Publié dans Littérature

Les faux monnayeurs du sexe

 

A propos de Samy Le Goadec, La pucelle du Cap d’Agde et l’abbé des cochons, Agde, Les éditions du Gourdin, 2016.

https://www.amazon.fr/Pucelle-Cap-DAgde-LAbb%C3%A9-Cochons/dp/2954910852

jeanne

Il y a quelque chose de Gide dans le dernier roman de Samy Le Goadec. L’histoire commence au Cap d’Agde. Jeanne regarde Samy dédicacer Les mémoires d’une pucelle au Cap d’Agde sur la plage naturiste. Les filles sexy se pressent devant sa table installée au bord de l’eau, avec un parasol et des affiches. A travers cette mise en abîme, Jeanne se demande comment est-ce qu’ils en sont arrivés là. Comment est-ce que le livre a fini par paraître et connaître cet époustouflant succès ?

Tout est parti du désir de Jeanne. Elle tenait absolument à écrire un livre rendant compte de l’histoire du Cap depuis les années 80, l’arrivée des libertins, la baie des cochons, les pratiques sexuelles au grand air. Elle est convaincue que ce sera un best-seller. Toutefois, comme certains sportifs amateurs passionnés, Jeanne a le cœur mais pas les jambes de ses ambitions. Elle essaie d’écrire ce roman qui apparait clairement dans sa tête mais n’arrive pas à être contente du résultat. Finalement, elle arrive à convaincre Samy de s’y mettre et de rédiger le manuscrit.

Un jour, une lettre des éditions du Gourdin leur arrive. Ils sont intéressés par le projet éditorial. Là, c’est Jeanne qui s’y colle pour vendre le roman. Armée de son jean moulant et de son rouge à lèvres, elle prend le train pour Paris et se charge d’obtenir un contrat juteux. Lors de son périple dans la capitale, avant le moment du rendez-vous, elle rentre dans une église. Jeanne n’est pas particulièrement croyante ; c’est juste des petits relents de foi qui la titillent de temps en temps (comme dans le premier volume des aventures de la Pucelle). Dans ce lieu saint, elle rencontre un prêtre assez particulier, dont les pratiques confessionnelles ne visent pas tant à absoudre du péché mais à inviter les croyants à céder à la tentation et à la débauche.

Au départ, Jeanne est sceptique mais au fur et à mesure de ses déplacements à Paris, et de ses visites dans la paroisse, elle se laisse prendre au jeu de ce prêtre, qui l’encourage à davantage de lubricité. Maud, l’une des paroissiennes qui l’entraine malgré elle dans un échange de baiser plus que voluptueux, la prévient. Ce prêtre est un manipulateur, une sorte de faux-monnayeurs du sexe. Ses sentiments sont de la fausse monnaie. En effet, Jeanne bascule sous la dépendance de cet homme pervers, qui l’oblige à pratiquer le libertinage, notamment en fréquentant les clubs BDSM ou en se débrouillant pour organiser une séance de triolisme pour son mari. Les débordements de sexe du Cap lui apparaissent autrement : « Les hommes ont des lueurs de gang bang dans le regard et les plus audacieux d’entre eux déambulent déjà nus, passant et repassant en terrasse en promenant leur virilité. C’est la grosse artillerie de campagne qui est à l’honneur que ces dames apprécient diversement. Non décidément, je ne suis pas à ma place ».

Le libertinage peut vite s’avérer être analogue à une religion sans dieu, chargé des mêmes normativités contraignantes. Jeanne a quelque chose de nietzschéen, là encore comme certains personnages de Gide. Jeanne a conscience de l’aliénation qui la guette mais elle éprouve une sorte de jouissance mentale à l’idée de céder aux tentations, au péché : « je suis en train de perdre pied, de me livrer corps et âme. Je découvre l’ivresse de la soumission mentale ».  

L’intérêt de ce roman – qui est sans doute le meilleur de la série – se trouve à plusieurs niveaux. Tout d’abord, l’auteur décrit avec finesse la psychologie des personnages, notamment de Jeanne. Elle se pose mille questions en même temps qu’elle fonce à tête baissée dans les expérimentations du désir. De touchants passages décrivent l’amour que Jeanne et Samy se portent l’un à l’autre dans un monde peuplé d’incertitude. Ensuite, l’auteur développe une véritable intrigue. On se demande jusqu’où Jeanne sera capable d’aller avec ce prêtre qui la pousse jusqu’au bout de ses limites. Plus on avance, plus on sent la nature de l’engrenage. Enfin, le jeu entre la réalité et la fiction est mené d’une main de maître, depuis l’invention d’un grand immeuble abritant les éditions du Gourdin à la restitution de la baie des cochons, avec ses pratiques libertines. On aura d’ailleurs bien compris qu’il n’y a pas de faute d’orthographe sur le titre mais qu’il s’agit d’un jeu de mot : la baie des cochons est aussi hanté par le spectre de l’abbé cochon de cette mystérieuse paroisse

Yannis Z.

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