Publié dans Littérature

La mélancolie des cœurs secs

A propos de Gier, Le cœur de la matière, http://www.amazon.fr/coeur-mati%C3%A8re-M%C3%A9moires-dateliers-t-ebook/dp/B00WTIA03I/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1430625303&sr=1-1 

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Dans un atelier berlinois, le plasticien Nicolaï reçoit Beate, une ravissante modèle qui va poser pour lui, dans son atelier : « Elle est blonde et ses yeux bleus sont une lave lorsqu’elle les pose sur un homme. Ils servent à masquer la dureté qu’elle s’est forgée et à donner l’illusion des sentiments, aux autres et à elle-même. La promesse de son oeil ne correspond que rarement à celle de son cœur ». S’il arrive que l’artiste soit en proie à la puissance du modèle, à l’image du Pygmalion de Paul Delvaux, la nouvelle de Gier inverse la donne. C’est Beate qui va devenir la victime d’une sorte de docteur Frankenstein de l’art, produisant des statuts de pierre à forme humaine à partir de la chair de ceux et celles qui posent pour lui. Il veut que l’on sente le cœur battre sous la pierre et le sang couler dans les veines. Beate est prise dans sa toile d’araignée. D’emblée, elle n’avait pas aimé ce regard froid, insensible, inhumain, qui la regardait sans aucun désir. Nicolaï ne pense qu’à la production artistique. Le corps des femmes ne l’intéresse pas. Lors de sa brève absence, Beate caresse l’une des statuts de l’atelier et éprouve un intense désir pour elle : « Approchant sa bouche du sexe de pierre, elle croit percevoir le battement du sang dans les veines et le membre qui se tend sous l’effet de ses lèvres. Comme si la pierre réagissait à la caresse de chair. La pierre a le goût et l’odeur du désir. Dans sa bouche Beate accueille les premières sécrétions. Nicolas entre. Elle retire prestement sa main. Et c’est la bouche humide, l’entrecuisse mouillé et toute nimbée des odeurs des corps désirants qu’elle reprend la pose avec des images dans la tête, un sexe brûlant dans sa main, des poses érotiques, des convoitises dans son ventre et dans sa bouche. Ses yeux croisent le regard de la statue. Ils se parlent. Le regard est doux, rempli de désir et d’admiration. Il est beau. Elle le veut. Il sera si facile de le quitter ensuite ! Lui comme les autres ». C’est à partir de ce désir que la transformation kafkaïenne démarre. Beate voit ses pieds se transformer en pierre. Une pellicule grise envahit la chair, sous les yeux fascinés et jouisseurs de Nicolaï. La vie va la quitter d’une bien étrange manière. Son sexe ne ressentira plus la chaleur des caresses : « Son sexe mute en organe de pierre. Grandes puis petites lèvres, clitoris, vulve, la pierre froide chemine dans les méandres des mystères féminins. Comme une longue caresse, elle pénètre solennellement le corps, tel un amant victorieux et mille fois repus qui découvrirait les vertus de l’amour lent. Un sexe de marbre qui la pénètre. Un membre formidable, dur, large. L’orgasme est tout proche. Seule la terreur annihile le grand tremblement, long, infini, éternel. La roche donne du temps au temps et gagne millimètre par millimètre la chair, la vie et les plaisirs ». Elle repense à sa splendeur, à ses passions, aux jouissances vécues. Elle essaie de se rattacher à ses souvenirs alors que dans son cœur, quelque chose se résigne au changement inéluctable, à la fin de sa vie. Mais, à l’époque où elle jouissait de sa chair, a-t-elle vraiment vécu ? Y-a-t-il une différence de nature ou une différence de degré entre sa vie d’avant et sa transformation en statut de pierre ? Ses yeux semblent n’avoir été faits que de marbre. Est-ce que la souffrance est plus belle à représenter artistiquement que le bonheur ? Je ne sais pas. Mais je crois au miracle. A cette pierre rêvant d’être chair et qui finit par le devenir.

Jean Zaga   

1939 Paul Delvaux, Pygmalion

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