Publié dans Littérature

Les voluptueuses solitudes des êtres amoureux

A propos de Ambre Delatoure, Entre de bonnes mains (Episode 1 : Rapports de bon voisinage ; Episode 2 : Itinéraires croisés ; Episode 3 : Sur une pente glissante)

http://www.amazon.fr/Entre-bonnes-mains-Episode-glissante-ebook/dp/B00UIJECR0/ref=sr_1_1?s=digital-text&ie=UTF8&qid=1430554415&sr=1-1&keywords=Ambre+delatoure%2C+entre+de+bonnes+mains

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L’histoire peut a priori sembler banale. Lucas s’ennuie pendant ses vacances. Il a eu son bac, vient d’emménager récemment dans un nouveau quartier et passe ses journées devant la télé. Un jour, en fin d’après-midi, sa mère l’envoie amener des légumes à leur voisine Florence, une femme d’une quarantaine d’années. Jusqu’à présent, le jeune homme n’avait eu qu’aversion pour cette personne hautaine et antipathique. Toutefois, la vue de son corps au bord de la piscine et surtout la façon entreprenante de le recevoir chez elle le font changer d’avis. En lisant le début de cette nouvelle, on pense à American Pie et à la jolie maman de Stifler qui dépucelle le jeune Finch. Toutefois, ce n’est pas dans cet axe là que se situent les trois épisodes de « Entre de bonnes mains » (titre n’allant pas sans faire écho au dernier roman de mon ami Mamoun Lahbabi « Entre tes mains » (éditions Marsam, 2015 ; voir ma chronique http://www.libe.ma/Chronique-litteraire-La-femme-kaleidoscope-de-Mamoun-Lahbabi_a61494.html). Tout comme dans le texte marocain que je viens de citer, il y est question de la psychologie des personnages et de l’ambivalence des sentiments ressentis dans le cadre d’une relation où le sexe sublime la vie des personnages.

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La force du projet d’écriture d’Ambre Delatoure, qui est – disons-le franchement – un de nos auteurs préférés, se trouve dans la dimension processuelle de la sexualité. Lorsque Lucas discute avec Florence, l’auteur rend compte de la psychologie des personnages avec une diabolique précision. Il montre de quelle façon le désir entre progressivement dans une phase incontrôlable et mènent les personnages à basculer dans l’étreinte de façon immanente. En même temps, Ambre Delatoure montre que toute envie de faire l’amour, aussi spontanée semble-t-elle être, a ses conditions sociales de production : « Elle ne savait dire si c’était en raison de la chaleur estival, ou encore du désintérêt pour elle d’un mari trop accaparé par son travail, mais par ces après-midi, seule dans sa grande maison, sa libido la torturait de plus en plus souvent. A un tel point qu’elle se laissait parfois aller à se satisfaire elle-même ». C’est d’ailleurs ce qu’elle était en train de faire quand le jeune ado est arrivé, sans que le lecteur le sache immédiatement. Les ressentis des personnages viennent souvent après coup et entraine le lecteur dans la nature la plus intime des agencements érotiques : celui de la pensée des corps jouissants. Tandis qu’ils font l’amour au bord de la pensée, on lit les deux perceptions distinctes que les protagonistes ont à l’égard du plaisir. Ce que ressent Lucas en perdant son pucelage avec une femme plus âgée et très expérimentée n’est pas du même ordre que les émotions de Florence, qui redécouvert les joies d’être désirée sexuellement par un amant qu’elle connait à peine et sur lequel son emprise est totale : « C’est elle qui mènerait la danse. Elle qui le baiserait ! Ce sentiment étrange de domination et de liberté lui faisait perdre les pédales. L’inexpérience de Lucas la grisait, la désinhibait. Cela lui donnait l’impression d’avoir tous les droits, y compris bien sûr celui de mener avec toute latitude ce corps à corps qui était pour lui le premier ». Cette femme qu’il trouvait antipathique le fera jouir de multiples façons et lorsqu’il rentre chez lui, le soir, Lucas revoit les images de leurs ébats dans un état étrange, où le rêve et la réalité se mélangent violemment. Ambre Delatoure n’abandonne pas ses personnages après l’orgasme. Il les accompagne également dans leurs doutes, leurs, questionnements, leurs hésitations et leurs angoisses. Et aussi dans leur solitude : « A l’enthousiasme indécent de se comporter comme la dernière des salopes, répondait, comme en écho, un vide sidéral devant l’impossibilité d’assumer en plein jour et avec quiconque de telles pensées […] En tout cas, elle ne pouvait nier qu’une brèche s’était ouverte et qu’un premier pas avait été définitivement franchi dès l’instant où elle avait dépucelé son jeune voisin… Lucas était lui aussi encore réveillé et leurs deux solitudes résonnaient comme deux plaintes dans le silence de la nuit. S’ils avaient pu tendre l’oreille, chacun aurait entendu celle de l’autre. Elles étaient sœurs, pétries quelque part des mêmes attentes, de la même soif intarissable. Elles n’attendaient que de se rencontrer à nouveau ».

 

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Ce sera Florence qui provoquera les nouvelles rencontres quand elle se rend compte que Lucas n’ose pas venir taper de nouveau à sa porte. Elle se rend chez sa mère et propose par son entremise au jeune homme de venir faire des travaux d’entretien chez elle en échange de rémunération. Ambre Delatoure montre que les personnages doivent savoir se conformer aux dimensions symboliques de la société dans laquelle ils vivent. Florence est mariée et Lucas vit avec sa mère. Ils doivent apprendre à construire les espaces de leur incontrôlabilité. Lorsqu’il se rend de nouveau chez elle, Florence l’interroge sur ses fantasmes et réalise l’un d’entre eux, en l’invitant à jouir sur son énorme poitrine. Elle lui apprend aussi de quelle façon il peut lui procurer un maximum de plaisir, en n’hésitant pas à le guider parfois de manière autoritaire lorsque sa langue joue avec son clitoris. Le deuxième épisode marche sur le fil du rasoir entre les fantasmes imaginés par les personnages et l’intense réalité de leurs ébats sexuels. Rarement un auteur n’est allé aussi loin dans ces explorations existentielles, en décrivant la sexualité d’une manière aussi brûlante. Florence essaie de préserver le jeune Luca de toute effusion sentimentale et insiste sur l’importance de jouir du temps présent sans se poser de question. Le jeune homme vient à point nommer alors qu’elle était à deux doigts de se livrer à un des collègues de son mari qui lui fait des avances mais qui se montre finalement beaucoup trop macho pour la mériter. Elle aime l’innocence de Luca et la façon dont il sublime son corps. Dans le deuxième épisode, l’auteur décrit l’abstinence forcée de sexe dont Florence a souffert : « elle n’avait malheureusement comblé en rien le vide sidéral laissé par l’absence d’une sexualité et d’une sensualité digne de ce nom. Ce qu’elle voulait, ce dont elle avait cruellement besoin c’était juste de voir à nouveau briller dans ses yeux quelques étincelles de désir. Juste pour exister. Pas seulement en tant qu’épouse mais aussi en tant que femme ». Les appels du pied qu’elle a adressé à son mari sont restées lettres morte, ce dernier préférant se prélasser devant la télé plutôt que de lui faire l’amour. Or, Lucas est l’amant providentiel qui ré-enchante sa vie : « C’était vicieux, peut-être déplacé de l’exhorter ainsi, mais avec lui, elle se sentait bien plus libre qu’elle ne l’avait jamais été avec son mari. Libre d’être enfin quelqu’un d’autre qu’une épouse dévouée… Libre surtout d’être une femme sexy et dévergondée ! Celle-là même qu’elle avait tant rêvé d’être dans ce terrain vague ».

 

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Les deux personnages sont entrainés dans une histoire de sexe dont ils ne maîtrisent plus rien tant la puissance de vie – au sens deleuzien du terme – qui les anime est forte. Dans le troisième épisode, Florence rappelle à Lucas qu’il n’est rien d’autre pour elle qu’un jouet sexuel, soucieuse de ne pas le voir souffrir de la même façon qu’elle a souffert lorsqu’à son âge elle était follement amoureuse d’un homme marié. Le jeune ado sent quelque chose de douloureux. L’innocence de son cœur est mise à mal par la distance que cette femme met entre eux, alors qu’elle éprouve également quelque chose de très fort pour lui. Pendant que son mari dort dans la chambre et qu’ils sont tous les deux dans le fond du jardin, Lucas prend subitement les initiatives. Il n’est plus le jeune homme timide qui obéit aux injonctions de Florence mais un homme qui prend l’initiative de l’ébat en plaçant le corps de son amante dans les positions qu’il souhaite effectuer. Florence prend conscience qu’elle aime se sentir décadente. Elle aime qu’il lui fasse l’amour brutalement, avec cette frénésie animale du jouisseur : « Elle le savait lui aussi au bord de l’orgasme, et cette évidence lui procura comme toujours une sensation indéfinissable. Il y avait toujours eu pour elle, dans ces instants fatidiques qui précèdent la délivrance d’un homme, une sorte de magie, de joie, comme si le voir chuter dans le puits sans fond de l’extase marquait le seul et unique véritable moment d’abandon dont il fût capable. Elle adorait sentir Lucas vaciller ainsi et surtout savoir qu’il basculerait grâce à elle… A cause d’elle… Pour elle ». Tous les deux prennent conscience qu’il y aura un « avant » et un « après » à ce moment. Le sentiment d’enfreindre toutes sortes de convention morales empourprent leurs joues pour le plus grand bonheur des lectrices et des lecteurs. On a hâte de lire le dernier épisode que nous préparera Ambre Delatoure.

Jean Zaganiaris

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