucy. Car c’est de jeu qu’il s’agit avant tout, d’un auteur qui joue avec l’âme des lecteurs : « Seriez-vous victime de votre imagination ou bien de ce piège façonné à chaque ligne que vous avez lue ? A moins que le plus pervers d’entre nous, ce ne soit vous, ne vous méprenez pas sur mes intentions… ».

Yannis Z

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Les faux monnayeurs du sexe

 

A propos de Samy Le Goadec, La pucelle du Cap d’Agde et l’abbé des cochons, Agde, Les éditions du Gourdin, 2016.

https://www.amazon.fr/Pucelle-Cap-DAgde-LAbb%C3%A9-Cochons/dp/2954910852

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Il y a quelque chose de Gide dans le dernier roman de Samy Le Goadec. L’histoire commence au Cap d’Agde. Jeanne regarde Samy dédicacer Les mémoires d’une pucelle au Cap d’Agde sur la plage naturiste. Les filles sexy se pressent devant sa table installée au bord de l’eau, avec un parasol et des affiches. A travers cette mise en abîme, Jeanne se demande comment est-ce qu’ils en sont arrivés là. Comment est-ce que le livre a fini par paraître et connaître cet époustouflant succès ?

Tout est parti du désir de Jeanne. Elle tenait absolument à écrire un livre rendant compte de l’histoire du Cap depuis les années 80, l’arrivée des libertins, la baie des cochons, les pratiques sexuelles au grand air. Elle est convaincue que ce sera un best-seller. Toutefois, comme certains sportifs amateurs passionnés, Jeanne a le cœur mais pas les jambes de ses ambitions. Elle essaie d’écrire ce roman qui apparait clairement dans sa tête mais n’arrive pas à être contente du résultat. Finalement, elle arrive à convaincre Samy de s’y mettre et de rédiger le manuscrit.

Un jour, une lettre des éditions du Gourdin leur arrive. Ils sont intéressés par le projet éditorial. Là, c’est Jeanne qui s’y colle pour vendre le roman. Armée de son jean moulant et de son rouge à lèvres, elle prend le train pour Paris et se charge d’obtenir un contrat juteux. Lors de son périple dans la capitale, avant le moment du rendez-vous, elle rentre dans une église. Jeanne n’est pas particulièrement croyante ; c’est juste des petits relents de foi qui la titillent de temps en temps (comme dans le premier volume des aventures de la Pucelle). Dans ce lieu saint, elle rencontre un prêtre assez particulier, dont les pratiques confessionnelles ne visent pas tant à absoudre du péché mais à inviter les croyants à céder à la tentation et à la débauche.

Au départ, Jeanne est sceptique mais au fur et à mesure de ses déplacements à Paris, et de ses visites dans la paroisse, elle se laisse prendre au jeu de ce prêtre, qui l’encourage à davantage de lubricité. Maud, l’une des paroissiennes qui l’entraine malgré elle dans un échange de baiser plus que voluptueux, la prévient. Ce prêtre est un manipulateur, une sorte de faux-monnayeurs du sexe. Ses sentiments sont de la fausse monnaie. En effet, Jeanne bascule sous la dépendance de cet homme pervers, qui l’oblige à pratiquer le libertinage, notamment en fréquentant les clubs BDSM ou en se débrouillant pour organiser une séance de triolisme pour son mari. Les débordements de sexe du Cap lui apparaissent autrement : « Les hommes ont des lueurs de gang bang dans le regard et les plus audacieux d’entre eux déambulent déjà nus, passant et repassant en terrasse en promenant leur virilité. C’est la grosse artillerie de campagne qui est à l’honneur que ces dames apprécient diversement. Non décidément, je ne suis pas à ma place ».

Le libertinage peut vite s’avérer être analogue à une religion sans dieu, chargé des mêmes normativités contraignantes. Jeanne a quelque chose de nietzschéen, là encore comme certains personnages de Gide. Jeanne a conscience de l’aliénation qui la guette mais elle éprouve une sorte de jouissance mentale à l’idée de céder aux tentations, au péché : « je suis en train de perdre pied, de me livrer corps et âme. Je découvre l’ivresse de la soumission mentale ».  

L’intérêt de ce roman – qui est sans doute le meilleur de la série – se trouve à plusieurs niveaux. Tout d’abord, l’auteur décrit avec finesse la psychologie des personnages, notamment de Jeanne. Elle se pose mille questions en même temps qu’elle fonce à tête baissée dans les expérimentations du désir. De touchants passages décrivent l’amour que Jeanne et Samy se portent l’un à l’autre dans un monde peuplé d’incertitude. Ensuite, l’auteur développe une véritable intrigue. On se demande jusqu’où Jeanne sera capable d’aller avec ce prêtre qui la pousse jusqu’au bout de ses limites. Plus on avance, plus on sent la nature de l’engrenage. Enfin, le jeu entre la réalité et la fiction est mené d’une main de maître, depuis l’invention d’un grand immeuble abritant les éditions du Gourdin à la restitution de la baie des cochons, avec ses pratiques libertines. On aura d’ailleurs bien compris qu’il n’y a pas de faute d’orthographe sur le titre mais qu’il s’agit d’un jeu de mot : la baie des cochons est aussi hanté par le spectre de l’abbé cochon de cette mystérieuse paroisse

Yannis Z.

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Les deux font la paire

A propos de Clarissa Rivière, Liens d’amitiés, collection Indécence, L’ivre Book, 2016.

https://ivrebook.wordpress.com/2016/09/17/liens-damitie-de-clarissa-riviere/

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Emilie et Nadia sont en randonnée dans un coin perdu. Surprises par l’orage, elles tentent de se réfugier dans un abri mais les rares demeures sur leur chemin sont inoccupées. Alors qu’elles commençaient à désespérer, perdue dans le froid, elles tombent sur un château où les reçoit Nicolas, un beau jeune homme énigmatique. L’accueil est chaleureux. Douche bien chaude, repas succulent, champagne, massage de pied. Et puis, avec l’effet de l’alcool, les choses basculent. Nicolas posent ses lèvres sur le corps d’Emilie, retire sa petite culotte, caresse la chair brûlante : « De ses doigts, Nicolas écarta délicatement les grandes lèvres d’Émilie, pour mieux révéler sa jolie fente toute rose d’humidité, encore à demi fermée. Il fit glisser un doigt léger le long de cette fente, qui bientôt s’ouvrit sous la caresse, laissant perler une goutte de lait. Nicolas s’en saisit et invita Nadia à sucer son doigt ».Il sent qu’elle a du caractère, qu’elle s’enhardit facilement. Nadia est plus prude, plus réservée, plus timide. Plus fragile aussi. Nicolas le sent. Il jauge parfaitement les différentes psychologies des deux filles et sait les manipuler à sa guise. Si le contact avec Emilie est lié au plaisir sexuel, avec Nadia, il est en face d’une potentielle soumise. C’est ce dernier type de fille qu’il cherche. Il ne manque d’ailleurs pas la mettre à l’épreuve. Il lui demande de faire l’amour avec sa copine haletante sous ses yeux : «  Elle aimait caresser, toucher son amie, qu’on lui ordonne de le faire. Elle n’aurait jamais osé sinon, mais là, elle suivait les injonctions de leur hôte, elle n’avait pas le choix. Tout à fait grise, elle sourit quand elle vit la bouche de Nicolas buter sur la culotte blanche d’Émilie, ses mains tirer sur l’élastique, soulever les fesses, et descendre la petite culotte de dentelle ».

         Lorsqu’Emilie fait jouir Nicolas avec sa langue, sous les yeux pleins de désirs de Nadia, le jeu augmente d’intensité. Il a compris le potentiel de chacune des filles. L’abnégation, le don de soi, semble poindre chez Nadia, qui exécute ses ordres avec une soumission absolue. Lorsqu’il lui demande de l’aider à avoir une érection pour faire de nouveau l’amour avec Emilie, elle s’exécute, malgré l’envie qu’elle a d’être prise par lui. Le lendemain matin, lorsque les deux copines reprennent leurs esprits et réalisent les jeux auxquels elles se sont prêtées, quelle sera leur réaction ? Clarissa Rivière offre un récit palpitant et voluptueux, qui nous entraîne aux confins de l’âme humaine. Merci.

Yannis Z.     

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Les réminiscences de Léna   

A propos de Eva Adams, Rencontre avec la vérité 2, Collection Indécence, L’ivre-Book, 2016.

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Le nouvel épisode de Rencontre avec la vérité est aussi intense en émotions que le premier. Au cours d’une séance collective, Léna, anciennement prénommée Judith, retrouve Camille, son ancien amant, attaché et en larmes. C’est l’occasion de tester les sentiments qu’elle ressent auprès de lui et de prouver son inconditionnelle fidélité à son Maître Gabriel. Les réminiscences de Léna l’emmènent vers les moments passés chez Maître Armand, où elle découvrait les pratiques de soumission et apprenait l’obéissance. La rupture avec la « relation vanille » est un long processus de découverte de soi et d’apprentissage de nouveaux plaisirs, rendus accessibles grâce à l’accompagnement du Maître.

        C’est cela qu’elle voulait dès le début, même si son esprit avait du mal à être en adéquation avec les désirs de son corps. Le fait de devoir être exhibée nue devant tous les membres de l’assemblée effraie Léna qui se dit qu’elle n’y arrivera jamais. Mais sa chair brûle d’envie d’expérimenter ces choses : « Je n’avais aucunement l’intention de me comporter comme une petite chienne. Mon Maître m’appuya sur la tête et m’obligea à manger. Intuitivement je refusai mais quand il attrapa la laisse j’ai su que c’était une très mauvaise idée et voulu me rattraper en posant les bras autour de la gamelle mais c’était trop tard. Il fit cingler le cuir très fort sur chacune de mes fesses. Malgré le souffle coupé je ne répliquai pas et sortis ma langue pour laper la crème anglaise. Aucun regard pour A., j’espérais qu’elle en faisait de même car l’idée même qu’elle puisse me voir dans cette position me rendait honteuse. La main de mon Maître descendit sur mes fesses jusqu’à mes lèvres que je découvrais mouillées ».

Lors d’une séance publique, elle ne put retenir sa jouissance, attirant sur son Maître les réprimandes d’un autre membre de leur confrérie, l’invitant à mieux dresser sa soumise. Maître Gabriel lui rappelle sans arrêt qu’elle est à lui, qu’elle lui appartient et qu’elle doit exécuter ses ordres, sans aucune initiative. Léna veut être une bonne soumise et sent qu’elle a du progrès à faire. Lors d’une séance publique, son admiration pour A., une soumise expérimentée, est exprimé avec beaucoup d’émotion : « Elle avait le regard perdu devant elle comme si rien ne pouvait l’affecter, elle était magnifique. J’étais en admiration devant elle. La fumée des cigares lui conférait une aura bleutée et la rendait encore plus belle. Je pensais que mon Maître était très dur, mais ce n’était rien comparé au sien. Pourtant elle avait dû apprendre à aimer tout cela, il avait dû passer des heures à la rendre docile et excitante en tout lieu ». Arrivera-t-elle, elle aussi à ce degré perfection ? Eva Adams nous plonge dans ce passionnant périple d’une femme à la rencontre d’elle-même, de ses désirs, de ses fantasmes…

Yannis Z.  

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Une heureuse tristesse

A propos de Eva Delambre, L’envol de l’ange, Paris, Tabou, 2016.

         La suite de L’éveil de l’ange d’Eva Delambre a quelque chose qui fait penser à certains romans de Françoise Sagan. Solange rappelle ces personnages empreint d’intensité et de mélancolie que l’on retrouve par exemple dans Aimez-vous Brahms ?, où les premières paroles sont celles d’une jeune bourgeoise évoquant la façon dont elle est à la fois détruite et revigorée par la passion qu’elle est en train de vivre.

         Il y a de cela dans L’envol de l’ange, plongeant de manière approfondie dans les émotions d’une jeune soumise qui découvre les pratiques de domination sous la coupole d’un maître expérimenté. Solange devient la soumise de Tristan. Elle apprend ce que signifie l’abnégation de soi, le don de sa personne à autrui, l’utilisation de son corps par un Maître qui s’en sert pour son plaisir exclusif. Elle est un peu comme un jouet pour lui. Un jouet dont il se lassera. D’ailleurs, les choses ont été claires dès le début. Cette histoire ne durera pas toute la vie. A un moment, elle se terminera et Solange devra l’accepter. Tristan est intransigeant sur ce point. Il prévient Solange, l’invite à se protéger, à penser à ce qu’il y aura après lui.

         Cette manière de vivre la relation est une façon de rompre avec les codes de la relation « vanille ». Solange est son esclave, pas son amante. C’est d’ailleurs cela qu’elle souhaite : « J’avais des sentiments, je ne pouvais le nier. Pourtant, les mots qui me faisaient frissonner n’étaient pas des mots d’amour. Ce que je brûlais d’entendre, c’était sa fierté, mon appartenance, son tout pouvoir sur moi. Je n’étais pas en quête de compliments, de tirades mielleuses ou de sérénades ».

         Solange est un corps offert pour le simple plaisir du Maître, comme le montre la séance de Nyotaimori au début du roman. Tristan mange des sushis posés sur la chair offerte de sa soumise. Elle est un accessoire. La relation est hiérarchique, inégalitaire. La soumise doit saluer son maître en s’agenouillant et lui baisant la main, quel que soit l’endroit où ils sont et les potentiels badauds susceptibles de les regarder. Tout écart de conduite sera sévèrement sanctionné. Ce ne sont pas uniquement les comportements qui sont susceptibles d’être châtiés mais aussi l’état d’esprit de Solange. Lorsque cette dernière réduit sans s’en rendre compte la taille des mails qu’il lui a ordonné d’envoyer chaque jour, lassée par l’absence de réactivité de son Maître, Tristan la punit en lui imposant plusieurs jours durant lesquels il sera absent de sa vie et où elle devra lui écrire de longues lettres chaque jour. C’est durant ce soliloque épistolaire que Solange doute, se remet en cause, s’interroge sur sa condition de soumise et ses capacités d’abnégation. Les lettres qu’elle écrit à Tristan sont surtout des lettres qu’elle s’envoie à elle-même, pour reprendre la belle expression de l’écrivain marocain Edmond El Maleh.

         Plus on avance dans le récit, plus on perçoit les écarts entre la figure du Maître tel que l’idéalise Solange et tel qu’il existe réellement. Lorsque Tristan lui demande une séance avec une autre fille, Solange comprend qu’ils ne sont visiblement pas sur la même longueur d’onde. Pour lui, il s’agit de tester son abnégation. Pour elle, c’est l’effondrement du sol sous ses pieds. L’histoire ne sera plus jamais la même « avant » et « après » cette demande. En même temps, Solange découvre un Tristan à l’écoute, compréhensif, attentif aux limites qui sont les siennes. Et cela lui donne envie de se dépasser, d’envisager quand même cette partie à trois, d’aller plus loin. Malheureusement, conjointement à ses désirs d’abnégation, elle se rend compte que Tristan se lasse de cette histoire, espace les rencontres, l’empêche de jouer le rôle de soumise qui est le sien.

         L’intérêt de ce roman d’Eva Delambre est de montrer les rapports BDSM non pas tant comme des perversions que des exercices spirituels – au sens où Pierre Hadot entend ce terme. La soumission n’est pas un jeu. Il s’agit d’une manière de vivre, de s’accomplir par le don de soi à autrui, de mieux de se connaître soi-même en expérimentant des pratiques et des attitudes physiques ou mentales. Cela implique parfois de vivre des émotions ambivalentes : « J’éprouvais un vrai conflit intérieur. J’avais envie de me sentir en totale abnégation et de ne pas être amère de cette privation, comme il me l’avait expliqué. Mais je n’y parvenais pas. J’aurai dû n’avoir que faire de ne pas pouvoir prendre de plaisir. Pourtant je lui en voulais ».  

Etre soumise est une façon de devenir plus forte. De s’endurcir. Et d’affronter l’avenir avec plus de confiance en soi, compte tenu de ce que l’on a accompli. Tristan rallume dans ses yeux des étoiles qui n’avaient pas brillé depuis longtemps. Même si c’est de manière éphémère…     

Jean Zaga

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Vous avez allumé un feu en moi

A propos de June Summer, Jeux de mails

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Jordane vit très mal la rupture sentimentale avec son amant, Peter. Ils ont partagé une forte complicité amoureuse. Sexuellement, il lui faisait sentir sa féminité. Elle a aimé les plaisirs qu’ils ont partagés. Sous la plume élégante de June Summer, les plages nudistes du Cap d’Agde ressemblent au salon des Guermantes décrit par Proust. La baie des cochons, les exhibitions avec le cercle des voyeurs, les plans libertins sont un Eden perdu : « j’ai aimé cette vie de folies et de sensualités, ces découvertes de lieux libertins, nager nus dans la mer au Cap d’Agde, faire l’amour partout, les clubs libertins, les délires… J’ai adoré, en fait ! ». Le goût de la chair est lié au sentiment nostalgique de cette première Madeleine dont on cherche à retrouvé un goût sans doute à jamais disparu. Jordane a l’impression qu’elle ne connaîtra plus pareil bonheur. Peter était tout dans sa vie. Et la façon dont il l’a plaquée, par un simple SMS, a du mal à être digérée.

A la recherche du temps ou le temps perdu de la recherche ? Jordane se sent seule, dépressive. Mais en surfant sur les réseaux sociaux, elle rencontre Ron, un mystérieux inconnu qui sait trouver les mots pour la séduire et lui donner envie de se lancer à nouveau corps et âme dans une nouvelle relation.

Cela pourrait sembler à une histoire bateau. Sauf que là, le talent de l’auteur nous plonge d’emblée dans la psychologie des personnages, de cette femme qui approche de la cinquantaine, qui se retrouve seule et qui réapprend à vivre, à se reconquérir. Tout un ensemble de personnages entourent Jordane et partagent également les jeux de mails bien souvent libertin. Ce sont eux qui tournent autour de ce périple, parfois à distance, et donnent sens à la quête de Jordane : « Elle avait parfois des accès de nostalgie, revivant les jours heureux d’autrefois, lorsque Peter venait la retrouver ici ou là, pour des moments de rires et de délires, des repas ou des fêtes, des balades en pleine ville. Ils marchaient enlacés, l’un contre l’autre, et le monde était magique, comme une grande place de jeux inventée pour leur couple qu’ils croyaient éternel… Maintenant, elle dormait seule dans son grand lit de célibataire, et plus personne ne s’intéressait à ses pensées intimes, ses désirs, ses fantasmes… Certes, elle avait Jonathan son fils chéri, ses parents qui l’adoraient, ses amis, dont surtout Patty, sa confidente préférée… Mais à personne elle ne pouvait dire ses envies… des envies grandissantes de jouir à nouveau de la fusion des corps qui se retrouvent avec furie, de sensations intenses, de jouissances électriques, d’orgasmes vertigineux explosant en cris de plaisirs, en soupirs… »

L’enjeu est bien là. Reconquérir sa liberté. Remonter en selle après avoir mordu la poussière. Dans les bribes de désirs immanents qui se dégagent de ces corps forts et fragiles, de ces âmes remplies de doute et de volupté, il y a un monde que les univers virtuels des réseaux sociaux rendent réels. Les échanges de messages, de photos de plus en plus sexys, les appels téléphoniques torrides, les attentes du désir ; tout cela donne les prémices de ce qui les attend si un jour la rencontre se produit. Les mails produisent des réminiscences chez Jordane : « Elle se surprenait à échafauder une autre vision de l’année à venir, cette année 2016, décrite par Ronan comme « planifiée », un terme qui la faisait rêver… Elle voyait des virées dans le Sud en moto, des baignades dans la mer, des baisers et des étreintes à l’ombre de pinèdes… Elle en sentait déjà le parfum… Son corps vibrait, alléché par ces images de plaisirs estivaux et sensuels… Elle avait envie de faire l’amour peau contre peau, avec le chant des grillons en arrière-plan, et de plonger ensuite nus dans une cascade fraîche à leur peau brûlante ». En s’endormant, Jordane sent beaucoup de joie dans son cœur. Le libertinage est un art de vie, une manière de faire de sa vie une œuvre d’art. Le passage où Ron fait promettre à Jordane de ne plus jouir après minuit, accompagné de la transgression de cette promesse, est de toute beauté. Et fait saisir à la lectrice, au lecteur, que l’important du voyage n’est pas tant d’arriver que de profiter des multiples péripéties du périple.

Yannis Z.

 

 

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Le bonheur des dames

A propos de Julie Derussy, Clarissa Rivière, Au frisson des jupons, Collection Paulette, 2016

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Ecrit à quatre mains par Julie Derussy et Clarissa Rivière, deux auteures talentueuses figurant parmi les plus productives et les plus captivantes de la littérature érotique contemporaine, ce roman est inspiré librement par Au bonheur des dames de Emile Zola. Il raconte les péripéties de deux vendeuses, appelées innocemment Claire et Juliette, qui travaillent dans ces grands magasins aux allures affriolantes. Les protagonistes féminins ont intériorisé la domination sociale qui pèse sur elles, à la fois en tant que femme et en tant que prolétaire. Leur corps est par essence dans une position de subalterne, soumis à une exploitation économique tout autant que sexuelle. Elles doivent effectuer le travail pénible au sein de ces décors qui ne sont paradisiaques que pour les clients fortunés. Et elles sont également contraintes de coucher avec leur patron, pour garder leur poste.

Julie Derussy et Clarissa Rivière vont plus loin que Zola et rendent visible cette sexualité ambivalente. Lorsque Claire s’offre à Sylvain, le patron, elle est à a fois répugnée et excitée. Elle ressent une honte et une mésestime d’elle-même mais l’excitation et l’orgasme sont aussi au rendez-vous : «    Si elle accordait ses faveurs, à présent, c’était uniquement au patron. Ce n’était pas désagréable : il était plutôt séduisant, avec ses yeux gris et ses mains douces. Pourtant, dans le bureau, elle avait retrouvé cette honte jouissive de la première fois. Elle ne ressentait plus, à présent, qu’un grand dégoût pour elle-même — et pour les hommes. Ils étaient donc tous les mêmes, à vouloir la posséder, la faire souffrir ? » Juliette a un autre parcours. Elle vient de la campagne. Contrainte de transformer son corps de « paysanne », en celui d’une « citadine », si elle veut réaliser son rêve consistant à travailler dans un grand magasin, elle doit également subir les assauts du patron, qui lui fait comprendre dès l’entretien d’embauche qu’elle n’aura pas de contrat si elle ne lui offre pas ses charmes. Les auteures nous plongent dans les sentiments troubles de personnages auxquels on s’attache très vite : « Il força l’entrée de sa bouche, Juliette l’ouvrit avec réticence, accueillit le pénis. Il était flasque encore, mais à peine l’eut-elle en bouche qu’il se mit à durcir et grossir de façon démesurée. Elle étouffait. Il la dégoûtait, pourtant, contre toute attente, elle se sentit excitée par la situation, et se mit à le sucer avec ardeur. C’était comme si une autre Juliette, bien plus sensuelle, avait pris sa place. Fernand sentit ce changement d’attitude et se réjouit. Mon Dieu que c’était bon. La petite le suçait comme une professionnelle, mieux encore même, avec un enthousiasme que ces débauchées n’ont plus, lasses de le faire à longueur de soirées. Il allait s’abandonner si elle continuait ainsi, alors qu’il avait envie de goûter à son petit sexe bien serré, d’y sentir son vit au chaud ».

 

Au départ, Claire et Juliette vont être concurrentes. La plus ancienne voit dans la nouvelle venue une menace pour ses maigres privilèges. Les propos des auteures font écho à notre société contemporaine. Le monde du travail décrit par Zola, empreint de cette inhumanité à laquelle étaient confrontées les classes populaires, interpelle les sociétés néo-capitalistes d’aujourd’hui, peuplés de mondes professionnels parfois impitoyables et de  jeunes entrants sans éthique et compassion qui reproduisent, en les perpétuant, les attitudes autoritaires d’un système qui les exploite. Il en est de même des passages où Claire se rend compte que Juliette fait l’amour avec des vendeurs en acceptant qu’ils jouissent à l’intérieur d’elle. L’imprudence liée au risque de tomber enceinte dans un XIXème siècle où les moyens de contraception étaient inexistants a des affinités avec l’imprudence contemporaine par rapport au risque d’attraper le sida en faisant l’amour sans se protéger.

Peu à peu, Claire et Juliette vont se rapprocher et devenir  amies (voire même un peu plus). Continueront-elles de subir la domination masculine de Sylvain ? Le bonheur des dames est-il aussi artificiel que le décor des grands magasins ? Ou bien se trouve-t-il dans le plaisir d’inverser les rapports de domination ?

Aux lectrices et aux lecteurs de découvrir ce texte remarquablement écrit, voluptueux et palpitant

Yannis Z.

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