Publié dans Littérature

Fuir les faux monnayeurs !

A propos de Emma Cavalier, L’éveil des sentiments, La rééducation sentimentale tome 2, Paris, Editions Blanche, 2014.

http://www.amazon.fr/R%C3%A9%C3%A9ducation-sentimentale-2-L%C3%A9veil-sentiments/dp/2846283451

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Ce qui m’a plu lorsque j’ai commencé la lecture de cette belle trilogie d’Emma Cavalier,  c’est que je ne connaissais rien à l’histoire et que je n’avais lu aucune chronique à son sujet. J’ai plongé « vierge » dans ce récit et ai pu l’apprécier comme une découverte, au sens fort du terme. Le deuxième volume s’est avéré tout aussi passionnant que le premier. Au départ, je m’attendais à voir les mêmes personnages et la suite de la relation passionnelle entre Camille et Antoine Manœuvre mais en fait ce sont d’autres personnages qui nous entrainent désormais dans les affres de la passion. Tout d’abord, nous faisons connaissance avec Valentine, une amie écrivaine de Camille, qui vient de publier son premier roman historique, fortement pimenté d’érotisme. Comme Camille, Valentine est-elle un autre alter ego de l’auteur ? Peu importe. L’important est la façon dont Emma Cavalier soigne les blessures de ses personnages. En lisant ce deuxième volume, on voit que les rééducations sentimentales sont légions dans nos sociétés soient disant modernes. On vit dans le culte de la performance, de la reconnaissance symbolique (érigée au rang de capital social, comme le montre Bourdieu), de l’exhibition d’une vie dite « réussie » et on oublie l’essentiel. On oublie de vivre. On oublie la pureté et l’intensité des sentiments. On met tous ses efforts dans la lutte pour conquérir une position professionnelle importante, pour construire un couple conforme aux normativités sociales et on sacrifie les plaisirs de l’immanence, le sourire que l’on peut ressentir en s’embarquant avec un inconnu à la beauté irrésistible dans les émois du désir. Pire, on fait de sa vie sexuelle un havre de médiocrité, en se laissant baiser par des hommes méprisant qui nous font bien sentir leur supériorité patriarcale. Et on aime ça. Valentine a l’impression qu’elle est arrivée à conquérir Luc Imbély, ce prof qu’elle trouvait si séduisant lorsqu’elle étudiait à la fac, mais très vite, elle comprend que l’amour qu’elle lui porte est à sens unique. Dès les premiers instants, elle sent ce malaise : « Le cœur de Valentine faisait la girouette, oscillant entre le bonheur extatique de réaliser un fantasme qui l’avait obsédée pendant des années et la sensation inconfortable que les choses n’étaient pas à leur place ». Luc est marié. Valentine sent qu’il a ses habitudes dans l’hôtel où ils se retrouvent. Elle est également gênée par cette dictature de l’orgasme qu’il lui impose : « Il fallait absolument qu’elle ait joui afin que Monsieur puisse épingler cette partie de jambe en l’air sur son tableau de chasse. Qu’elle puisse prendre d’autres formes de plaisir, cela n’avait aucune valeur à ses yeux ». C’est à ce niveau que se trouve la force littéraire d’Emma Cavalier. Elle sait entrainer ses personnages loin de tous ces faux-semblants, de toutes ces aliénations, de ces valeurs tristes dans lesquelles vous enferment ces faux-monnayeurs (pour reprendre le titre du magnifique roman d’André Gide) qui empoisonnent la vie. Vincent est dans le même cas que Valentine. C’est un collaborateur de Manœuvre, qui joue aussi dans un groupe de rock (super le passage où ils font le remix des Beruriers noirs « Salut à toi »). Il essaie de rompre avec une de ses groupies, qui envahit sa vie avec violence. Chacun de ces deux personnages expérimentent des formes de vie autre. A l’image de Camille qui se laisse entrainer par Manœuvre dans un beau voyage, dont elle est à la fois l’objet mais aussi le sujet de ses désirs, ils vont vers cet « inconnu » prôné par Rimbaud. Valentine s’éloigne de son triste prof de fac, incarnation d’un monde universitaire mandarinale aux attitudes abjectes, et rencontre un couple libertin avec qui elle noue des relations très fortes. Vincent expérimente la force du désir homosexuel avec Alex et découvre différentes façons de faire l’amour avec un homme. Les corps deviennent des machines désirantes, au sens où l’entendent Deleuze et Guattari. Ce n’est plus l’orientation sexuelle, le genre, la nature du sexe qui priment mais la violente recherche du plaisir avec le corps du ou des partenaires. Vincente découvre les pratiques BDSM avec Leila et rompt avec la dichotomie « hétéro/homo » ; tout comme Valentine, qui expérimente l’immanence de la jouissance en étant suspendue par une corde à un anneau métallique : « Elle paraissait flotter dans un état de semi-conscience absolument fascinant ». Lorsque Valentine et Vincent se rencontrent – la lettre V n’étant pas innocent choisi et figurant à la fois dans les mots « verge » et « vagin » – leur relation sera très forte. Mais laissons le lecteur découvrir cela. De bonnes fêtes à toutEs et tous !!

Jean Zaga

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