Publié dans Littérature

La vie est ailleurs

A propos de Julie Derussy, Partition pour un orgasme, La Musardine, 2015.

http://www.lamusardine.com/P29820-partition-pour-un-orgasme-derussy-julie.html

derussy

Partition pour un orgasme ressemble à une sorte d’antithèse du roman La pianiste d’Elfried Jellinek. Elie est également une professeure de piano aux cheveux roux, attirée par la perversité. Mais à la différence du personnage d’Erika Kohut, magistralement incarnée au cinéma par Isabelle Huppert, elle ne verse pas dans un sadisme morbide et castrateur. Au contraire, Elie n’hésite pas à prendre son pied avec son élève et à jouir avec lui contre le piano à queue. Philibert est un jeune maître de conférences passionné d’histoire médiéval qui vit une relation monotone avec Lise. Lorsque ce dernier croise la route de cette magnifique femme aux cheveux rouges, c’est le coup de foudre : «En la voyant de dos, Philibert se demanda comment il avait pu ne pas la remarquer. Elle avait les cheveux rouges, du même rouge que les macarons parfum fraise coquelicot. Une nuance intense, trop violente pour être vraie. Sa chevelure était relevée en un chignon, et la peau pâle de sa nuque contrastait avec ce flamboiement capillaire.  »

Il la suit dans la rue et se poste dans le café en face de chez elle. Elie n’est pas dupe de la manœuvre mais elle a envie de consommer cet homme. C’est une dévoreuse. Seule la chaire brûlante et anonyme est capable de l’apaiser. Elle multiplie les relations, les expériences, les parties de jambes en l’air. Lorsqu’on lui dit « à tes amours » après un éternuement,  le pluriel prend tout son sens. Philibert n’en mène pas large lorsqu’elle l’invite à monter dans son appartement. Il est tellement impressionné qu’il n’arrive pas à avoir d’érection et se retrouve mis à la porte. En rentrant, il dit à sa femme que leur relation est terminée et là encore, il se retrouve dehors. Avant de rencontrer Elie, il était d’ailleurs sorti acheter des macarons pour Lise : « Notre héros n’avait pas un mauvais fond. Pourtant, le fait de justifier son expédition adultère en prenant pour prétexte la gourmandise de sa femme ne le troubla que fort peu. Les hommes sont ainsi faits qu’ils peuvent justifier l’assouvissement de leurs désirs par les prétextes les plus fallacieux. ».

Le roman fonctionne par mise en perspective. Elie est entourée par de nombreuses personnes, passe son temps à coucher avec le premier venue mais sa vie est vide, sans âme. Pas d’attache ! Telle est sa devise. Elle cherche une échappatoire dans le sexe, un peu à l’image du Casanova de Fellini ou bien de la Mabelle dont parle Claire DeLille dans Oh my phone !  Mais au final, elle ne trouve que mélancolie et amertume. A l’inverse, Philibert se retrouve seul, rejeté par tout le monde, mais son existence se remplit de sens. Il découvre l’amitié chez le couple gay qui l’héberge et prend pleinement conscience de son attirance pour la mystérieuse inconnue aux cheveux rouge. Il rêve d’être comme le lierre et de mourir où il s’attache, éternel amoureux de sa dulcinée. Lorsqu’il retrouve Elie, Philibert la prend vigoureusement contre un mur, en pleine rue. Le désir est violent, irrésistible, indécent : « Et sa main remonte, sous ma jupe, le long de ma cuisse, sa main ne s’arrête pas. Ses doigts glissent dans ma culotte. Je ferme les yeux. N’importe qui pourrait nous voir ; j’entends le bruit d’une voiture qui passe, tout près. Je ne proteste pas. Je sais que je ne peux pas lutter, je sens la folie m’étreindre, et je veux juste m’ouvrir davantage à ses doigts qui me fouillent, là, sur le trottoir, en plein Paris, dans la lumière de la lune et l’odeur des ordures ». Comme chez Duras, le plaisir n’est qu’une affaire de corps. L’âme n’a rien à avoir pour le moment. Ce n’est qu’après, au petit matin, après avoir dormi ensemble, que des sentiments surgissent. Et que les deux amants prennent conscience, avec une certaine angoisse, qu’ils s’apprêtent à vivre une magnifique histoire d’amour. Sauront-ils en être dignes ? Peut-on faire revivre encore l’amour courtois du Moyen-Age, qui n’était pas aussi chaste qu’on le prétend…

Philibert se sent très amoureux. Il veut former un couple avec Elie. Leur relation ne se limite d’ailleurs pas au sexe. Lorsque le grand-père d’Elie est hospitalisé, Elie doit filer à son chevet mais Philibert ne la laisse pas aller seule. L’idylle se renforce. Les amants s’abandonnent aux extases, emportés par une symphonie jouée sans chef d’orchestre. Elie sent qu’elle perd le contrôle. Lorsqu’elle fait l’amour avec Philibert, elle voudrait que l’instant ne s’arrête jamais. Son corps est en harmonie avec le sien. Elle se sent amoureuse, elle aussi, désireuse d’aller aussi loin que possible dans les plaisirs : « Ce que je viens de penser, c’est que je n’ai encore jamais bu le sperme de Philibert, et que c’est une lacune à laquelle il faudra remédier au plus vite. Certains hommes, il faut les connaître sous toutes les coutures ». Mais peut-on passer aussi facilement des pratiques de pluri-partenariat à une relation monogame ? Peut-on se laisser aimer sans se sentir vulnérable, sans avoir peur de souffrir ? Elie découvre quelque chose de nouveau dans sa vie : l’étrange parfum d’éternité qu’ont les mots de celui qui vous aime…

Yannis Z.

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