Publié dans Littérature

Le périple d’une femme dépravée

A propos de Anne Bert, Perle, Paris, La Musardine, 2016 (1ère édition 2011).

http://www.lamusardine.com/P30317-perle-bert-anne.html

Perle

Lorsque nous avons découvert le visage d’Anne Bert sur internet, il nous a rappelé celui d’une femme que nous avions aimée il y a très longtemps. A l’époque, j’étais un jeune de 18 ans et elle, elle avait plus du double de mon âge. Ça a été une belle histoire. Ensuite, j’ai eu d’autres vies, connu d’autres amours avant d’arriver au port mais ce visage, ces cheveux blonds, ce sourire, a fait ressurgir quelque chose. Pas un désir. Plutôt une douce sensation : les émotions vécues à ce moment et la joie de posséder ce souvenir. Cela m’a donné envie de me plonger dans l’œuvre d’Anne Bert. En littérature, il est plaisant de flirter avec les spectres du passé, de se perdre dans des labyrinthes imaginaires, de sentir la voluptueuse saveur des mots dans le reflet de ses yeux.

Le premier roman que j’ai lu d’Anne Bert s’intitule L’emprise des femmes (2013). J’ai passé un bon moment mais sans plus. Par contre, lorsque j’ai lu Que sais-je du rouge à son cou (2015 ; chroniqué sur ce blog https://pluralismes.wordpress.com/2016/02/27/tu-me-tues-tu-me-fais-du-bien/ ) , j’ai senti  une attraction violente pour ce style, cette manière enfiévrée de décrire la chair, le désir. Anne Bert sait parler de la jouissance qui nous pousse parfois au bord de la folie et de l’abîme. Nous retrouvons cela dans son roman Perle, paru en 2011 et réédité en 2016 aux éditions La Musardine.

Perle est née sous X. Elle est sans attache, sans lien affectif, incarnation d’un abandon maternel que la langue française ne sait nommer. Pourtant, ce qui semble être un handicap social devient une force existentielle. Perle comprend dès l’enfance l’absurdité des sentiments moraux, notamment ceux de la famille. Peut-être le plus beau cadeau que l’on puisse faire à quelqu’un est de l’habituer à croire ni aux contes de fée, ni aux promesses  de l’affectivité mielleuse. De ce point de vue, Anne Bert est une auteure proche de Nietzsche. Et c’est sans doute l’une de celle qui sait ce qu’écrire de la littérature érotique veut dire. Anne Bert est dans l’immanence du désir et sait partager cette sensation avec ses lectrices, ses lecteurs et ses lectrans.

Dès l’adolescence, Perle sait s’inventer une « fierté d’être différente et de s’extraire du lot commun ». Elle devient une boulimique de lecture, dévorant autant Victor Hugo ou Laclos que le marquis de Sade ou Gérard de Villiers. Cette avidité pour les livres se change en avidité pour le sexe. Perle décide de perdre seule sa virginité avec un flacon de shampoing en forme phallique. Elle ne souhaite donner à aucun être humain le privilège d’avoir été le premier. Sa sexualité est soliloque. Perle s’engouffre dans le monde du sexe comme Alice plonge dans le pays des Merveilles. Elle ne veut pas d’histoires d’amour, de sentiments, d’attaches. Juste des sensations, de l’anonymat, des protocoles d’expérimentation. « C’est par le sexe qu’on approche l’intériorité des hommes et des femmes ». Elle ne veut rien d’autre. La communauté qui est la sienne est celle de la jouissance. Mais une étrange jouissance, à la frontière entre le réel et la fiction. Oui, Anne Bert est la dernière auteure ; comme chez Nietzsche il y a un dernier homme. Et être celle-là, cette dernière femme, c’est inscrire son cœur dans l’éternité. Peu d’écrivains savent faire ressentir à ceux qui partagent avec eux l’intimité de la lecture ce sentiment curieux, mélange de plénitude et d’égarement. Les étoiles filantes sont les plus belles décharges d’orgasme,  avec en prime la couleur. Merci Anne, de faire briller ces étoiles avec tes mots, tes phrases, tes lignes…

perle anne bert

Perle est désormais une belle jeune femme qui fréquente les milieux libertins. C’est là qu’elle rencontre un homme marié, vieillissant, pervers – peut-être celui de L’emprise des femmes – qui lui permettra d’aller encore plus loin dans le dépassement des limites  : « J’étais toutes ces femmes et aucune d’entre elles. J’étais une et cela suffisait à lui faire dresser l’oreille et la queue. Je n’étais ni passionnée ni amoureuse, mais très dépendante de nos jeux. En somme je l’aimais si ce mot peut admettre un sentiment dépourvu du lien amoureux, pour cette capacité à basculer au-delà des frontières des codes virils ». Car c’est très vite vers ce trouble du genre, cette inversion des assignations genrées du plaisir que s’oriente Perle. Un dérèglement rimbaldien des sens, une androgynie khatibienne des plaisirs qui passe par une fusion du sujet et de l’objet du désir. On pense à certains passages de Julie-Anne de Sée, par moments. Perle prend le corps de son amant comme ce dernier prend le sien. Lorsqu’elle rencontre ensuite un autre homme, Alanik, en partant faire les vendanges dans le sud de la France, c’est en sa compagnie qu’elle lèche avidement le sexe d’Hugues, un autre compagnon libertin.

Les contes de fée n’ont de saveur que s’ils existent dans la vraie vie, nous procurent de la joie et nous permettent de rompre avec les transcendances moralisatrices qui emprisonnent la vie : « Il n’y a pas d’antidote, X. Sais-tu que ta réalité n’est rien d’autre que ce que tu as en toi, dans ta tête et dans ton corps, ce qu’est capable de concevoir et de mettre en image ton cerveau ? Ta réalité, c’est le pouvoir de ta conscience ». Les plus contes de fée sont ceux que l’on s’invente soi-même. C’est nue que Perle apprend la vertu, en s’abandonnant aux plaisirs multiples de la chair. Elle n’a pas peur de basculer dans l’abîme du néant et de toucher la laideur car c’est là que la volupté est « fulgurante ». Lors d’une séance de cordes avec Chloé, une bimbo allumeuse qui commence par l’agacer, Perle franchit un cap supplémentaire du voyage : « Elle me confia plus tard que jamais elle n’avait éprouvé ce féroce besoin exigeant si loin du désir, aux frontières de la folie, il fallait bien que quelque chose rentre en elle, un besoin organique inversé aussi primaire que celui de pisser ou de chier qu’on ne retient plus ; prisonnière de ces mètres de corde, le corps soumis à ces attouchements que la corde n’atténuait en rien mais au contraire amplifiait et cernait, elle s’effondra dans cette tunique carcan qui ne laissait s’échapper que ses larmes et sa cyprine, goûtant dans cette infernale sensation l’insondable plaisir de l’entrave ». Perle a mille vies. Perle est autant un corps qu’un flux. L’écriture d’Anne Bert est un écoulement. Et nous transporte dans le véritable paradis : le plaisir du sexe… pardon, du texte !!!

Yannis Z.

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