Publié dans Littérature

L’amour n’est pas un long fleuve tranquille

A propos de Julie Derussy et Pauline Derussy, L’amour nous rend liquides, Dominique Leroy, 2015.
http://www.dominiqueleroy.fr/produit/203/

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« Parce qu’on aime toutes les deux dessiner, parce qu’on aime toutes les deux écrire. Ce recueil, il fallait qu’on le fasse. On a eu envie de capter ce moment où on remarque l’autre, ce moment où les sentiments naissent et se cristallisent. Les Italiens appellent ça l’innamoramento. On est enthousiaste, on est vulnérable, on est amoureux ! L’eau, c’est comme un fil rouge (bleu) qui relie les nouvelles ».

C’est ainsi que les sœurs Derussy énoncent leur envie de faire ce recueil de nouvelles érotiques ensemble. Une grande complicité lit ces textes qui tournent autour de l’eau. Les personnages se liquéfient, à l’image d’Amélie Poulain qui fond littéralement en croisant les yeux de son amoureux. Le recueil contient trois nouvelles ; une écrite par Pauline Derussy qui fait son entrée dans le domaine littéraire, une par sa sœur Julie Derussy, bien connue pour ses nouvelles dans les différentes « Osez 20 histoires de sexe » chez La Musardine, une écrite à quatre mains et mélangeant les narrations. Les sœurs Derussy insistent sur leur désir de partager des choses : « On aurait voulu partager un appartement, un temps, et ça n’a pas été possible. Ensuite on aurait voulu partager une ville, que dis-je, au moins une région, mais ça n’a pas l’air parti dans cette direction. Je me rappelle même qu’on avait parlé de partager un homme ! ». A défaut de vous proposer de partager un homme (moi non plus, mesdames, le « threesome sulfureux », ce n’est pas mon truc), ce serait plutôt une chronique écrite par mes soins que je mets à votre disposition. J’espère qu’elle vous plaira autant que votre recueil m’a plu.

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La première nouvelle, « La danseuse » de Pauline Derussy raconte le voyage d’un jeune adolescent encore vierge qui se rend en Inde, où son oncle tient un bar. Blasé par une éducation religieuse qui brime toutes ses pulsions sexuelles, il a le sentiment d’être passé à côté de ces charmantes découvertes du sexe qui ornent l’adolescence. Le travail sur la psychologie des personnages nous a conquis. L’auteure sait parler de la fragilité de ces personnages inexpérimentés face à la sexualité. Ce puritanisme moral des écoles religieuses a fait de François un inadapté. Il a des désirs qui dévorent ses entrailles mais il ne sait pas comment les satisfaire avec une femme. Tiens, Pauline, si vous voulez partager un mec avec votre sœur Julie, peut-être que mon ami Daniel pourrait vous intéresser. « Daniel », cela te rappelle quelque chose, Julie ? Toi qui a effleuré le sexe des anges avec moi, tu imagines bien toute l’émotion que j’ai pu ressentir en découvrant des passages tels que celui-là dans le très beau texte de ta sœur : « Pendant quelques secondes, il ne pensa à rien et laissa l’eau accomplir sur lui son pouvoir apaisant. Mais son répit fut de courte durée ; très vite son esprit se tourna de plus belle vers la danseuse. En fermant les yeux, il la voyait de nouveau onduler… Petit à petit, il abandonna le domaine de la réalité pour celui des fantasmes. Il se prit à imaginer qu’un voile avait glissé, dévoilant un mollet, un genou… Peut-être même une cuisse dorée, moite de sueur après la danse… Son sexe était dur, et même s’il avait bien sûr connu d’autres érections, rien ne l’avait jamais préparé à la pulsion qui l’envahissait. Il ressentait une brûlure exquise, qui culminait dans son gland et irradiait dans tout son bas ventre. Il aurait voulu toucher sa danseuse, lui faire quitter la scène pour qu’elle ondulât sur lui, devinant que cela seul permettrait d’apaiser son tourment délicieux ».

La citation est longue mais elle coule voluptueusement sous le regard. Après avoir été excité par le spectacle d’une danseuse pleine de volupté, François se plonge dans la piscine de son hôtel pour un bain de minuit. Là, il est surpris par la danseuse. Mais plutôt que le ridiculiser en se moquant de lui, elle le rejoint dans l’eau du bassin circulaire et fait l’amour avec lui.

Cette façon de s’abandonner, Julie Derussy la relate également dans la deuxième nouvelle du recueil, « L’odeur du chlore ». Tiens, Julie, lorsque ta sœur m’a expliqué ce que ces ambiances parfumées représentent pour toi, j’ai été sidéré. Je ne t’ai dit pas que j’avais pris contact avec elle ? J’ai dû oublier. Moi aussi, en sociologue de la littérature, j’avais envie de partager des moments d’intimité strictement littéraires. Vous verrez cela dans Médiapart ; ça vous fera plaisir (en plus, elle est super sympa, ta sœur ; autant que toi !!!). Revenons à la nouvelle de Julie. Clarisse se rend régulièrement à la piscine municipale faire des longueurs. D’emblée, elle indique au lecteur qu’elle se sent ridicule avec son bonnet blanc et ses lunettes. La piscine n’est pas un lieu de séduction. Pourtant, quand elle voit nager un beau jeune homme « bien fait » elle est sous le charme : « Elle le regarde du coin de l’oeil, ne peut s’empêcher de remarquer qu’il est grand, bien fait. Il lève les yeux, rencontre son regard, elle rougit, se détourne vite, l’impression d’être prise en faute. Elle croit un instant qu’il va lui adresser la parole, il a même esquissé un geste dans sa direction, pense-telle, mais non, il se retourne, s’empare du pull-buoy, le place à son tour entre ses cuisses ». Lorsqu’il l’aborde enfin, pour lui demander de rattacher ses lunettes, Clarisse se rend compte que le nageur a aussi un certain désir à son égard. L’effleurement des peaux au contact de l’eau, l’odeur du chlore, créé une atmosphère proustienne où le désir fait une apparition fulgurante. Ils se revoient, sympathisent, font des longueurs ensemble. Et puis, un jour, alors qu’ils prennent ensemble leur douche, ils n’y tiennent plus et s’échangent un baiser torride. Ludovic emmène Clarisse dans l’une des cabines et ils font l’amour ardemment.

La troisième nouvelle a été écrite à quatre mains par Pauline et Julie. Dans « Camille et la rivière », la beauté des corps est rendue dans le cadre d’un exercice de style remarquable, jouant sur les différents effets de surprise avec les lecteurs. Le personnage principal, Camille, se rend à un club de plongée et s’amourache du maître nageur, qui n’est pas non plus insensible à son égard : « Chaque seconde de la descente a été pour moi un long combat intérieur, passé à contempler à chaque occasion la peau blanche de Camille et ses fesses moulées dans la combinaison ». Lorsque le couple se retrouve pour une plongée nocturne, ils ne peuvent résister longtemps à l’attirance implicite qu’il y a entre eux et commencent à flirter. Lorsque Vincent s’approche de Camille, il sent son désir. Mais qui est cette personne ? Je n’en dirai pas plus. Il y a des secrets que seul le lecteur doit découvrir. En tout cas, pour ce qui me concerne, Mesdames, j’ai passé un très bon moment avec vous. J’espère que le plan à trois vous a plu : Vous, moi et la littérature.

Jean Zaga

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