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Se plonger voluptueusement dans l’interdit

A propos de Ambre Delatoure, La fosse au lion, Editions de l’ombre, 2014
http://www.amazon.fr/La-fosse-lion-Ambre-Delatoure-ebook/dp/B00M24BRKE

la fosse au lion

Il y a certains textes littéraires qui vous font tomber à genoux. La nouvelle de Ambre Delatoure, « La fosse au lion », fait partie de ceux là. Et le rôle de la chronique est d’en tirer la quintessence, en essayant de ne pas passer à côté de la beauté de l’œuvre. Pour cela, en commençant à écrire, je mets au casque « Dirge », le morceau de Death in Vegas chanté en concert par la belle Katie Stelmanis du groupe Austra.

Sur l’écran de mon ordi, je regarde les images de ce corps sensuel qui se move sur la scène. Estelle et sa copine assistent à un concert analogue dans les arènes de Nîmes. Elles dansent sur la musique d’un groupe qu’elles adorent. Ce dernier sait électriser ses fans. Il connait les techniques pour susciter leurs émois, pour les faire bouger, pour les rendre hystériques. Ambre Delatoure décrit avec minutie les sensations des gens dans ce délire collectif, savamment provoqué : « Estelle s’abandonnait et subissait sans aucune résistance les flux et reflux malléables. Bercée, ou même à l’occasion bousculée par les mouvements oscillants, elle se sentait envahie par un étrange sentiment. Tout ce public, toute cette masse qui vibrait et réagissait à l’unisson exprimait une sorte de force, et de beauté aussi. Et comme à chaque fois, inexplicablement, cela l’émut au point de la faire frémir ».

Tout d’un coup, elle sent le sexe d’un homme en érection se poser sur ses fesses. Est-ce une indélicatesse volontaire ou bien un accident du à la bousculade ? Elle ne sait pas. Dans le doute, elle préfère l’ignorer. Mais quelques instants plus tard, le contact se reproduit. Furtif mais insistant. Et là, spontanément, alors qu’elle est à deux doigts de mettre une gifle à l’intrus, Estelle se laisse emporter par la vague sensuelle qui prend possession de ses sens. Le coup de génie de l’auteur est de nous faire croire à cette histoire. On se laisse emmener avec lui, comme la jolie fille se laisse transporter dans un monde inconnu en acceptant tacitement le jeu érotique que le mystérieux inconnu entame avec elle: « Elle était incapable de dire si c’était du côté de l’alcool, des décibels, ou bien dans l’effet conjugué des deux, qu’il fallait chercher une explication à son comportement. En temps normal, jamais elle n’aurait accepté une chose pareille. C’était révoltant, choquant. Pourtant, même si elle réalisait parfaitement l’incongruité de la situation, elle ne pouvait nier qu’elle goûtait avec une évidence sournoise au plaisir de sentir cette protubérance rouler contre ses fesses ».

Elle aime ce que l’étreinte lui fait ressentir. Ambre Delatoure est très proche de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont écrit dans l’Anti-Œdipe sur les machines désirantes. Le désir n’est pas un manque. C’est avant tout de la production. L’agencement dans lequel se trouve Estelle produit quelque chose d’intense à l’intérieur d’elle : « Fuyant toute raison, elle se surprit à onduler en se pressant contre lui. Une torride excitation enflammait tout son bas-ventre et les battements de son coeur lui semblaient bien plus puissants que les notes du bassiste qui, comme en écho à son trouble, faisaient vibrer ses vêtements ». Estelle laisse cet inconnu être de plus en plus entreprenant. Elle ne veut pas voir son visage. Seules les sensations l’intéressent. Ainsi que les mondes exploratoires qu’elle découvre dans la solitude intime qu’ils se sont construits au sein de la solitude de cette foule : « Enhardis par la démesure de ce qu’ils découvraient, comme habités, ses doigts se lancèrent dans une exploration plus dévergondée et ne tardèrent pas à courir sur la peau soyeuse. Ses caresses qui se faisaient plus précises, plus indécentes, et plus vicieuses aussi, l’entraînaient sans retour possible vers les abysses d’un émerveillement dont elle ne voulait pour rien au monde être sauvée. Comme happée sans retour possible par le précipice vertigineux de l’interdit, de l’impensable, mais du délicieux aussi, elle desserra définitivement l’étau de ses cuisses ».

Que se passera-t-il au bout du compte ? Qui est cet homme providentiel qui réenchante subitement sa vie ? La chute est aussi forte que l’intrigue et, en arrivant au bout de cette belle histoire, nous avons senti à quel point le charme des gens se trouve dans cet abandon, dans cette sensation agréable d’être ravi à soi-même et de s’engouffrer voluptueusement dans l’inconnu et l’interdit.

Jean Zaganiaris

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