Publié dans Littérature

Un accès direct à ton cœur

A propos de Oh my Phone ! de Claire DeLille (Edibitch, 2015).

http://www.amazon.fr/Oh-My-Phone-Claire-Delille-ebook/dp/B00T84W0NY

clairedelille

Mabelle est une femme libre. Elle vit seule, sans petit ami régulier, sans famille, sans enfants. La vie de couple ne l’attire pas. Elle préfère les rencontres torrides d’un soir. On se rencontre en début de soirée, on fait l’amour toute la nuit et on se quitte au petit matin : « Attention, ce n’est pas que je sois une fille facile, hein ! Bien au contraire. J’aime le sexe, c’est un fait, et je collectionne les amants. Mais uniquement ceux que je choisis, avec un soin minutieux. Les plans foireux, oui, bon, ça arrive. Mais dans l’ensemble, je suis plutôt douée pour repérer les bons coups. Et cela, c’est parce je suis toujours très à l’écoute de mon corps et de mes sens. Je me laisse guider par mon désir ». Ses sociabilités ont lieu surtout avec les copines. Elles discutent de tout et de rien en buvant des kirs et en se laissant emballer bien souvent en fin de soirée par un bel inconnu. Aimer le sexe en tant que femme n’est pas forcément être une salope nous dit la narratrice. Les ambiances entre filles rendent bien ce ressenti omniprésent dans nos sociétés contemporaines.

 

Mabelle est une femme de son temps. Elle surfe sur les réseaux sociaux, les sites de rencontres, les forums de discussion. C’est là qu’elle a rencontré Rio, un homme énigmatique avec qui elle échange des SMS enflammés et des photos coquines : « Qui ça ? Ah, oui ! J’ai oublié le principal : Rio, c’est mon sexphone. Enfin, mon sextoy virtuel pour être plus exacte. Il existe réellement, mais lui et moi ne communiquons pratiquement que par SMS, en prose érotique et en photos. Nous ne nous sommes jamais rencontrés pour de vrai ». Ils se rencontrent sur la toile. C’est le coup de foudre virtuel. Le premier soir, Mabelle discute avec cet homme inconnu toute la nuit. Il lui envoie une photo de ses pectoraux. Un frisson enflamme son corps. Et réciproquement, il apprécie beaucoup les parties de son anatomie qu’elle lui permet d’entrevoir sur son I-Phone. Mabelle lui envoie des photos de ses seins, de ses fesses. Pas de son visage.

Seule dans son lit, elle se masturbe en lisant les messages érotiques adressés par ce mystérieux inconnu qui sait sentir ses fantasmes, stimuler ses zones érogènes mais aussi enchanter son cœur fermé. La sexualité nomade de ses samedis soirs est une carapace. Mabelle a peur de se livrer, d’entretenir une véritable relation avec quelqu’un dans la vraie vie. Elle a peur d’être déçue, de prendre des coups. Alors elle se réfugie dans les simples plaisirs de la chair et dans une belle histoire d’amour virtuelle. L’homme de sa vie n’apparait près d’elle quand la sonorité des messages qui résonnent dans les nuits de solitudes que Mabelle passe dans son appartement lillois.

Etre sur internet, c’est construire un autre moi. C’est s’inventer un autre personnage, une autre vie. Mabelle et Rio se rencontrent sur un forum de discussion où les gens se transforment : « Rio et moi nous sommes rencontrés un peu par hasard sur un forum de discussion à propos du cosplay. Vous savez, ces personnes qui se déguisent en leurs personnages favoris, genre mangas, séries animées, super héros, films cultes et jeux vidéo… Ils vont, et j’en suis, jusqu’à fabriquer eux-mêmes leurs costumes et rivalisent d’ingéniosité et d’idées pour coller au mieux à leurs héros ». Ce sont des corps « réels sans être actuels » – pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze et Félix Guattari – qui se rencontrent, entrent en symbiose et jouissent ensemble, malgré la distance spatial et l’anonymat. Mabelle adore se transformer, changer de style, entrer dans des devenir-physique : « Moi ? J’adore me travestir. Que ce soit en guerrière ou en écolière japonaise. Minijupe et chemisier trop petit, couettes et sucette pour les unes, short et t-shirt déchiré, lasso, hache, grenade, queue de cheval et cicatrices pour les autres. Parfois, je mélange les deux et deviens une écolière-guerrière-qui-déchire ! Ah, devenir quelqu’un d’autre ! Je varie les genres et les perruques ».

 

Devenir autre, c’est aussi s’abandonner, errer, voyager charnellement et non géographiquement. La complicité libertine entre Mabelle et Rio s’inscrit dans le cadre d’une exploration métaphysique des plaisirs, par-delà le cadre conventionnel de la possessivité du couple. Mabelle encourage Rio à voir d’autres filles après sa rupture douloureuse. Elle l’encourage à faire comme elle. Un coup d’un soir. Juste pour le fun. Faire l’amour avec une fille comme on déguste un plat de moules-frittes lors de la Braderie de Lille. Juste pour le plaisir. Mais peu à peu, ce plaisir a envie d’être partagé à deux. L’image se fait chair et la chair se fait image. Les jeux érotiques se vivent à deux. Rio l’excite juste avec ses mots, avec les descriptions sensuelles de ses texto : « Oubliant que je me trouve dans un lieu public, où n’importe qui pourrait m’apercevoir, j’écarte un peu les cuisses et enfonce un doigt profondément entre mes lèvres. Les mots de Rio opèrent sur moi un effet dévastateur. Les yeux rivés sur eux, j’accélère mes mouvements, appuie la paume contre mon clitoris et gémis violemment. Mon majeur est bien vite rejoint par mon index. Je me contorsionne sur mon siège et frotte ma main de plus en plus fort, les cuisses serrées, brûlant de me laisser aller à hurler mon plaisir, à prendre mon pied de façon éhontée ».

 

Les orgasmes se font de plus en plus violents, autant que les sentiments que l’un va ressentir à l’égard de l’autre. Comment va évoluer leur histoire ? Vont-ils en rester là ? Passer à l’étape supérieure, en se rencontrant dans la vraie vie ? Cela fait peur à Mabelle : « Je ne saurais dire si mon état y est pour quelque chose, mais ces mots me retournent le ventre. Je me sens soudain tellement vulnérable. Et je n’aime pas cela. J’essaie de temporiser, de prendre sur moi pour rendre la situation plus légère ». Les véritables émotions qu’elle ressent avec lui ont lieu sous sa couette, lorsqu’elle s’endort avec ses paroles voluptueuses. La poésie du virtuel est une belle échappatoire mais en même temps, Mabelle prend conscience de la mélancolie inconsciente qui l’habite. Elle réalise qu’il est rare qu’elle passe du temps avec un homme pour autre chose que des relations sexuelles. Or, il peut être aussi plaisant de barboter par SMS dans les clichés sentimentaux sans forcément passer à autre chose. Elle aime les habitudes qu’ils ont prises ensemble. S’aimer sans se voir. Juste par l’érotisme des phrases. Mais le temps ne reste pas éternellement immobile…

Yannis Z.

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