Publié dans Littérature

Les extases du Néant

A propos de La vie privée de Olivier Steiner (L’Arpenteur, 2014).

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Arpenteur/La-vie-privee

product_9782070144860_195x320

« La Vie privée » d’Olivier Steiner fait partie de ces livres qui vous fascinent avant de les avoir lus. Il suffit d’une étincelle et vous êtes emporté par le courant de flammes. L’étincelle, je l’ai eu en regardant les post de Olivier Steiner sur Facebook. Je me suis dit que je devais découvrir ses textes littéraires, m’approcher de son abîme et en sortir grandi. Ne pas passer à côté de cette oeuvre. On passe à côté de tellement de choses, dans cette vie. J’ai trouvé ce roman dans une librairie parisienne. En sortant du magasin, il pleuvait. Le soir, j’avais rendez-vous chez ma directrice de thèse pour manger des lasagnes au four admirablement préparées par son fils. J’ai marché sous le ciel gris vers les Halles. Il jouait « Love » de Gaspar Noé au ciné, en 3D. Cette histoire d’amour m’a beaucoup touché. Cela parle aussi des agencements de désir, du plaisir immanent qu’il y a à faire l’amour en s’abandonnant jusqu’à l’extrême. Le corps de l’autre est une drogue diffuse, qui coule imperceptiblement dans nos veines avec en fond sonore une musique de Pink Floyd ou d’Isabelle Adjani.

Pull-Marine-Premiere-juin-1984--1-

C’est cela que nous montre le roman de Olivier Steiner. Un flux de désir à l’état pur qui coule, qui s’écoule, qui s’étale sur un plan d’immanence. La citation de Deleuze en exergue n’est pas anodine. L’histoire commence par la mort d’Emile, un vieux monsieur quadragénaire qui vivait dans une grande maison au bord de la mer avec Olivier, le narrateur. Le corps immobile repose dans la chambre. Olivier est triste. Il s’efforce de ne pas verser dans le mélo. Il parle de ses ambivalentes attaches à l’égard d’Emile. Dès le début, le jeu entre l’auteur et le narrateur se brouille : « Le jeune homme vacille et s’accroche au moindre détail comme s’il en allait de sa vie. Il aura bientôt trente ans, il s’appelle Olivier. Je me confonds avec lui. Je me confonds c’est-à-dire que je n’invente pas, je n’invente rien » (p. 13). Qui parle ? L’écrivain ? un personnage fictif ? Tout s’efface pour ne plus constituer qu’une ligne de fuite. Cela vaut également pour les évocations temporelles : « Le temps n’est plus continu comme dans la vie de tous les jours, il ne coule plus, il gicle » (p. 24). L’auteur joue à nous perdre, à dérégler la réalité et à plonger le lecteur dans ce Néant cher à Youssef Wahboun. J’aurai aimé assister à sa présentation dans la librairie des Insolites à Tanger et voir l’éclat des yeux de Stéphanie Gaou lors des échanges littéraires. Cela devait être quelque chose.

téléchargement (1)

Olivier Steiner joue avec le lecteur. Il joue à repousser les limites de l’insoutenable dans le jeu. La vie est une infection dont il ne faut pas se soigner (p. 29). Emile est mort. Mais il est encore là. Par la mémoire du narrateur ? Par une magique résurrection du royaume des ombres ? On ne sait pas. Mais il revient. Olivier sourit. Il aime être « sa petite pute ». La relation qui les unit va plus loin que le masochisme : « C’est ce que j’attends de lui. Qu’il m’aide à débrancher la chose pensante qui est à l’intérieur de moi, mon ennemie depuis toujours. Car je ne veux que subir. N’être plus que sensations brutes et brutales qui subissent, passif, totalement passif »(p. 47). On dirait une ritournelle deleuzienne. Lorsque j’ai lu ce passage, j’étais assis sur les quais de Seine, vers le Pont des arts. Le soleil se reflétait dans l’eau et deux filles à moitié saoules, le nombril à l’air, dansaient pas loin de moi sur de l’électro.

ok_le.tango_.de_.l.archange

Olivier veut offrir son corps à Emile. Pour qu’il le profane, le piétine, en fasse le jouet de ses caprices. Dans une de ses chansons, Françoise Hardy disait que la vie est faite de morceau qui ne se joignent. Olivier Steiner nous sort de la vie et nous plonge dans le désir à partir d’une approche matérialiste d’éros et thanatos : « si la violence est suffisamment grande, les extrémités se rejoindront, lui et moi, le désir et son absence, mon cul et sa bite, les vivants et les morts. Et l’ange fera la bête, et la bête sera l’ange » (p. 48). Olivier et Emile ne font pas que fusionner. Ils construisent un agencement de deux, quatre, cent, mille sexes. La violence subie par le dominé ainsi que son abandon est au coeur de la relation : « La soumission à un maître laid ou en dehors de tes critères physiques habituels, si elle est vécue dans une intimité où tu ne serais pas jugé par l’extérieur ou par toi-même, te procurera une jouissance que tu ne soupçonnes pas aujourd’hui » (p. 94). Les corps n’appartiennent plus à des individus. Ils se sont transformés en choses, en objets de jouissance (p. 89). Olivier n’est qu’une chute de reins pour le bon plaisir d’Emile. Son corps est en haut mais son âme est dans toute la pièce. Olivier s’empale sur le gode qu’il lui présente : « L’anneau de mon anus n’est plus ce muscle résistant qui me faisait mal, c’est de la pulpe, de la chair de fruit écrasée, une bouche avide » (p. 104). Il n’y a plus de logique, de sens, de narration, d’histoire, de frontière entre la vie et la mort. Il y a juste un plan d’immanence où s’abandonnent les émotions du lecteur. L’enjeu n’est pas de faire l’amour, de tomber amoureux. Il s’agit simplement de cesser de s’appartenir. Ne plus être à soi-même. S’abandonner aux extases du Néant, aux plaisirs de la confusion. Et redécouvrir la beauté d’une littérature mineure. Merci Olivier

Jean Zaganiaris

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s