Publié dans Littérature

Tu me tues, tu me fais du bien…

A propos d’Anne Bert, Que sais-je du rouge à son cou, Numeriklivre, 2015

Que sais-je du rouge à son cou ? de Anne Bert

anne bert2

Félix rencontre Louise. Ils sont très différents mais ils sont attirés l’un par l’autre. Dans une folie poétique qui suinte de leur corps, ils partagent ensemble des moments de sexe. Ils apprivoisent l’éphémère, soucieux de préserver leur liberté sans passer à côté de l’ivresse des émotions. L’amour est cela, nous dit Anne Bert, « la contemplation de l’être aimé jusqu’au bord de l’équilibre ». Il y a des abîmes que l’on fréquente avec volupté.

Félix est podologue. Louise prête sa voix dans un call center. Chacun d’eux a un rapport particulier à la chair, au désir. Chacun d’eux a sa façon de se vendre. Lorsqu’ils sont allongés, ce sont parfois les livres qu’ils lisent ensemble et qu’ils brûlent par la suite qui les réunissent. Dès l’enfance, tout est fait pour « stériliser notre imagination ». Leur histoire est une façon de ré-enchanter la vie. Louise ne dit pas être heureuse avec Félix. Il y a juste une jubilation qui se promène en elle quand il est là. Le style affuté de l’auteure joue avec les mots, les désacralise. Lorsque Louise fait l’amour avec Félix, tout change en elle, jusqu’à sa voix. Jamais ils n’avaient connu pareil extase avec quelqu’un. Leur chevauchement est parfois philosophique, comme dans ces ravissements durassiens dont on ne revient jamais indemne : « Le bouillonnement de son appétit trivial gomme sa beauté trop convenue pour s’y inscrire en rictus lubrique, son monologue pervers l’a nettoyée de sa décence ; dévastée et enlaidie, débarrassée de sa mue d’apparat, elle est subitement devenue fabuleuse gorgone, vulnérable et conquérante ». Lors de l’étreinte, le rouge de ses lèvres trace des lignes de fuite sur le cou de son amant. Louise ne jouit pas de Félix ; elle jouit d’elle-même à travers cette chair masculine planté dans son « corps cabalistique ». Il y a certain être avec qui faire l’amour ressemble à une expérience mystique.

La façon dont Anne Bert décrit l’intensité de cette passion, qui se consume avec une violence progressive jusqu’à son paroxysme, est remarquable. Elle raconte avec minutie les corps et les émotions des deux protagonistes : « Son sexe ouvert par le compas dégage un fumet de chair qui regorge. Je respire profondément ces effluves qui me certifient d’être vivant ». L’intimité ne devient jamais promiscuité ou identité. Louise vend sa bouche, peut aller jusqu’à sucer pour de l’argent mais elle veut garder son autonomie. Anne Bert le dit très bien : la relation affective entre les êtres n’est pas une affaire de possession, de décence. Vivre librement la passion amoureuse permet aussi de découvrir les plaisirs de l’obscénité : « Je me retire de sa gorge pour me branler longtemps sur son visage, replongeant par instants dans sa bouche barbouillée de mots d’amour obscènes à faire rougir un corps de garde ». Louise aime se faire pute, avec foi et conviction dans son indécence. Sans doute est-ce la plus belle offrande qu’une femme puisse offrir à un homme.

Le désir amoureux n’est pas une affaire de calcul ou de raison. La vie est plutôt un jeu érotique, où l’enjeu n’est pas forcément d’en sortir vainqueur. Il y a plusieurs façons de franchir les limites de l’acceptable. Les plus belles érections ne sont pas forcément sexuelles. L’orgasme se vit aussi au plus profond de notre âme, à travers ces instants fragiles qui nous mènent vers l’éternité.

Yannis Z.

anne bert

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