Publié dans Littérature

Tout ceci ne serait qu’un jeu ?

A propos de Emma Cavalier, Légendes du manoir, Editions Blanche, 2015.

http://www.amazon.fr/L%C3%A9gendes-du-manoir-Emma-Cavalier/dp/2846285179

 

téléchargement (1)

         Après avoir publié en 2011 son premier roman Le manoir, et être passée par la trilogie de la Rééducation sentimentale, Emma Cavalier nous livre un second épisode de ses premiers amours littéraires. L’histoire commence par les douleurs d’une femme. Une douleur nouvelle qu’un corps pourtant habitué aux pratiques BDSM a du mal à accepter. Pauline s’apprête à accoucher. Elle va être mère. Julien, son mari mais aussi son maître, la conduit à l’hôpital. Il lui rappelle que c’est lui le propriétaire de sa souffrance. C’est lui qui décide ou non de la péridurale. Pauline a du tempérament et tente de protester. Mais elle aime sentir qu’elle est sa soumise : «  Il faisait passer son besoin de me prouver sa domination avant son rôle de père. C’était probablement sa façon de démontrer que malgré toute l’affection qu’il pouvait avoir notre enfant, il entendait rester mon seul maître et régner sans partage sur mon existence ».

         Le rôle de parents n’est pas facile à habiter. C’est sans doute ce point qui est l’un des plus intéressants de l’ouvrage. Pauline culpabilise de ne pas ressentir un amour inné pour sa progéniture et de ne pas avoir cet instinct maternel. Elle a conscience qu’elle préfère les orgies BDSM aux changements de couche, et a du mal avec son corps après l’accouchement. Elle n’ose plus le présenter à son mari, qui se délectera quand même d’une correction magistrale un mois après la naissance de leur fils.

         L’issu se trouve dans la fuite. Pauline elle-même ressent ce besoin de se couper de la réalité. Un jour, Julien la convoque et lui ordonne de partir avec Pierre en Californie. Pierre est un maître beaucoup plus expert, sévère et exigeant que Julien. L’idée de partir avec lui remplit Pauline d’une angoisse incontrôlée. Sans parler de l’idée d’abandonner son fils tout un mois. Mais peu à peu, elle accepte l’idée. Julien dialogue avec sa soumise et lui fait comprendre que tout cela est pour son bien.

         Pierre préfère les garçons. Mais il apprécie la soumission de Pauline. Il prend le plus grand plaisir à la rééduquer sexuellement. Il commence par lever l’interdiction de Julien qui l’empêche de se masturber. Désormais, elle pourra se faire jouir quant elle veut. Mais au niveau des pratiques, il va plus loin. Les clubs californiens intensifient certaines pratiques, comme uriner publiquement dans la bouche de sa soumise. Pauline s’enfonce corps et âme dans cette exploration des plaisirs, dans la violence des chairs qui en finissent avec leur identité et ne sont que sensations pures. Elle habite son rôle de soumise à sa manière, avec ambivalence.

         Lors des soirées qu’ils passent ensemble à l’appartement de Pierre, ce dernier lui raconte l’histoire du manoir. Leur demeure familiale a un lourd passé. Avant d’être maître, Julien a été le soumis de Pierre. On nage presque dans Baudelaire, qui exaltait la similitude de la victime et du bourreau. La belle Milo, une des amies de Pierre, est également dans cette zone grise. Sa vulnérabilité de soumise est une force qu’un maître enfermé dans le jeu désincarné de son rôle ne saura jamais atteindre. Pauline s’inscrit dans ce registre : « Je ne connaissais pour ma part qu’un seul moyen de me mettre en paix avec moi-même, c’était de faire face à la douleur ». Les protagonistes traversent des épreuves – au sens sociologique que Luc Boltanski attribue à ce terme – et explorent en les affrontant des formes d’érotisme douloureuses qui réenchantent leur existence. L’une des amies de Pauline lui dit que son enfant ne sera épanouie que si elle l’est également elle-même. Loin des stigmatisations péjoratives dont elles font l’objet, les pratiques BDSM s’inscriraient dans une éthique de vie où la soumise fait l’objet d’attentions constantes de la part de son maître, dont le but est de la conduire à l’extase.

Jean Zaga

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s