Publié dans Littérature

La prisonnière

A propos de Max Gerny , Souvenirs d’une thésarde, Edilivre, 2012

 http://www.edilivre.com/souvenir-d-une-thesarde-bernard-domeyne.html#.Vn0UXLbJyM8

max gendry

C’est en lisant la chronique de ChocolatCannelle – je la remercie de m’avoir mis en contact avec l’auteur pour le service presse – que j’ai découvert ce beau roman de Max Gerny. Tout commence comme dans l’article de Loïc Wacquant « Corps et âme » qui évoque la façon de faire la sociologie de la boxe en devenant soi-même pugiliste et en expérimentant au sein de son propre corps la façon d’incorporer les habitus de ce champ. Emeline Deyx est une jeune doctorante en sociologie à Lyon 2, qui commence une thèse sur la prostitution. Sujet classique, déjà investigué par des chercheurs tels que Lilian Mathieu. Toutefois, l’approche de la jeune thésarde est innovante. Elle arrive à convaincre son directeur de thèse – bien imprudent sur ce coup là, il faut le dire – de faire son terrain en expérimentant sur son corps les pratiques sociales des travailleuses du sexe. Elle se rendra en Espagne et se fera embaucher dans un luxueux endroit pour vivre de l’intérieur le vécu des filles qui vendent leur charme. Ce sera sa façon de comprendre les ressorts intimes des transactions sexuelles. A sa copine qui n’est pas convaincue par son approche, elle rétorque : « « Valérie, repris-je, je pars du principe que si le philosophe doit prêcher d’exemple, comme l’écrivait Camus dans Le mythe de Sisyphe, le sociologue ne le doit pas moins… D’ailleurs, Lévi-Strauss a vécu avec les indiens Nambikwara avant d’écrire Tristes Tropiques… et Simone Weil a travaillé en usine à Boulogne-Billancourt, avant de parler de la condition ouvrière dans son Journal d’usine ».

         Emeline sera recrutée dans un « Puticlub » de luxe en Espagne, où elle pourra examiner de près la marchandisation des corps et les échanges tarifés. Lors de l’entretien avec M. Minetto, la jeune étudiante est troublée par ses avances. Il l’appelle Linda, en disant que cela passera mieux avec les clients. La thésarde exécute ses différentes injonctions et se surprend à aimer les prestations qu’il lui demande d’exécuter. Elle fait une fellation à cet étrange DRH, en sentant montant l’excitation. Les passages sont crus mais empreints d’un véritable travail littéraire. Linda expérimente dans sa chair le rapport à son objet de recherche.

Elle commence ses investigations avec un premier client qui la submerge de plaisir. A la fin de leurs ébats, elle se rend compte qu’elle a oublié de lui faire mettre un préservatif, comme le lui avait conseillé Minetto. Max Gerny emmène son héroïne dans des mondes utopiques, irréelles, où la jeune étudiante qui expérimente sur sa chair les habitus du travail d’escorte découvre des plaisirs et des orgasmes insoupçonnés. Elle comprend également de quelle façon concrète se font les transactions sexuelles. Non seulement elle saisit quelle est la part d’argent que gardent les filles mais prend conscience de la dimension globale dans laquelle s’inscrivent ces échanges tarifés. Linda a plusieurs rapports sexuels par jour et se complait dans sa situation. Le bar à escortes est un lieu hétérotopique, au sens foucaldien du terme, où elle découvre les potentialités érotiques de son « autre moi » : « Émeline, Linda… « Tu seras Linda ». Comme Adam avec Ève, et comme avec toutes les choses et tous les animaux, Angelo Morales m’avait nommée. J’étais désormais Linda. Exit Émeline Deyx. J’étais devenue une autre… Je n’allais pas tarder à m’apercevoir que c’était essentiel dans ce métier : on vit la nuit, on n’a plus le même prénom, les mêmes vêtements… Il y a aussi l’alcool, la drogue, tout ce qui fait passer dans l’autre monde, justement ».

Toutefois, les expériences de Linda vont vite tourner au vinaigre. Alors qu’elle ramasse des sommes d’argent colossales qui montrent ironiquement le contraste avec la condition précaire d’étudiante qui est la sienne en France, elle accumule les dettes. Tout ceci est savamment et cyniquement orchestré par ses macs, qui trouvent l’occasion de la vendre à un autre souteneur, d’autant plus qu’elle est la fille qui rapporte le moins. Linda se retrouve dans un bordel beaucoup moins luxueux, avec des tenanciers plus violents. Elle expérimente dans sa chair ce que signifie d’être livré en pâture à des hommes, en étant une simple chose. Ce qui ne l’empêche pas de ressentir du plaisir. Toutefois, elle prend conscience de l’engrenage qui se referme sur elle, tant du point de vue de sa recherche (elle veut aller jusqu’au bout) que de ses activités de travailleuses du sexe. Ce qui semblait être une expérience érotique plaisante se métamorphose en descente aux enfers. Jusqu’où ira-t-elle pour comprendre les enjeux sociologiques des corps investigués ? Le récit dépassera très vite tout ce que l’on peut imaginer et entrainer le lecteur dans une expérience de l’extrême, comme on en voit rarement dans la littérature érotique.

Jean Zaga

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