Publié dans Littérature

Je voulais simplement vous aider

A propos de Sara Agnès L., La muse, Blanche Editions, 2015.

http://www.saraagnesl.com/romans/la-muse/

Le terme « muse » est apparu au XIIIème siècle et désignait les neuf déesses présidant les arts libéraux. Clio était la muse de l’Histoire. Ces femmes côtoyaient Apollon, Zeus et les autres dieux antiques (source : Trésor de la langue française). Par la suite, on s’est mis à parler de muse pour désigner l’être providentiel qui inspire l’écrivain. C’est elle qui insuffle vie à sa création. Sans elle, il n’est rien. La muse sait être généreuse, joviale, offerte, voluptueuse. Elle est aussi capable de sévérité et d’exigence. Et elle peut disparaître à tout moment.

Le roman de Sara Agnès L publié récemment par les éditions Blanche s’inscrit dans ce registre poétique. Jack Linden est un écrivain au bord du gouffre. Il a perdu sa femme et son jeune fils dans un accident de voiture. Le soir de leur décès, il a refusé de les accompagner, préférant terminer un chapitre en retard de son dernier roman. Aujourd’hui, six mois après le drame, il est rongé par la douleur et la culpabilité de sentir vivant. Noyant son chagrin dans l’alcool, il n’attend plus rien de la vie. Quant brusquement, un matin, une femme blonde nommée Lily fait intrusion chez lui. Elle pénètre dans sa maison, confisque ses bouteilles et se met à faire le ménage. Au sens propre comme au figuré, elle va prendre en main sa vie et l’aider à remonter la pente. Jack lui demande sans arrêt qui elle est et inlassablement, elle lui répond qu’elle est là pour l’aider. Renonçant à la mettre dehors et pensant qu’elle a été envoyée par l’un de ses amis, il finit par accepter sa présence. D’emblée, quelque chose dans son inconscient l’invite à s’accrocher à cette main essayant le ramener à la vie.

Les premiers contacts sont difficiles. Jack est en manque d’alcool. Il est rude avec elle. La souffrance le rend abjecte, désagréable. Lily accepte ses colères silencieusement. « Je suis là pour vous aider… Lorsque votre roman sera terminé, je partirai ». Refusant de dire les raisons de sa présence ainsi que le nom de son commanditaire, Lily se soumet par contre entièrement aux désirs de Jack. Elle range la maison, fait de bons repas, facilite tout pour qu’il puisse se consacrer pleinement à son roman. Ce n’est que dans l’écriture que se trouve son salut. Dans l’écriture et dans la sexualité capable de réenchanter la vie.

1939 Paul Delvaux, Pygmalion

Si les exigences de Jack sont au départ purement matérielles, très vite il se sent attirer par cette femme au regard trouble. A son grand étonnement, elle accepte de soulager son sexe lorsqu’il en exprime la demande ironiquement. Sa bouche lui fait découvrir des sensations insoupçonnées. Le deuil de sa femme et de son fils se mélangent avec la découverte d’une sexualité inédite : « Qu’est-ce que je fous ? J’ai envie de la repousser. Comment puis-je oublier Jeanne aussi vite ? Et pourtant mon corps glisse dans la jouissance, et vite, comme s’il pressentait que je voulais lui refuser ce plaisir ». Progressivement, Lily s’offre de plus en plus à Jack. La scène où elle accepte de coucher avec lui s’il arrive à terminer un chapitre de son livre est très sensuelle. Sara Agnès L décrit avec beaucoup de minutie l’intimité douloureuse qui relit symbiotiquement ces deux âmes à la dérive, devenant l’une pour l’autre des bouées de sauvetage. Car Lily est également marquée par la vie. Elle a été mariée avec un homme qui la battait et qui est mort. Elle a perdu un enfant pendant sa grossesse car elle a été violentée par son époux. Elle ne connait pas le plaisir sexuel. Elle a été dressée uniquement pour s’offrir. Pas pour recevoir.

Jack sait apprécier la façon dont elle s’occupe de sa vie. Il aime la façon dont il perd le contrôle avec elle : «  ses gestes se font plus amples et plus rapides, ils me transportent autre part. Loin de cette vie de merde. Cette fois, je cesse de retenir mes plaintes et je me mets à jouir ». Chaque fois qu’il est en panne d’inspiration ou qu’il ressent le mal de vivre, il fait l’amour avec Lily. Parfois, il écrit avec les doigts imprégnés de l’odeur intime de sa muse. La réalité n’existe plus. Les amants sont dans leur bulle. Au fur et à mesure que son état s’améliore, Jack a envie de faire découvrir à Lily la réciprocité des plaisirs sexuels, l’estime d’elle-même et la présence protectrice d’un homme non violent. Il apprend aussi à répondre à ses désirs, notamment lorsqu’elle exprime le besoin d’être prise durement. Lily veut être également contrôlée par Jack : «  Je veux qu’il domine mon corps pour jouir en toute liberté ».

 

 

Leur histoire d’amour est un renaître à deux, une résurrection partagée. C’est aussi un conte fragile. Que deviendra la muse quand le roman sera terminé ? N’est-elle rien d’autre qu’un sursis, en attendant que la réalité tragique de l’existence ne revienne prendre possession de Jack ? Le lecteur n’arrive pas à lâcher les pages de cet imposant livre de près de 500 pages. Qu’est-ce qui attend les deux amants ? Qui est cette muse surgit de nulle part ? Une call girl de luxe ? Peut-être est-il en train de rêver tout cela ? Le dénouement, forcément inattendu, est à la hauteur de l’intensité qui anime cette belle histoire d’amour.

Jean Zaga

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