Publié dans Littérature

Les yeux amers de la pureté

A propos de Sœur Gabrielle de Isabelle Boucheron, Editions Dominique Leroy, 2014.

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 bouch

Isabelle Boucheron est une auteure talentueuse, qui sait regarder ce qu’il y a au fond des êtres et en saisir à la fois la fragilité et l’ambivalence. Sa première nouvelle, Mon cher Balmy, explorait l’imaginaire érotique d’un peintre. Avec Sœur Gabrielle, elle se plonge cette fois-ci dans la France du XVIIe siècle pour dresser le portrait d’une jeune fille soumise à diverses violences. Gabrielle Picaud est née avec une malformation au pied et perd très vite ses parents, en bas âge. On la traite de « démons », de « boiteuse du village ». Elle sent qu’elle est mal aimée mais elle s’en accommode, dans un contexte où elle est obligée de vivre de façon précaire. Installée chez une tante qui la nourrit à peine, Gabrielle doit s’acquitter de toutes les tâches domestiques. Un soir, à travers le trou de la serrure, elle surprend cette vieille tante en train de se masturber. Comme dans Mon cher Balmy, ce voyeurisme aux connotations proustiennes est le prélude de l’éveil sexuel du personnage. Gabrielle rencontre un homme aux allures mystérieuses sur le marché. Ce dernier arrive à déclencher chez la jeune fille, dont il flatte allégrement le physique, ses premières émotions. Gabrielle a l’impression que ces mots doux vont gommer toutes les souffrances endurées jusqu’à présent. Elle se donne à cet homme qui lui murmure que ses « oreilles étaient faites pour y mettre des perles ». Même si le rouge lui monte aux joues, elle se déshabille devant lui et offre son corps aux caresses. Elle lui fait confiance, en espérant que cette rencontre symbolisera la fin de ses malheurs. Toutefois, elle se rend compte que cet homme n’est autre qu’un horrible souteneur qui l’amène, avec d’autres filles, dans un bordel parisien où elle devra multiplier les passes. Gabrielle a un cœur pur mais la société l’a très vite corrompue. On n’est pas loin de Rousseau. A un moment, elle a entrevu le paradis mais ses yeux sont vite devenus amers. Les hommes qui prennent possession de son corps, jouissant de plaisirs parfois pervers, l’ont abimée : « Combien d’hommes, qu’ils fussent vieux, gros ou repoussant de saleté, avaient meurtri ma poitrine et remué en moi selon ce qu’ils leur convenaient à m’en donner la fièvre ? ». Après l’avoir utilisé, ils n’hésiteront pas à la châtier. Ce sera un officier supérieur de l’armée, lui-même client du bordel, qui fera arrêter Gabrielle et quelques autres filles pour prostitution et les fera condamner à avoir le nez et les oreilles coupés, après une période d’enfermement à la Salpêtrière. Recueillie dans un couvent où elle est soignée par des bonnes sœurs, Gabrielle fait vœu de chasteté et rentre dans les ordres. Mais là encore, comme dans les romans de Sade, le sexe n’est pas loin. Gabrielle rencontre une jeune nonne qui entretient une relation charnelle avec la foi et un vicaire obsédé par son corps. Tous les chemins mènent à Rome, semble nous rappeler amèrement Gabrielle….

Jean Zaga

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