Publié dans Littérature

Le périple des hommes amoureux ou le jeu des identités.

Compte rendu de Mokhtar Chaoui du roman de Jean Zaganiaris, Le périple des hommes amoureux, Editions Casa Express, 2015

Le compte rendu se trouve sur son blog http://chaouimokhtar.unblog.fr/2015/02/07/les-periples-des-hommes-amoureux-ou-le-jeu-des-identites/ (février 2015)

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Jean Zaganiaris est sociologue et enseignant-chercheur au CERAM /EGE Rabat. Il vient de publier son premier roman qui est un hommage à la littérature en général et à la littérature marocaine en particulier.

Le roman raconte l’histoire de trois jeunes, Yanis, le Marocain ; Jean, le Français et Ioannis, le Grec. Trois pays (Maroc, France, Grec), trois villes (Casa, Cannes, Athènes), mais presque le même destin : la recherche du bonheur.

La lecture de ce livre nous plonge d’emblée dans l’univers de Mohamed Leftah, surtout dans celui de Les Demoiselles de Numidie. Dans le même esprit, mais pas avec le même style, Jean Zaganiaris revisite les bars, les filles de joie, la drague, la relation homme/femme, mais surtout la faiblesse des êtres, leur fragilité, leur déchéance et leur quête des ivresses, toutes les ivresses. La bière, le vin et tous les spiritueux coulent à flot, un peu trop, dans le roman. L’auteur revendique cet emprunt en faisant de son personnage Yanis un doctorant qui prépare justement une thèse sur Leftah. Seulement voilà, au lieu d’écrire sa thèse, il préfère reconstituer l’atmosphère de Leftah et la vivre.    

En bon sociologue qu’il est, Jean Zaganiaris aime apprivoiser la vulnérabilité des êtres. On pourrait même avancer que c’est cela même qui l’intéresse le plus. Les trois personnages qui forment l’ossature de son roman, les autres aussi, sont des êtres marqués par le sceau de la malchance et toujours à la recherche de bonnes heures, faute de bonheur. Yanis les cherche dans les bras de Samia et des autres femmes qu’il n’arrête pas de draguer. Jean tombe amoureux de Marie-Jo, une femme qui a le double de son âge et qui est maniaco-dépressive. Ioannis se laisse dissoudre dans le corps frais d’une jeune fille sans identité, parce que sans nom. La recherche des deux ivresses, celles du corps et du cœur, est omniprésente dans le roman. Chaque personnage use de ses atouts : culture pour Yanis, jeunesse pour Jean et timidité pour Iaonnis ; mais tous aspirent au même but : vivre le grand amour.

Le style de Zaganiaris dans ce roman est insaisissable, voire inqualifiable puisqu’il passe du littéraire le plus sobre au familier le plus argotique, voire trivial. Il est vrai que ce dernier prévaut abusivement dans le texte, donnant l’impression que le roman n’a pas été suffisamment retravaillé et/ou que l’auteur a cherché la simplicité. Ceci est dû sûrement au centre d’intérêt de l’auteur qui a souvent déclaré que ce qui l’intéresse dans la littérature, c’est d’abord ce qu’elle dégage de sociologique d’abord, de psychologique ensuite et de littéraire enfin. Ceci dit, la poésie ne manque pas dans le texte, mais une poésie qu’il faut déceler à travers les sentiments, les comportements et les situations des personnages, car chaque personnage est, à sa manière, très attachant. Jean Zaganiaris n’a pas cherché à dépeindre des héros, mais des êtres simples, fragiles, pleins de bonnes intentions et en perpétuel conflit avec une réalité qui les brime.

Bien qu’il s’agisse de trois protagonistes principaux, de trois espaces et de trois cultures, le lecteur partage avec les personnages les mêmes espoirs, les mêmes tentatives, les mêmes désillusions. L’auteur brise ainsi les frontières, réduit les différences et semble nous dire que l’être humain est partout pareille. Quels que soient son âge, sa culture, la couleur de sa peau, l’humain aspire toujours au même but : celui d’être heureux. Pour s’y faire, Jean Zaganiaris n’hésite pas à mettre à contribution ses trois cultures (Il est Français d’origine grecque qui vit au Maroc depuis plus de dix ans).

Jusque-là, rien d’extraordinaire, diront certains ; seulement voilà, beaucoup de messages latents, de pistes de lecture, de renvois, de suggestions démontrent que derrière la simplicité affichée et la trivialité utilisée se cache un travail d’écriture complexe. L’auteur prévient, par ailleurs, le lecteur lorsqu’il écrit : « Lectrice, lecteur, lectrans, ne vous laissez pas duper par les voix des personnages. Je vous aurai prévenus… Ne vous laissez pas duper non plus par les lieux, les dates… Ne vous fiez pas aux apparences… Vous savez, c’est un livre que vous avez sous les yeux, rien d’autre… » (p. 27)

Ce jeu avec le lecteur se manifeste d’abord à travers l’onomastique. En effet, le choix des patronymes est des plus subtils. Jean Zaganiaris explique lui-même qu’en grec, « Yanis veut dire Jean et Ioannis est le prénom soutenu de Yanis, plus familier. » Cela veut dire que les trois personnages ne sont en vérité qu’un seul. Une seule identité, celle du narrateur, subdivisée en trois. C’est ce que Kundera appelle « les egos expérimentaux »[1]. A partir de là, le roman n’est plus à prendre comme trois histoires différentes, mais une seule avec des identités qui changent de peau, de lieu, de temporalité. Tout se mêle, s’entremêle et déroute le lecteur. Des exemples ne manquent pas. Le chapitre 38 commence avec Jean à Cannes et se termine (sans transition) avec Yanis à Casa (p. 151). Dans un autre, Yanis, saoul, s’endort face à Najib, mais c’est Nico qui le réveille, et quand il reprend ses esprits, c’est Najib qui est près de lui (p.122). A la page 112, Jean est dans un bar en train de boire de la Vodka pour cuver son chagrin d’amour, il sort et se mêle à des vagabonds avec qui il partage ses cigarettes avant d’être gagné par le sommeil. Quand il se réveille, il n’est plus Jean mais Yanis. C’est ce dernier qui est pris en auto-stop par un certain Bernard-Henri-Romain (encore un personnage aux identités multiples) qui n’est autre que le mari qui a quitté Marie-Jo pour Samia, laquelle devient la copine de Yanis à Casa avant de le plaquer pour un autre. Autre exemple : Quand Jean drague une femme, c’est une blonde qui devient rousse, puis brune. Presque la même chose se passe avec Yanis et Ioannis.

Le lecteur n’a pas affaire à des personnages en chair et en os, bien campés, avec une identité déterminée, mais à des fantômes, des ombres que l’écrivain façonne à sa guise. Tous les personnages possèdent des identités interchangeables, parce que, justement ils n’en ont aucune et sont tous à sa recherche. Du coup, ils sont tantôt eux-mêmes, tantôt les autres, tantôt les deux à la fois. Trop compliqué n’est-ce pas ? Pas si compliqué que ça lorsqu’on connaît l’intérêt que porte l’auteur à la notion de « trans-identité » et surtout si l’on place les événements du roman dans la seule dimension qui permet de changer d’identité et de la multiplier. Cette dimension est celle du rêve. En effet, Plus on avance dans le roman, plus on se rend compte que nous sommes dans un rêve. Ce dernier permet justement à l’auteur de transcender la réalité, de la dépasser, de la corriger, d’exploser toutes les possibilités que ne permet pas la vraisemblance.

Cette liberté se voit aussi à travers la mise en abyme que Zaganiaris utilise à bon escient. Il n’hésite pas à arrêter la progression de l’intrigue pour réfléchir sur son propre roman. Après avoir décrit une scène d’amour (p. 22), il y revient pour s’autocritiquer et écrit, non sans une autodérision : « Ce n’était pas bon. Fallait que je sorte de la culture porno bas de gamme. Je devais éviter les pièges du machisme. (…) N’empêche que je leur avais fait prendre un pied terrible à mes deux tourtereaux. Ils pouvaient me remercier. Je ne les avais privés de rien. » (p. 31-32). Plus loin, il anticipe un éventuel reproche du lecteur et lui dit : « Vous voyez, je ne me limite pas à parler de la poitrine des jolies femmes que je croise en boite de nuit. Mon roman peut aussi évoquer la fragilité des personnages noctambules, perdus dans les lumières phosphorescentes. Je sais aussi avoir de l’imagination et de l’élégance. » (p.164).

De son propre aveu, Zaganiaris a conçu le roman comme une drague du lecteur. « En fait, je veux perdre le lecteur ; je veux le mettre dans la peau d’une fille qui se fait draguer par un baratineur qui se mélange parfois les pinceaux en inventant la vie qu’il raconte ». Le lecteur est effectivement dérouté, et pas que lui car même le narrateur se fait prendre à son propre jeu et ne sait plus où il en est. Il écrit à ce propos : « Tout se mélangeait dans ma tête, comme un cocktail de fruit dans un shaker… Ioannis, Jean, Yanis… Au shaker… Et que la fête commence ! » (p. 162-163).

Oui, que la fête commence, et la fête n’est autre chose que la tentative du lecteur de démêler l’écheveau confectionné par l’auteur. Un vrai périple.

 Mokhtar Chaoui


—  [1] – Dans son essai « Soixante et onze mots », Kundera propose cette définition du roman : « ROMAN. La grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques grands thèmes de l’existence. » L’Art du roman, p.171-172.

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