Publié dans Littérature

Quelqu’un se brûle avec moi… et enchante mon coeur.

A propos d’Octavie Delvaux, A cœur pervers, La Musardine, 2016.

http://livre.fnac.com/a9323089/Octavie-Delvaux-A-coeur-pervers

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Un ensemble de fils rouges relient les différentes nouvelles du recueil d’Octavie Delvaux qui vient de paraître aux éditions La Musardine : transgresser sans remords et culpabilité les interdits et les tabous, se dire « qu’importe la limite » avec un sourire voluptueux aux lèvres, ressentir en soi l’intensité du plaisir, découvrir de nouvelles sensations, de nouvelles jouissances, ne plus s’appartenir…

Les personnages de A cœur pervers sont pris dans de puissants agencements de désir. La première nouvelle « Coup de foudre à grande vitesse » raconte le jeu de regards entre un jeune adolescent et une femme un peu plus âgée que lui. Ils voyagent dans le même compartiment. Il la regarde écrire. A un moment, il se rend aux toilettes. Quand il revient, elle n’est plus là. Dans les poubelles, il voit un papier chiffonné. Il le lit et découvre ses pensées intimes. Cette inconnue s’imaginait faire l’amour avec lui. Elle lui avait même inventé un prénom : « Amaël : vous n’êtes pas un rêve, vous existez bel et bien, et vous vous donnez à moi. Il me suffit de glisser la langue entre vos lèvres tièdes, de déguster vos sucs, pour comprendre combien vous êtes réel. Un homme de chair et de sang, rien que pour vous ».

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La manœuvre littéraire de Octavie Delvaux est très habile. La première histoire joue avec le lecteur, en lui faisant croire à la réalité de la fiction (ce n’est pas peut-être pas anodin si, dans l’une des dernières nouvelles, l’un des personnages qui enfonce des aiguilles dans le sexe de son amant s’appelle Octavie). Qui est la femme qui écrit ? Un fantasme ? Un personnage de fiction ? L’auteure qui vous met en abîme ? D’emblée, on se laisse entraîner dans ce voyage. Les nouvelles sont remarquablement écrites, avec un ton léger et incisif. Le désir et le plaisir sont là. La mémoire aussi. Une partie des nouvelles raconte les souvenirs de certains personnages, qui sont au crépuscule de leur vie. Ils se rappellent des moments de sexe intenses. Avec un ton de Duras, « Saint Lazare 1943 » évoque les souvenirs d’une jeune femme qui a vécu une passion torride avec un soldat allemand. Elle a conscience de commettre quelque chose de socialement interdit mais la sensation éprouvée, en sentant contre elle le sexe de cet homme, reste à jamais graver dans sa chair. Il en est de même dans « La mauresque », où cette reine qui se meurt dans la tristesse et l’amertume, réalise que les seuls moments d’éclat ressentis durant sa vie si terne ont été ceux où elle est allée vers la dépravation. Un jour, en acceptant les avances que lui fit un nain durant une procession religieuse, elle découvrit les sensations de la volupté et des plaisirs insoupçonnés qui ne présentèrent jamais plus.

Octavie Delvaux le dit très bien : il ne faut jamais sous estimer la puissance de nos vices. Les plus beaux moments de la vie sont ceux où « les portes mystérieuses de la fantasmagorie » s’ouvrent tout d’un coup aux lucidités, elles aussi éphémères, de notre conscience. L’une des nouvelles qui nous a le plus touché dans ce recueil est « It must be love ». L’histoire se passe durant les années 80 durant une soirée punk où des jeunes pogottent sur Madness. Le narrateur est séduit par une punkette au corps androgyne qui retire son tampon en plein milieu de la scène. Timide de nature, il est sous l’emprise de son désir et s’abandonne à la pureté de ses perversions : « En pauvre mâle ensorcelé par le fluide femelle, je ne me maîtrise plus. La pulsion l’emporte sur la timidité ». Le jeune homme aborde la jeune fille. Ils partent faire l’amour dehors. Il se plonge sur l’objet de son désir ; ce sexe couvert de sang menstruel. Le fantasme devient réalité vécu. C’est cela qui donne sens à la vie. L’existence est quelque chose qui se savoure en vivant des moments tels que celui-là. La fulgurance de l’orgasme n’est pas simplement le fruit de notre imagination. Lorsqu’il ramène la jeune fille, il lui demande s’ils se reverront : « Oui, repasse me chercher demain soir. T’es le premier mec qui me baise sans me gerber dessus à un moment ou à un autre ! ». Peut-être est-ce dans cette phrase que se trouve la saveur du fruit littéraire d’Octavie Delvaux. Le sexe tel qu’on l’aime vaut la peine d’être vécu avec son alter ego, avec ce double dont parle Aristophane dans Le Banquet de Platon. « En plein chœur », qui fait aussi partie de nos favorites, s’inscrit dans ce registre. Le don de soi dans la relation, quand elle en vaut la peine, est une éthique qui donne un sens à la vie.

Les plaisirs sont multiples, rhizomatiques. La seconde partie du recueil explore les pratiques BDM, le travestissement. La nouvelle « novice » montre la fragilité d’une Maîtresse et rappelle que dans la relation de couple, le dominateur n’est pas forcément le dominant (il faudrait relire Bourdieu à la lumière des pratiques BDSM). Dans « La femme, le porte-jarretelles et l’étalon », la dépravation de Jean est un levier d’excitation insoupçonné pour son épouse. Lorsqu’elle découvre sa bissexualité et ses envies d’être humilié par un mâle virile, elle a envie de partager cela avec lui et non pas de prendre la poudre d’escampette : « Je me suis découvert un esprit au moins aussi tordu que le sien ». Octavie Delvaux nous parle des façons de partager des choses et de s’aimer : franchir ensemble les limites, fusionner dans l’insoutenable légèreté des corps enflammés par le désir. Tout cela ne parle de rien d’autre que d’amour. Merci pour ce beau périple, chère Octavie…

Yannis Z.

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