Publié dans Philosophie, sociologie...

Marie-Anne Paveau, Le discours pornographique, Paris, La Musardine, 2014.

Dans un contexte où toutes sortes de sirènes annoncent que le spectre de la pornographie menace la quiétude de nos sociétés, le livre de Marie-Anne Paveau a une dimension salutaire. Il est aux antipodes de l’exaltation des thèses conservatrices sur la sexualité énoncées par Annie Ferrand (« La « libération sexuelle » est une guerre économique d’occupation », Genre, sexualité et société, n°3, printemps 2010) ou bien des propos de Christine Détrez et Anne Simon affirmant que des auteures telles que Virginie Despentes ou Catherine Millet auraient du mal à s’affranchir de clichés sexistes et machistes, et verseraient dans un « nouvel ordre moral » faisant le jeu « d’un pouvoir patriarcal omniprésent » (A leur corps défendant, les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006, notamment pp. 14-15). D’emblée, le ton est donné sur la pornographie : « Le mot témoigne alors d’un jugement de valeur, d’une appréciation subjective » (p. 22). L’enjeu sera d’objectiver cet imaginaire qui suscite les fantasmes ou attise la répulsion, en analysant ses contenus et ses formes par le biais des discours qui le formulent. Situé dans le cadre cognitif des travaux de recherche menés par Philippe Combessie, David Courbet, Marielle Toulze ou Mathieu Trachman, le livre de Marie-Anne Paveau aborde les univers pornographiques et les pornographies plurielles en relatant les manières de la dire, de l’écrire, de la montrer.

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« Les univers discursifs de la pornographie constituent de passionnants observatoires de la vie sociale » (p. 25). A partir d’une conceptualisation rigoureuse du mot, de la reconstitution d’un lexique, d’une tradition d’énonciation socio-historique, d’une analyse de la textualité centrée sur la littérature, les univers numériques, les manuels d’éducation sexuelle, la « technopornographie », il s’agit de comprendre la façon dont ces différents discours pornographiques produisent des savoirs qui passent « par les sensations, les émotions, le corps et les fantasmes ». S’intéressant aux corps, aux pratiques sexuelles décrites empiriquement dans la matérialité des discours mais aussi aux imaginaires produisant d’importants effets de réalité, recadrés par des praticiennes qui produisent des contre-discours immanent quant à leur rapport à la pornographie. La posture objectivant renvoie dos-à-dos les injonctions moralisantes uniformes ou les illusions d’une révolution sexuelle : « il y a plusieurs manières de poser la question morale à propos du discours pornographique » (p. 63).
La pornographie est avant tout un discours. Il s’agit de la représentation explicite de la sexualité : « La pornographie est en effet, j’y viens, une graphie, une mise en langage, qu’il s’agisse de mots ou d’images » (p. 42). L’enjeu est de comprendre de quelle façon le « sexuel » est construit à partir du langage (p. 71) et de parler « enfin » de pornographie, comme le dit Gayle Rubin fréquemment citée dans l’ouvrage. Trois phénomènes sont recouverts par les discours pornographiques : le discours interne de l’œuvre, le discours externe de l’industrie ou de l’édition pornographique, le discours évaluateur, militant ou prosélyte. A travers les différents chapitres de l’ouvrage, Marie-Anne Paveau explore ces trois dimensions, en évitant de parler à la place des pornstars ou des autres acteurs qui produisent des discours pornographiques. A ce niveau, le parti pris méthodologique est proche de celui adopté par Luc Boltanski dans L’amour et la justice comme compétences : «Dans l’ordre du social, la réalité que connaissent les acteurs et la réalité que dévoile le chercheur ne sont pas des mondes opaques l’un pour l’autre. Un grand nombre de théories sociales produites par des spécialistes peuvent être ainsi traitées comme des modèles de compétence des acteurs, au sens où ils réélaborent sous une forme systématique, prétendant à l’explicitation et à la cohérence, des constructions qui sous-tendent les arguments que les acteurs mettent en oeuvre lorsqu’ils doivent rendre compte des situations dans lesquelles ils se trouvent, expliquer les motifs de leurs actions ou de celles des autres » (p. 46). Le propos des acteurs étudiés, loin d’être réduit à un sens commun savant, fait au contraire parti de la construction de l’objet. Nous rejoignons entièrement Marie-Anne Paveau qui s’appuie de manière importante sur les discours de ses enquêté.e.s, notamment sur l’actrice porn et militante queer Judy Minx sur les paroles d’Ovidie ou les interviews de l’écrivain Esparbec.

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Si les mots disent les choses, ils ne sont pas les choses. Comme le dit l’un des personnages fictifs du recueil « Les romancières du sexe » écrit par Yannis Z : « Dans mes écrits, la liberté d’action et la liberté du dialogue sont sans tabous… Mais après, cela reste de la fiction… Cela n’existe pas dans la vraie vie… Ce sont des images, un peu comme le film que nous avons vu tout à l’heure au cinéma… La sexualité est là ; elle donne l’impression qu’elle est réelle… Mais tout ça, Yannis, ça n’existe pas… Hormis peut-être dans votre tête et dans l’article que vous allez écrire… J’espère qu’il ne sera pas blessant pour moi ». Marie-Anne Paveau a-t-elle déjà joué à passer elle aussi de l’autre côté du miroir et à construire, en tant que chercheuse, des discours pornographiques ? Nous posons à tout hasard la question. Le point de vue créé l’objet mais l’objet peut aussi créer de jolies choses dans la vie du chercheur, comme le montre les travaux de Loïc Wacquant sur la boxe et sur l’effectuation du terrain à partir d’une position proxémique avec ses enquêté.e.s.

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Il y a une fragilité dans cette écriture érotique qui ressort de la lecture du livre de Marie-Anne Paveau et dont nous avons pris pleinement conscience dans notre travail de recherche sur les auteur.e.s publiant des textes dits érotiques (nous reviendrons plus loin sur la question des appellations « érotique » et « pornographie »). Ces discours pornographiques, notamment ceux tenus par des femmes qui ont décidé de mener une vie sexuelle libertaire ou bien de jouer le jeu d’une écriture littéraire décrivant de manière fictive des mondes de plaisirs et de fantasmes, sont à la fois omniprésents et stigmatisés parfois avec la plus grande violence par tout un ensemble d’entrepreneur de morale solidement institutionnalisés, y compris dans le monde universitaire. Nous avons été sensible au passage de Rilke cité par Gaétan Brûlotte dans son livre « Œuvre de chair » (1998) et reproduit par Marie-Anne Paveau : « Si une réalité nous paraît pauvre, ne faut-il pas accuser avant tout la pauvreté de notre propre regard sur elle » (p. 161). Les passages où Marie-Anne Paveau analyse les formes de savoirs sur la sexualité construites socialement dans les dictionnaires ont une dimension ironique, notamment lorsqu’ils montrent le malaise conventionnaliste qui règne dans la façon de définir des termes en excluant parfois les pratiques minoritaires de la sexualité. Les passages sur la numérisation des ebooks érotiques ( p. 221) et les enjeux de légitimation de ces nouvelles formes de discours, tout comme ceux évoquant les pratiques BDSM ou bien les blogs tenus par les pornstars montrent que c’est par une logique autre que celle du dévoilement que l’on peut comprendre la pornographie. Rompant avec ceux qui cherchent de manière formatée la « triste réalité » sous le monde des fantasmes, en étant animé par l’anthropocentrisme de leurs positions morales censées être universelles, Marie-Anne Paveau commence par regarder déjà ce qui existe « sous ses yeux » (ce que rappelle très bien Philippe Corcuff dans le livre sur l’interdisciplinarité que nous avions dirigé Edwige Rude-Antoine et moi). L’analyse du blog de la figure trans Buck Angel met en avant les ressentis personnels et les expériences individuelles vécues par des acteurs lucides quant à leurs propres pratiques (p. 254 et s).

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Il en est de même des passages où sont évoquées les conceptions racialisantes des films pornographiques, même si nous avons beaucoup de mal avec le terme « race » et ses importations malheureuses du contexte américain au contexte francophone. Si les conceptions orientalistes de la sexualité des « beurettes » gagnent en effet à être déconstruites, notamment à partir des perceptions énoncées par Judy Minx sur son blog (p. 153), l’objectivation gagnerait à être approfondie en allant plus loin et évoquant aussi les paroles des actrices maghrébines telles que Paloma ou Jasmine Arabia, qui ne figurent malheureusement pas dans le livre. Max Weber parlait de la multicausalité des phénomènes sociaux, eux-mêmes diversifiés. Cela nous semble s’appliquer aux usages stéréotypés de la culture non européenne et à ceux qui, comme La Cicciolina, ont su jouer avec les codes de la racialisation (forcément différent au cours des années 80). Le discours pornographique est beaucoup plus complexe que ne pourrait le laisser supposer une simple application des thèses différencialistes de certains courants des post colonial studies. « Les délires de Célia » de Jean Louis Davy, dernier film dans lequel apparait Jasmine Arabia, montre cette ambivalence qu’une épistémologie de la blanchité, produite à partir du regard européen, ne peut saisir. Par-delà les conceptions populistes ou misérabilistes dont parlent Jean-Claude Passeron et Claude Grignon dans « Le savant et le populaire », le discours pornographique peut aussi être objectivé avec un regard hybride, métissé, renvoyant dos-à-dos les postures néo-coloniales et culturalistes.

L’autre point de débat que nous avons avec l’ouvrage de Marie-Anne Paveau est lié à l’usage du terme « pornographie » et aux homogénéisations diachroniques et synchroniques sur lesquelles il risque de déboucher. Si nous rejoignons entièrement son refus d’une condamnation morale de la « pornographie » comme un tout abusivement uniforme et son évocation de la dimension hypocrite d’une différence entre la beauté de « l’érotisme » et la saleté de la « pornographie », nous ne pensons pas que ce dernier terme puisse être opératoire pour penser socialement tous les discours évoqués dans le livre. Par moment, il donne l’impression que les « porn studies » sont des formes de savoir produit académiquement avec ces mêmes entrants et non entrants subtilement évoqués par Marie-Anne Paveau dans son étude des dictionnaires. Pour ce qui concerne notre recherche actuelle sur la littérature dite « érotique », il semble difficile pour nous de qualifier de « pornographique » des productions discursives non définies comme telles à la fois par un grand nombre de nos enquêté.e.s ou bien par les instances sociales de classification (y compris celles où siègent certains entrepreneurs de morale). La pornographie pourrait être une forme idéal-typique des discours de la littérature dite érotique, notamment lorsqu’elle est revendiquée comme tel par des auteurs comme Esparbec (p. 161 et s). Précisons néanmoins que ce dernier n’est qu’une forme de discours parmi une constellation d’auteur.e.s allant de ceux publiés chez La Musardine (Clarissa Rivière, Noann Lyne, Julie Derussy, Clotilde Delvaux), Tabou (Eva Delambre, Leeloo Von Loo, Julie Anne Sée) ou Blanche (Lounja Charif, Emma Cavalier, Clara Basteh) jusqu’ aux petites maison d’éditions telles que Artalys (Claire DeLille, Erika Sauw, Charlène Willette) et Dominique Leroy (ChocolatCannelle (cité dans le livre de M.A Paveau), Isabelle Boucheron, GIER) et à ces génies de l’auto-édition que sont Jean-Baptiste Messier, Odile Bréhat, Thomas Galley, Eva Günstig, Daniel N’Guyen ou Sonia Traumsen ; sans parler des auteur.e.s inclassables tel.le.s que Violette Leduc cité par Marie-Anne Paveau (p. 207) ou bien des ouvrages tel que « Le journal d’Anne Franck » pouvant être considéré comme pornographique en raison de la présence de scène décrivant des pratiques masturbatoires (p. 333). Ces auteur.e.s sur lesquel.le.s nous travaillons depuis un an ne peuvent être englobés dans ce que le monde universitaire appelle les « porn studies » ou bien « les discours pornographiques ». « L’unité érotique minimale » évoquée par Marie-Anne Paveau à partir de Roland Barthe (p. 176) ou de Dominique Maingueneau peut être remise en cause par divers contre-exemples, nous amenant plutôt à penser une multiplicité idéal-typique de ces discours au sens weberien du terme.

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Ces échanges intellectuels et amicaux n’enlèvent bien entendu rien aux nombreuses qualités du livre de Marie-Anne Paveau, montrant avec finesse la dimension subversive des discours pornographiques. Le respect des valeurs morales dominantes comme condition du bien être de l’individu est une rhétorique qu’il s’agit en effet de déconstruire en rendant compte de la pluralité des modes de vie et de pensée.
Jean Zaganiaris

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