Publié dans Littérature

Le sentiment de soumission

 

A propos de Eva Delambre, L’éveil de l’ange, Paris, Tabou, 2015.

http://www.tabou-editions.com/romans-nouvelles/361-l-eveil-de-l-ange-9782363260338.html

 

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Solange est une jeune diplômée qui peine à trouver du travail dans le monde des livres et de l’édition. Elle vit en colocation avec sa meilleure amie Axelle. Son rêve secret est de devenir « écrivain ». Le roman s’ouvre d’ailleurs par cette phrase : « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu écrire ». Toutefois, enfermée dans la « certitude de sa médiocrité », Solange n’arrive pas à envisager la publication. Ses refuges sont les livres, qu’elle lit les uns après les autres.

 

C’est son amie Axelle qui déclenchera son passage à l’acte. Un soir, lors d’un repas arrosé, elle lui remet un appel à texte et lui fait promettre d’y répondre. Solange se prend au jeu et lui remet une nouvelle, croyant que c’est Axelle qui a rédigé la thématique proposée. Quelques semaines plus tard, Axelle lui annonce que son texte a été envoyé à un mystérieux inconnu. Il s’agit de quelqu’un qui cherche une personne pour rédiger ses mémoires et c’est Solange qui a été retenue, grâce à cette nouvelle. C’est un travail payé. Elle doit se rendre dans sa demeure en province, l’écouter raconter certains passages de sa vie et les mettre en forme par écrit. Solange hésite. Elle exprime quelques réticences. Toutefois, venant de perdre son emploi, l’offre est tentante. La voilà dans le train, en route vers l’inconnu : « Je décidai finalement d’accepter. Pas un instant, je ne pensais à demander de détails sur ce que j’aurais à écrire ». 

 

En arrivant dans sa nouvelle demeure, elle découvre le commanditaire. Tristan Bussy est un homme âgé de la quarantaine, séduisant. Il lui apprend que les textes qu’elle aura à rédiger sous sa supervision sont érotiques et raconteraient différentes expériences de soumises. Solange est très troublée d’apprendre ce détail qu’Axelle a bien pris soin de lui cacher. Mais elle se laisse encore plus prendre au jeu, à un jeu où le corps s’exprime autant que l’esprit. Découvrir ce lieu inconnu est aussi une façon de s’interroger sur soi, loin de ses repères habituels : « Quoi de mieux que de retrouver complètement déracinée, loin de tout repère familier et dans un contexte quelque peu déstabilisant, pour savoir ce qui était le mieux pour soi et ses véritables aspiration ». Solange découvre la puissance des lignes fuite. Elle sent qu’elle est dans un monde nouveau, inconnu et troublant.

 

Lors de la première séance d’écriture, Tristan lui explique ses attentes. Il voudrait que les histoires soient racontées comme s’il n’était pas le narrateur. Le récit doit être à la troisième personne : « Il vous faudra prendre un peu de distance tout en respectant le côté émotionnel et en retranscrivant les ambiances et les sentiments ». Solange réalise qu’elle est face à un « homme dangereusement séduisant » qui va lui raconter ses aventures sexuelles. Lorsqu’il commence à dire que ce n’est pas de « femme » dont il va parler, Solange est surprise. « Il n’est pas question d’hommes non plus. Il est question de soumises ». L’idée est forte et traverse le roman comme un fil rouge. Etre soumise serait une façon quelque peu nietzschéenne d’en finir avec l’aliénante condition humaine du ressentiment et de la frustration. Eva Delambre plonge le lecteur dans de jolies mises en abîme, en faisant raconter à Tristan les nouvelles que Solange doit mettre en forme. Le magnétophone se déclenche et nous plongeons dans le voluptueux dérèglement des sens qu’impose parfois la force de la littérature. Dans sa présentation de Sacher Masoch, Deleuze a très bien montré cet aspect de l’érotisme : « Il ne s’agit donc pas de nier le monde ou de le détruire mais pas davantage de l’idéaliser ; il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui-même suspendu dans le fantasme ».  

 

L’expérience du sentiment de soumission n’est pas dénuée de risques : « Si elle se livrait à un autre, il pourrait la faire souffrir et même la briser. Se soumettre à un dominant, à un Maître, n’est pas anodin, ça peut être merveilleux mais aussi destructeur ». Les façons de se soumettre ne sont pas les mêmes selon les personnes. Les différents personnages de soumises racontées par Tristan le montrent bien. Toutefois, l’initiative de se soumettre appartient à la personne qui choisit son Maître. C’est elle qui se présente à lui et demande s’il la veut comme soumise. C’est elle aussi qui décide de mettre fin à la relation. Librement esclave disait Joseph de Maistre… Eva Delambre confirme.

 

Solange est troublée par le récit de ces femmes qui osent aller au bout de leur fantasme d’abnégation, d’abandon de soi à l’autre, de renoncement à leur volonté et à leur libre arbitre. La soumission est une expérience spirituelle, quasiment religieuse. L’une des soumises dont parle Tristan s’en remet à son maître comme une none entrée au convent s’en remet à Dieu : « Je liai une corde à ses poignets que j’attachai ensemble avant de la passer par-dessus la tringle à rideau. Je tendis la corde juste de façon à maintenir ses bras en l’air. Je la voulais contrainte, privée de vue, de paroles et de gestes. Je voulais qu’elle ressente. Le fait d’être entièrement livrée à mon bon vouloir. Je voulais qu’elle s’abandonne complètement. Ressentir sa totale confiance ». La jeune femme se soumet à un homme qu’elle n’a jamais vu et qu’elle ne reverra plus. Elle se sent plus libre qu’elle ne l’a jamais été. Elle s’offre sans restriction : « Elle n’était plus femme à cet instant, elle était entièrement soumise ». Au Surhomme de Zarathoustra succède la Surfemme de L’éveil de l’ange. Le dernier homme dont parle Foucault dans Les mots et les choses est aussi une femme…

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Solange s’imprègne de cet univers, de ses codes, de ses rituels, de ses règles. Elle découvre les plaisirs insoupçonnés qu’il procure à ceux qui s’y livrent corps et âme. Les « transactions sexuelles » – pour reprendre l’expression de Paola Tabet (Merci à Philippe Combessie, qui organise cet été un colloque avec  Catherine Deschamps et Vincent Rubio sur cette question, d’avoir attiré mon attention sur ce point) – ne sont pas absentes du récit. La femme livre des prestations et l’homme rétribue. Toutefois, les échanges économico-sexuelles sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. D’une part, la rétribution est moins abjecte qu’il n’y parait dans sa dimension symbolique puisque la soumise se voit octroyer ce qu’elle souhaitait : un plaisir charnel inédit. Dans l’une des histoires que Tristan raconte à Solange, la soumise offre toute son abnégation au Maître et en échange, celui-ci lui procure une jouissance qu’elle n’avait jamais éprouvé jusque là. Il ne s’agit pas uniquement de sexe mais de plaisir. D’autre part, la relation BDSM qui implique l’abandon et la soumission absolue au Maître rompt avec la dimension transactionnelle des rapports sociaux. Tristan rêve d’une soumise qui se livrerait à lui sans exiger aucune rétribution, sans attendre aucune contrepartie. Une femme qui se soumettrait à lui sans rien demander en échange. Il l’a déjà rencontrée : « Elle coulait d’un désir hors norme. Ce désir qui naît dans la contrainte, l’humiliation et la douleur, dans l’abnégation et l’abandon de soi. Un désir trouble, que peu peuvent comprendre et moins ressentir. Un désir au-delà des conventions et des normes, qui se niche au creux du ventre et qui se nourrit de cette sensation de soumission et d’appartenance ». D’un côté, la soumise peut obéir en attendant d’être récompensée par son maître (la rétribution peut être voluptueuse) mais de l’autre côté, surtout lorsque le rapport de soumission cesse d’être un jeu érotique pour devenir un état d’esprit et un mode de vie, le comportement de la soumise brise radicalement tout échange économico-sexuel et rend obsolète toute idée de contrepartie : « Une véritable soumise se nourrira de son appartenance et de sa condition, elle jouira des plaisirs qu’elle procure à son Maître et oubliera ses propres envies »Entre l’éthique de la soumise et l’éthique de Nicomaque telle qu’en parle Aristote, où la forme de vertu la plus aboutie est celle qui se satisfait du plaisir de l’autre, il n’y a une différence de degré et non de nature.

 

Solange perd progressivement ses repères. Cela lui plaît d’être troublée de cette façon. Elle est séduite par les expériences de Tristan. Son désir est d’abord platonique. Mais très vite, elle voudrait être à la place de ces femmes, vivre de l’intérieur cette façon de jouir. Le soir, dans sa chambre qui ne ferme pas à clé, elle se caresse frénétiquement en ayant l’impression d’être épiée par Tristan. Celui-ci tisse sa toile progressivement, comme un vampire guettant sa proie et créant les conditions sociales de son accueil. Deleuze et Guattari n’ont pas tort d’écrire dans Mille Plateaux que tout fonctionne par « contagion ». Solange est en proie à différentes parties d’elle-même. L’une d’elle est avide de connaître ces pratiques : « Qu’est-ce que cela faisait de rester attachée, le corps livré à son bon vouloir ? Que ressentait-on lorsqu’on se faisait insulter tout en étant prise ? De l’humiliation ? De la colère ? L’envie de se rebeller ? Ou juste l’envie d’encore ? La confiance et la complicité permettaient-elles de tout faire, de tout accepter, de tout dire ? ». Si au départ, c’est la soumise qui choisit son Maître, qui décide ou non de l’accepter, elle se retrouve très vite dans une situation de non choix. Elle doit obéir, se soumettre, exécuter inconditionnellement les ordres du Maître, se plier à sa volonté. Devenir un simple objet dont il dispose et qu’il est libre d’utiliser comme il le souhaite. L’idée de ressentir cela excite beaucoup Solange.

 

L’une des nouvelles racontée par Tristan évoque une femme élégante, bien apprêtée, qui accepte des humiliations extrêmes et abandonne toute pudeur. Celle-ci est comblée par un sentiment de plénitude : découvrir qui elle est vraiment et partager une authentique complicité sexuelle. Les pratiques qui paraissaient étrangères, voire immorales, à Solange, deviennent un monde attirant. Elle « tombe » amoureuse de Tristan comme Alice s’effondre dans l’abîme des merveilles où tous ses repères sont inversés. Dans une autre nouvelle, c’est un homme qui découvre sa position de Maître avec deux femmes qui lui offrent leur obéissance inconditionnelle. Après tout ce qu’il vivra en leur compagnie, le rubicon est franchi. Il ne pourra jamais revenir vers une sexualité conventionnelle. Ce qu’il aime désormais, c’est la domination. D’ailleurs, en lui racontant cette histoire, il confit à Solange que ce n’est plus la simple apparition d’une femme nue qui lui provoque une érection. Eduquer, frapper, dresser, punir. Telles sont désormais ses pratiques, avec des partenaires consentantes. Solange l’écoute, excitée. Il veut la soumission avant le sexe. Solange est fascinée par ces discours. Il met des mots sur ce qu’elle aimerait ressentir avec lui. Elle n’ose pas encore le lui dire explicitement mais elle voudrait être sa soumise. Il joue avec ses fantasmes, avec son désir, sa frustration. Elle le comprend. Mais peu importe. Comme le souligne Deleuze et Guattari, les corps sont des machines désirantes. Tout est affaire d’agencement. Pas de symbolisme. Solange construit son plan d’immanence. Elle s’embarque dans le monde de Tristan comme une fuite hors d’elle-même, de sa vie morne pleine de transcendance.

 

Solange a parfois du mal à assumer des envies qu’elle juge « décadentes ». Mais une partie d’elle-même a envie de savoir ce que l’on ressent en marchant nue dans la nuit et en se masturbant dans un endroit public juste parce que le Maître l’a exigé. Elle enregistre les récits de Tristan en imaginant les émotions que cela provoquerait sur elle : « Plus je le sentais indifférent et distant, plus j’avais envie de faire revenir la conversation sur ses pratiques. J’avais envie qu’il m’en parle, encore et encore. M’oublier et m’abandonner, au travers de ses mots. J’avais envie de me glisser dans la peau d’une de ces soumises qu’il me racontait et de laisser monter en moi les sensations et les émotions qu’elles avaient dû sentir sous ses mains et à ses ordres. Tout cela devenait grisant. La frustration me rendrait folle ».Tristan lui parle de Jade, une soumise qui prenait un véritable plaisir dans la douleur physique (ce qui n’est pas le cas de toutes les soumises). Le Maître s’amuse à aller plus loin, à repousser les limites. Il l’emmène dans les catacombes de Paris pour une séance de dressage. Il attache son corps, laisse couler sur la peau nue de la cire brûlante et se met ensuite à lui administrer le fouet. Le corps de Jade est dans un abandon total, absolu : « Elle cria. Il savait alors que dans ses cris, il y avait bien autre chose que de la douleur. Il ne savait pas exactement quoi. Jamais il ne le saurait, très certainement. Ce qu’elle ressentait à cet instant n’appartenait qu’à elle. Il aimait le lui offrir ». La mise par écrit des paroles de Tristan est une façon pour Solange de lui exprimer implicitement ses désirs. Celui-ci continue ses histoires. Il lui parle d’une femme qui devient autre lorsqu’elle porte le collier que lui donne son maître : « Elle ressentait profondément qu’elle n’était plus celle qu’elle avait toujours été. Elle devenait autre, elle devenait celle qu’il voulait qu’elle soit, une petite putain soumise, une chienne docile et obéissante, un objet de plaisir et de divertissement […] Il pouvait tout, la gifler, lui cracher au visage, l’insulter, la violenter, la baiser comme une putain. Elle devenait celle qui pouvait accepter d’être traitée ainsi, celle qui le voulait, celle qui le réclamait et qui en redemandait.  Lorsqu’elle portait ce collier, elle n’était plus femme, elle devenait soumise. Sa soumise ». La soumission de cette femme, lui dit Tristan, s’inscrit dans une sorte de pureté. Elle est au-delà du sexe, au-delà d’un simple corps obéissant offert au Maître.

 

Solange se demande comment est-ce qu’elle peut avoir des sentiments pour un homme qui passe ses soirées à lui raconter ses jeux sexuels avec d’autres femmes. Même si son corps est avide du sien, la morale et la peur la plongent dans des hésitations. Et puis, peu à peu, elle ne peut plus rien contrôler. Le détachement de soi est un acte de jouissance. Elle s’offre à Tristan : « Je voulais oublier ce qui se faisait ou non, ce qui était moralement acceptable et ce qui devrait me révolter, je voulais me laisser aller, jouir de cette décadence et de cette condition ». Même si ce dernier lui répond qu’ils vont commencer par s’amuser, Solange comprend en regardant ses yeux que leur relation ne sera pas un jeu. Se soumettre ne consiste pas à être simplement passive. C’est un exercice spirituel, philosophique, au sens où l’entend Pierre Hadot.

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En se livrant ainsi à Tristan, Solange découvre en elle une partie de son être qui l’inquiète. Le plaisir de le voir excité par son corps est aussi grand que celui de sentir qu’en devenant l’objet de son plaisir elle ne maîtrise plus rien : « J’avais envie d’être cette « elle » que je racontais et qui hurlait de plaisir et de douleur sous ses coups de reins et de cravache ». Solange s’interroge sur ses ressentis. Est-ce de la faiblesse que de se laisser entrainer malgré soi par un homme qui l’amène à abandonner sa moralité, son indépendance, ses valeurs ou est-ce une forme de puissance, qui l’amène à expérimenter une nouvelle sexualité loin des formes conventionnelles de l’amour ? Solange doute. Mais elle poursuit son immersion dans le monde de Tristan.

 

Les expériences sexuelles avec lui sont très fortes. Elle veut aller plus loin, elle veut qu’il dispose d’elle. Tristan obtient ce qu’il a sans doute souhaité : la modélisation du désir de Solange. Il semble avoir provoqué tout ça. Mais saura-t-il maîtriser les fantasmes de Solange ? Evitera-t-il d’être submergé par la violence du désir de sa soumise ? Tristan a compris que Solange ne pourrait faire de lui qu’une bouchée… Elle s’attache de plus en plus à lui, détruisant la distance qu’il essaie malgré tout de maintenir. Dan sa présentation de Sacher Masoch, Deleuze rend compte du pouvoir que la personne soumise a sur celui qui incarne l’autorité de la domination : «  Le héros masochiste semble éduqué, formé par la femme autoritaire, mais plus profondément c’est lui qui la forme et la travestit, et lui souffle les plus dures paroles qu’elle lui adresse ». Le sentiment de soumission peut être une force de vie beaucoup plus violente que l’exercice de la domination.  Le rubicon est franchi. Solange veut transgresser les règles et les valeurs morales qu’on lui a inculquées. Elle ne se sent plus femme. Elle se sent « sienne », emportée par la magie de l’érotisme et par un étrange sentiment de liberté. Elle désire se soumettre à lui par-delà l’idée de toute récompense. Connaître le sentiment d’abandon, y compris dans des situations de violence : « Il me gifla. Juste une fois, pas suffisamment fort pour que j’en ressente une véritable douleur, mais c’était un geste fort. Un geste qui choque et qui dérange. Un homme qui frappe une femme. Ça aurait pu se résumer à ça et faire perdre tout son charme à cette soirée. Et pourtant non. Je ne me sentais nullement femme battue, je me sentais à sa merci mais je savais qu’un mot de ma part pouvait suffire à tout arrêter ». Ce n’est qu’avec lui qu’elle veut vivre cette abnégation et être traitée ainsi. L’échange économico-sexuel ne se fait pas dans n’importe quel agencement de désir. L’abandon non plus. C’est uniquement avec Tristan que Solange souhaite vivre cette expérience charnelle et émotionnelle : « Avec lui, je me sentais justement libre de cette indécence et de cette perversité. Tout semblait permis. Comme si ensemble, nous pouvions tout oser, sans jugement de part et d’autre. Bien que ma situation pût sembler uniquement basée sur la contrainte et la privation de libre arbitre, je ressentais pleinement cette liberté de lâcher prise que je ne me serais jamais permis d’avoir avec un autre que lui».

 

S’inscrire dans la posture de l’esclave implique de se sentir sans limite, de s’affranchir de la morale dominante construisant socialement les repères normatifs de la liberté. S’inventer autrement libre. Telle est le projet de fuite de Solange. C’est elle qui imposera sa conception de la soumission à son Maître. Ses paroles menaçantes, la prévenant qu’il la rabaisserait et l’humilierait jusqu’à ce que sa conscience de femme libre n‘existe plus, la font sourire. Ils savent tous les deux qu’elle sera plus forte que lui, que sa soumission totale lui fera obtenir tout ce qu’elle veut. Même si elle perd pied, son corps emporté par les flux du désir ne se situe dans aucune reterritorialisation. Elle aime ressentir ce sentiment d’impuissance face à son pouvoir, elle aime se sentir à sa merci. Tristan lui demande si elle sera capable d’être un corps utilisable à outrance, sans contrepartie, d’être juste un objet de plaisir dont il disposerait quand bon lui semblerait : « Pourrais-tu n’être qu’une distraction ? Rien que des orifices humides toujours disponibles pour ma queue ? ». Solange a honte d’aimer qu’il lui parle ainsi. Elle veut être initiée à ces pratiques aussi excitantes qu’effrayantes. Est-ce une perversion de son désir provoquée par la séduction machiavélique de Tristan ou bien une aspiration immanente à être prise ainsi et à en jouir comme elle n’avait encore jamais joui ? Lorsqu’il prend possession d’elle en lui disant qu’il se fiche de son plaisir, elle aime n’être qu’un corps à sa disposition : « Il claqua mes fesses à plusieurs reprises tout en me disant ce que j’étais, et ce que je n’étais pas. Et j’aimais ça. J’aimais déraisonnablement cela ».

 

Il est des situations de sexe où il n’y a aucune rétribution possible. Juste un abandon multiple dans les flux du désir : « Je parvins à jouir plusieurs fois, complètement déconnectée de tout ce qui pouvait exister d’autre autour de nous. Je n’étais que plaisir et jouissance, je n’étais que ce corps qu’il prenait. Je ne sentais que sa queue qui me pénétrait, que ses mains qui m’agrippaient, que ses mots qui me rabaissaient, je n’étais plus rien d’autre que cela […] J’aimais ressentir cette condition au-delà de l’acte sexuel, comme si celui-ci n’était pas une finalité ni un aboutissement mais juste un élément parmi d’autres, qui me faisait vivre à sa façon ». L’enjeu n’est pas juste de lui donner du plaisir en retour – car la femme peut également rétribuer l’homme dans l’échange économico-sexuel – mais de vivre avec lui un sentiment d’abandon et de ravissement (au sens où l’entend Marguerite Duras). Solange se sent ravie à elle-même par une expérience affective qui la dépasse. Lorsqu’elle met le collier offert par Tristan, devient-elle une autre ou bien est-ce son véritable moi qui surgit à la surface ?

 

Elle sent très vite qu’elle ne pourra plus vivre sans ces sensations. N’être qu’un corps qui appartient à son Maître. Rien d’autre. Un corps sans organe, pris dans l’immanence : « Que j’étais belle ainsi, le corps paré de ses marques. J’avais été troublée, plus que de raison ». Sa condition de soumise est un périple. Elle part pour un ailleurs qui existe, un ailleurs qui n’est pas une utopie. Un ailleurs dans lequel elle se perd et qu’elle ne veut plus quitter. Ces contradictions internes la travaillent, montrant le chemin qui reste à faire pour atteindre le plan d’immanence de ses désirs. Réel sans être actuel. Son érotisme est également littéraire. Solange se met à écrire les récits oraux de Tristan. Elle veut faire partie de sa vie, de cette maison isolée, de l’odeur du feu dans la cheminée et de la musique classique en fond sonore de leur de leur séance. Dans ce roman, qui est aussi un conte philosophe coquin, Eva Delambre nous plonge dans l’un des plus beaux devenir amoureux de la littérature érotique.

     

Jean Zaga 

 

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