Publié dans Littérature

On n’est pas que des étiquettes

A propos de Jean Baptiste Messier, La féministe et le peintre, 2015.

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Kim est mariée à Nicolas. Maman d’un petit garçon, elle exerce le métier de sage-femme dans un hôpital dont elle s’accommode tant bien que mal du machisme ambiant : « Tous les médecins réfléchissent ainsi : le personnel féminin est une sorte de bétail à leur disposition. Ils n’ont pas tort, beaucoup de femmes sont sensibles à leur charme de chirurgien, de chefs de départements, etc. Moi ça me révolte. Je suis une féministe et je vomis cette hiérarchie patriarcale. Mathieu en quelque sorte n’est pas responsable, il reproduit des schémas comportementaux limite immémoriaux, qui vont de soi. Il aurait bien besoin d’une femme qui l’éduque, lui ouvre les yeux ».

 Kim est une féministe convaincue. Elle déteste ce sexisme ambiant. Elle n’aime pas être reluquée bestialement par les mecs lourds quand elle met un décolleté. En même temps, son féminisme n’a rien de puritain. Elle aime le sexe. Elle a des fantasmes. Elle aime expérimenter des choses. Lorsqu’elle rencontre Gökan, un peintre turc qui vient pour refaire son appartement, on sent le choc des cultures. Kim a vécu dans une famille détestant les noirs et les arabes. Plus jeune, elle a eu une courte histoire d’amour avec un garçon nommé Abdallah mais ses parents ont mis très vite un terme à cette relation. En regardant Gökan (qui est persan, et non arabe), elle se dit que ce n’est pas peut-être pas un hasard si elle est mariée à quelqu’un qui s’appelle Nicolas. Très vite, leurs rapports sont tendus. Elle voit Gökan avec les stéréotypes et les préjugés à partir desquels on juge toutes les personnes originaires des pays islamiques : «Je m’habille pour me sentir jolie, pas pour être détaillée comme une pièce de boucherie ! Son regard appréciateur est un véritable affront : après tout c’est mon employé ! Et Turc qui plus est ! » . Mais quand il se met à lui parler de son travail artistique, des dessins qu’il pourrait peindre dans la chambre de son fils, Kim est séduite. Elle commence même à trouver du charme à ce brun ténébreux : «Je sens que je m’embarque dans une aventure ! Peut-être délicieuse. Et je mouille. Oui, nous sommes bien plus que des étiquettes ! ».

 

 Très vite, il lui parle de ses tableaux de nu. Kim est intriguée. En même temps, elle est un peu réticente à s’exhiber. Gökan sait la rassurer. Il propose d’y aller par étape. D’abord, la prendre en photo habillée et faire ensuite un croquis d’elle dans le plus simple apparat en utilisant son imagination. Kim est sous le charme lorsqu’elle découvre le resultat. Elle veut aller plus loin. S’abandonner au désir. Vivre sexuellement quelque chose d’intense avec cet homme qui se fait de plus en plus dominateur. Oui, nous ne sommes pas que des étiquettes, des identités monistes. Il y a quelque chose d’hybride dans son désir. La féministe commence à apprécier le machisme du peintre : « Et il me claque les fesses d’un geste paternaliste. Salaud. Mais j’adore ».

 

 Modigliani

Modigliani, Nu couché, 1917.

 Gökan est comme cet étrange inconnu du film Théorème de Pasolini. Son entrée dans la demeure change le comportement de ceux qui l’habite : « La sauvagerie et l’envie de vivre m’animent, l’envie de sexe, de baiser. Quand je fais l’amour avec mon mari, je suis une vraie furie, je pense à Mathieu dont les approches sont de plus en pressantes, je pense à Gökan qui n’a toujours pas labouré que dis-je libéré ma chair. C’est comme si cette relation hors du commun avait fait sauter un verrou, permis à ma libido de s’exprimer au grand jour ». Kim se sent indécente et elle aime ça. Les moments avec le peintre l’emmènent vers des plaisirs insoupçonnés. La fascination qu’il éprouve à l’égard de son corps la rend folle. Sa chair est sublimée par le regard et par ses gestes. Le peintre aussi s’abandonne, marquant le modèle de sa semence. Comme pour forger une union mystique. Elle adore cette perversion qui, comme dans les romans de Marguerite Duras, la ravit à elle-même : « le plaisir monte. Mais j’ai envie d’autre chose. Les yeux ouverts, je ne peux m’abstraire du fait que je suis en train de me faire doigter bien profondément dans la chambre de mon fils. Je gémis de bonheur. Peut-être que si je me fais baiser ainsi ; au-delà de la simple jouissance, c’est aussi pour m’éloigner de mon rôle de mère, le faire éclater en me faisant sodomiser ». La littérature est ce qui nous entraîne loin des assignations identitaires, des préjugés culturalistes, des replis haineux. Elle ouvre des mondes possibles. Et ceux de Jean-Baptiste Messier sont fascinants…

Jean Zaga

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2 commentaires sur « On n’est pas que des étiquettes »

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