Publié dans Littérature

Les hommes qui passent, maman…

A propos de Catherine Marx, Les différents visages de la prostitution, Editions de l’Eveil, 2014.

http://livre.fnac.com/a6730766/Catherine-Marx-Les-differents-visages-de-la-prostitution

catherine marx

Le dernier ouvrage de Catherine Marx évoque avec un regard humaniste la question de la prostitution. L’auteure nous livre non pas le point de vue  unilatéral sur un débat complexe mais plusieurs tranches de vie qui se croisent et échangent des expériences autour des pratiques et des parcours multiples des travailleuses du sexe. Néanmoins, il y a un parti pris affiché d’emblée : rompre avec la posture morale des savoirs d’Etat ou bien avec le paternalisme dogmatique des féministes abolitionniste :

 « Qualifier la prostitution de « violence faite aux femmes » est abusif à deux titres : même si elles sont majoritaires, elles ne constituent pas l’unique composante de cette classe d’individus. De surcroît, certaines revendiquent leur choix, sont fières de leur métier et estiment que les violences qui leur sont faites sont avant tout policières et découlent du mépris que la société nourrit pour elles. Bien entendu, la prostitution contrainte existe. que ce soit sous la pression d’un proxénète ou pas, elle peut effectivement être mal vécue. Néanmoins, en voulant l’éradiquer, on va pénaliser les putes indépendantes et satisfaites de cette activité sans résoudre les problèmes de celles qui s’y livrent parce qu’un tiers les y force, ou à contrecoeur pour pouvoir survivre… Ma motivation première fut de rendre compte de cette multiplicité des visages que la prostitution peut revêtir, tant dans la pratique qu’en ce qui concerne les personnes. Il n’était pas question pour moi de présenter un tableau idyllique où ne régnerait qu’une prostitution volontaire et heureuse, mais de faire réaliser au lecteur que quelle que soit la situation d’une pute, s’en prendre à l’activité qui lui permet de gagner sa vie est au minimum hypocrite, au pire criminel ».

Rappelant les dialogues entre les personnages que l’on retrouve dans La philosophie dans le boudoir de Sade ou Les soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre, cette histoire romancée évoque les protagonistes d’une association d’aide aux prostitué.E.s nommée Ni d’Eve, ni d’Adam, à partir du regard et de l’écoute d’une narratrice qui assiste à l’une de leur réunion. Chacune des personnes a une trajectoire biographique particulière et une façon spécifique de se prostituer. La call girl de luxe côtoie la fille séropositive qui fait le tapin pour payer ses doses d’héroïne, le jeune gay qui a besoin de sous et la migrante contrainte par ses souteneurs de faire des passes avec des hommes abjectes. Les cultures, les sexes se mélangent au fur et à mesure que la réunion avance. Les personnages de Leïla, une marocaine ayant rejoint la Belgique et qui se prostitue pour gagner un max d’argent avec la complicité de son mari, et de Lana, une trans non opérée qui aime le sexe et qui aime la vie malgré l’océan de contraintes dans lequel elle évolue, montrent la pluralité des situations, des parcours. La situation tragique de Sveltana rappelle que l’on ne peut avoir un regard enchanté et utopique sur les tristes réalités de la condition prostituée : « Moi, je suis une de ces victimes de la prostitution forcée… J’en veux absolument pas aux clients gentils qui viennent parfois me voir. Par contre, mon mac, je le vomis. Il a détruit ma vie. Tout comme je vomis les clients qu’il me ramène et qui sont violents ou injurieux. Eux, c’est des porcs, la lie de la société, des machos pleins de haine et de mépris pour les filles qu’ils baisent. Ils veulent juste réaliser un fantasme de domination extrême, connaître l’ivresse du viol durant lequel ils ont tous les pouvoirs sur toi. Ils sont excités comme des chiens de savoir que t’aimes pas ce qu’ils te font ». 

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En même temps, on ne peut penser la question de la prostitution à partir du seul regard misérabiliste. Les portraits se multiplient. Les tranches de vie se superposent. L’histoire de Dominique et de Gustave évoque la question de l’assistance sexuelle aux personnes handicapées et montrent l’absurdité d’un langage juridique souhaitant pénaliser les clients face à la complexité des modes de vie qui fréquentent les travailleuses du sexe. Gustave souffre de myopathie congénitale et paie les services de Dominique pour partager avec elle des moments de plaisirs sexuels. Dominique est une travailleuse du sexe mais aussi un être humain, qui sait prendre soin du corps fragile de Gustave. Lors de la réunion, certains clients sont présents et là encore, Catherine Marx nous offre une hétérogénéité de situations, en évoquant les différentes anecdotes vécues par ces personnes. L’un des plus beaux passages du roman est lorsqu’elle parle de la vie affective et des sentiments de ces prostitue.E.s, notamment de l’histoire d’amour de Lana avec l’une des filles de la bande excitée par son pénis (tout autant que le sera la narratrice du récit, lorsqu’elle se colle à elle).

L’argument fort – et salutaire – de l’auteure est de montrer qu’à côté d’un féminisme moralisateur qui fait le jeu des actions publiques répressives, il existe un féminisme pro-sexe et transgressif, soucieux de rompre avec les aliénations répressives du bio-pouvoir. C’est d’ailleurs ce que souligne Brigitte Lahaie dans sa jolie préface. Par-delà les visions stigmatisantes dont ces femmes, ces hommes et ces trans font l’objet en tant que travailleur.E.s du sexe, il est nécessaire de valoriser les luttes militantes, de s’engager « pour la reconnaissance sociale de ces putes » et de repenser certaines pratiques professionnelles ou bien de la vie maritale en démoralisant l’activité prostitutionnelle.

JZ

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