Publié dans Littérature

Se laisser aller

 

A propos de Maryssa Rachel, Décousue, 5 sens Editions, 2015. http://www.5senseditions.ch/catalogue.html#!/Décousue/p/52777185/category=12641885

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La force de ce roman se trouve dans le jeu qu’il instaure avec le lecteur. Empruntant un style biographique pour donner l’impression qu’elle parle d’elle-même, de ses fantasmes et de ses plans culs, Maryssa Rachel embrouille très vite les pistes et transformes les espaces libertins que fréquente son personnage en des labyrinthes kafkaïens. Dès le début, la narratrice annonce qu’elle joue « un jeu de rôle réel ». Le titre – Décousue – annonce également la couleur. Il ne s’agit pas de raconter de façon linéaire une histoire partant d’un début et arrivant vers une quelconque fin heureuse ou romantique mais de nous faire tourner sur les plateaux deleuzo-guattariens, au sein d’un champ d’immanence. Le désir de sexe n’est pas lié à un manque ou à une quelconque symbolique freudienne. Le désir est une production machinique. Le désir est une usine, pas un théâtre où l’on jouerait Oedipe. L’évocation de l’enfance n’a pas pour but de verser dans un quelconque discours psychanalytique mais de décrire le corps de la narratrice à partir du modèle de la poupée, objet inanimé qui s’abandonne entre les mains qui l’utilisent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Rose, la narratrice, s’abandonne au sexe. Elle s’y plonge corps et âme, sans retenu et affranchie des conventions sociales. Le roman parle d’une femme qui enchaîne les partenaires les uns après les autres comme Carlos Castaneda multiplie l’usage des drogues hallucinogènes dans sa quête de spiritualité chamanique. Rose est une femme qui veut conquérir sa liberté. Liberté d’être soi, d’aimer le sexe pour le plaisir en se fichant des jugements moraux et des stigmatisations. Car oui, elle aime ça, Rose. Elle aime se faire baiser comme une chienne. Elle aime se comporter comme une salope ; quand bien même son environnement social, notamment ses fréquentations amicales, lui rappellent que ce n’est pas bien. La prose de Maryssa Rachel va jusqu’au bout de la reconquête absolue de soi, en décrivant une femme qui rompt définitivement avec les illusions aliénantes de l’amour ou de la bienséance et se laisse aller à des expérimentations immanentes de la jouissance.

Les pratiques sexuelles de la narratrice ne s’affranchissent d’aucune limite. Rose aime jouir. Avec des jeunes, avec des gens plus âgées, avec des hommes, avec des femmes, avec un ou plusieurs partenaires, avec des accessoires. Elle décrit toutes les saveurs et toutes les odeurs dégagées par les corps. Mais en même temps, derrière ces échappatoires, on sent une femme troublée en proie à ces démons : « Les plaisirs de la chair, les orgasmes en cascade, les jeux lubriques et pervers, me permettent de prendre conscience de mon corps tout en lâchant prise ; c’est dans les rapports charnels, grâce à la – petite mort – que je m’évade, que je m’oublie, du moins pour quelques heures ». Le sexe n’est pas uniquement un épanouissement. C’est aussi une façon de se perdre, de se souiller, de briser la peur de tomber amoureuse : « Je suis célibataire. J’ai trente-cinq ans, un peu fatiguée, usée, blasée par la multitude de ces relations qui s’additionnent chaque jour un peu plus. Je n’ai toujours pas trouvé la personne qui puisse me combler, j’ai toujours peur lorsque je frôle l’amour ». L’amour n’existe pas. Du moins pas tel que nous le décrive les contes de fées. Rose a été amoureuse durant son adolescence. Elle n’en a pas moins fini dépucelée dans un entrepôt puant avec un jeune tout aussi inexpérimenté qu’elle, incapable de la faire jouir. Rose s’inscrit dans la matérialité du désir. Elle préfère se masturber devant un film porno que de rêver devant les longs-métrages romantiques : « Les films romantiques sont des tissus de mensonges, l’amour qui y est représenté n’existe pas, il est romancé, floué, scénarisé à souhait, embelli et fantasmé.

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photo : Ressan

Les films pornos eux, sont la vérité nue dans l’acte sexuel. Même si les scénarios n’ont ni queue ni tête, l’acte en lui-même est réel : pénétration, cyprine, sperme, cuni, pipe, sodomie… tout ce que nous faisons dans l’intimité avec nos partenaires est représenté, là sur notre écran ». Aujourd’hui, elle ne veut plus être prise sous le joug sentimental, qui fait partie des valeurs morales assignées aux femmes malgré elles. Elle ne veut pas être possédée par un type pensant que leur union est définitive. Rien n’est définitif dans une relation de couple. Rien n’est non plus éternel, surtout pas le bien-être. Rose sait que le sentiment amoureux nous aliène, nous rend dépendant et nous emprisonne dans une vie terne. Nous devons prendre conscience de notre solitude : « Nous sommes tous des êtres solitaires. Nous naissons seuls, nous mourons seuls ; même à plusieurs nous sommes seuls. Seuls, dans une solitude imposée, un isolement sociétal. Il y a ceux qui fantasment derrière leur ordinateur et il y a ceux qui essayent de consommer leur envie dans des « bars branchés ». Ils et elles sont là, les uns sur les autres, à rire, à boire, à draguer, à cracher, à brancher, chacun et chacune ayant ses propres codes, ses propres façons de faire et d’être, mais surtout sa propre façon de paraître ». Vivre sa vie consiste à se réconcilier avec sa solitude et prendre du plaisir avec des gens susceptibles de vous apporter l’essentiel. Son ancien amour, Daniel, était sa part de rattachement à la normalité. Elle n’en veut plus. C’est la déraison qui l’attire. La sexualité débridée. La jouissance hédonisme. Les orgasmes désirés pour eux-mêmes, indépendamment de celui qui les donne. C’est dans ce cadre que s’inscrit la relation avec « S » une femme énigmatique, qui la vouvoie au moment où elles font connaissance dans un club libertin. Rose est troublée par cette femme. Lors de leur premier ébat, elle se soumet aux jeux sadiques qu’elle impulse et a un profond orgasme, qui réactive l’envie de s’attacher à quelqu’un. Cette envie est là car « S » accepte sa part d’animalité  : «j’ai l’impression que je sors de mon corps, j’ai l’impression que ce dernier ne m’appartient plus. Puis l’autre moi, ma part sombre, mon démon, prend vie. C’est plus facile de dire « démon » plutôt que d’assumer la part animale qui se cache à l’intérieur de nous. J’en connais beaucoup qui n’ont jamais pris le temps de se connaître vraiment, beaucoup qui ont honte de leurs envies, de leurs pulsions. Ils disent, alors « ce n’était pas moi, j’étais quelqu’un d’autre » ou encore « si tu ne m’avais pas poussé à faire ça, je ne l’aurais pas fait » ; comme si quelqu’un avait le pouvoir de manipuler l’esprit jusqu’à les pousser à faire ce qu’ils ne veulent pas. Je les ai vus bander, ces hommes qui n’ont « pas envie », je les ai vus « râler de plaisir » ces hommes qui n’ont pas envie. Les femmes étaient trempées, si honteuses, elles dégoulinaient de jouissance, elles hurlaient « encore encore ».

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 .  Rose est mieux dans les ambiances irréelles des films pornographiques, que cela soit avec Joachim qui la ramone en commentant les prouesses de sa verge en érection ou bien avec la belle Elisa : « Nous nous embrassons. Luck retire ses doigts, je grimpe sur Elisa en plaçant une jambe de chaque côté des siennes. Début d’un doux tribadisme. Scène lesbienne classique à la Dorcel qui fait grincer les dents de certaines féministes pro-sexes.» En se perdant dans ces jeux sexuels parfois intenses, où elle va jusqu’à se laisser fouetter avec violence, elle ressent parfois un certain dégoût, un certain écœurement lié à l’emprise de sa conscience. Maryssa Rachel cite Catherine Millet et Charles Baudelaire mais on pense surtout à Jean-Paul Sartre en la lisant. Le malaise de Rose a des affinités électives avec les sentiments nauséeux de Roquentin, découvrant l’existence des choses par-delà leur essence : «  Le vent. Caresse légère sur mon visage. Le bruit de la mer. Serpent qui danse dans les airs. S. mes conquêtes. H. mes amis encore. Ma famille. Moi. Mon placard, mes vêtements, mes godemichets et mes préservatifs. Mon appartement. Mes amis. Le serpent qui danse dans les airs. S. mes conquêtes… Je repense aux mots de Sophie. L’amour, l’essentiel… Où est mon essentiel ? Est-il dans ma perpétuelle recherche du plaisir ? Est-il sur mon corps ? Dans mon corps ? Dans mon coeur ? Mon esprit ? …S… Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus où je vais. Je suis si fatiguée ». Le personnage erre, se perd, bascule dans un autre univers. Un soir, lorsque « S » fait l’amour avec une jolie rousse, Rose verse des larmes. Elle fuit. Elle s’abandonne dans des bras voluptueux d’hommes qui la corrigent. Elle fait l’amour avec un homme de 62 ans qui lui administre une fessée. Elle retrouve même Daniel, à un moment où la tentation de la normalité (qui est aussi une tentation d’être normalisée) la guette. C’est à ce moment là qu’elle prend conscience de ce qu’elle n’a plus envie de vivre et d’être, en nous surprenant par cette vision homogénéisante des hommes en porte-à-faux avec cette exaltation de la pluralité des modes de vie et de pensées évoquée jusque là: « Un homme, c’est facile à séduire. Un homme, c’est mécanique. Un homme, il suffit de le regarder avec envie pour qu’à son tour il ait envie. Un homme, il suffit de lui dire ce qu’il veut entendre pour qu’il nous mange dans la main. Un homme, c’est simple ».

Un homme, ce n’est pas forcément simple. Je connais un personnage littéraire qui vous plairait. Un homme qui est aussi décousue que vous, un homme qui n’a pas forcément envie quand on le regarde avec envie, un homme que vous n’arriverez jamais à faire bander (car son érection n’est pas pour vous). Un homme qui serait une sorte d’alter ego (mais aussi d’antithèse) de votre être. Je vous le présenterai, un jour…

Jean Zaga

2 commentaires sur « Se laisser aller »

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