Publié dans Littérature

Ce que rééduquer sentimentalement veut dire

A propos de Emma Cavalier, La rééducation sentimentale, Paris, Editions Blanche, 2013.

http://www.amazon.fr/La-r%C3%A9%C3%A9ducation-sentimentale-Tome-1/dp/2846283311

 emma cavalier

J’aime ces matinées où l’on est en phase transitoire, avec de la musique dans les oreilles. Pendant que Mylène Farmer chante en fond sonore « Je te dis tout », je me mets à mon bureau pour rédiger mes impressions de lecture sur le premier volume de La rééducation sentimentale, juste après avoir lu la très belle chronique de Clarissa Rivière au sujet de la nouvelle de Yannis Z « Tu as le sexe d’un ange » (http://gouters.canalblog.com/archiv…/2014/…/17/30979255.html). Je suis dans de très bonnes conditions pour écrire. L’amour ne semble plus être hors sujet dans nos sociétés contemporaines et fait son grand retour dans la littérature. Je me suis plongé dans le roman de Emma Cavalier sans rien connaître de l’histoire et j’en suis ressorti enchanté, troublé, émue – j’assume le « e » – par cette femme fragile qui retrouve confiance en reconquérant sa sexualité avec un amant providentiel. Elle  apprend à se rééduquer sentimentalement, notamment via tout un ensemble d’expériences érotiques avec un amant hors pair. Camille travaille dans une maison d’éditions où ses talents sont sous-exploités. Bien qu’elle ait soutenu une thèse en littérature, encadrée par un enseignant vil qui a bien profité d’elle en usant de sa position mandarinale et en la laissant ensuite tomber, elle passe son temps à faire des petites besognes sans intérêt. Elle a divorcé et élève seule une petite femme, en s’efforçant d’être une bonne mère. Elle n’a pas fait l’amour depuis des années et ses expériences sexuelles se limitent aux pratiques masturbatoires au fond de son lit. Camille est une femme triste, ayant intériorisé un désenchantement certain à l’égard de l’avenir. Il y a un côté mélancoliquement « no future » dans ses yeux, qui n’a rien à avoir avec celui des punks. C’est le « no future » de ceux qui sont prisonniers dans une cage d’acier avec tout un tas de barreaux qui semblent infranchissables. Camille ne supporte plus sa vie et son amie Mag qui entend lui dire comment elle devrait se comporter avec les mecs. Elle n’a pas la tête à la banalité des plans culs. Même lorsqu’elle rencontre Patrick en boite, un jeune garçon plein de charme qui a envie de lui faire l’amour, elle sent bien que ce n’est pas ce qu’elle cherche. Elle ne désire pas simplement du sexe avec un jeune qui a dix ans de moins qu’elle. Elle a envie d’autre chose mais elle ne sait pas quoi. Et c’est là qu’elle rencontre Antoine Manœuvre (à ne surtout pas écrire Manoeuvre sans le e attaché au o !!!), spécialiste de la Grèce antique, et qui vient de signer pour son prochain livre dans la maison d’éditions où travaille Camille. Même si ce dernier est un libertin impénitent et arrogant, imbus de sa personne et conscient de son pouvoir de séduction, Camille finit par se laisser avec lui. C’est là que se trouve à notre avis la force de ce roman. Manœuvre est d’ailleurs l’un des personnages les plus intéressants de tous les textes littéraires que j’ai pu lire depuis le début de ma nouvelle recherche. Emma Cavalier sait rendre compte de son charme. Au départ, les deux tourtereaux sont l’un en face de l’autre comme deux fauves prêts à s’entretuer. Et puis, quand Manœuvre l’embrasse devant l’entrée du métro, en l’attirant vers elle, l’histoire bascule dans une fièvre qui met le lecteur en émoi. L’enjeu n’est pas de construire une histoire d’amour en pensant à un quelconque avenir mais de jouir de l’instant présent, de profiter de la chair de l’autre, d’avoir des moments de plaisirs en multipliant les expériences sexuelles. Se rééduquer sentimentalement, c’est peut-être d’abord se laisser aller, s’abandonner à l’inconnu, se livrer au partenaire et accepter de vivre avec les métamorphoses d’un cœur qui s’emplit d’allégresse : « Cela faisait cinq jours que j’avais couché avec Manœuvre – qu’il m’avait baisée serait une expression plus exacte – et je flottais encore dans la béatitude ouatée où il m’avait propulsée » (p. 92). Se rééduquer sentimentalement, c’est croire en de nouvelles possibilités de vie et vouloir les expérimenter, en ne cédant pas aux mauvaises passions de notre âme nous suggérant de tout arrêter. Camille se rend rue Rivoli pour baiser avec cet homme et elle aime ça. L’enjeu n’est pas de tomber conventionnellement amoureuse : « L’idée d’être capable d’avoir des relations sexuelles sans être amoureuse me donna un immense sentiment de puissance ». En même temps, elle aime sentir qu’elle lui appartient. Quand elle accepte qu’il la sodomise, alors qu’elle a toujours refusé cela à son mari, Camille est submergée par le plaisir. Et la façon dont Emma Cavalier parle de leur façon de faire l’amour n’a rien à avoir les clichés sexistes. Le texte est avant tout un exercice de style littéraire. Avec Manœuvre, Camille s’abandonne, elle est en confiance, elle expérimente. Elle devient autre. Lui sait être doux. Il l’entraine dans le tourbillon de la romance, lui fait découvrir des mondes insoupçonnés, notamment les plans à quatre après être allés à l’Opéra ou les lieux libertins : « Si ce n’est pas moi qui t’y emmène, tu n’iras jamais » (p. 290). Camille découvre le corps des femmes, le désir bissexuel. Elle prend du plaisir. En même temps, elle sait ce qu’elle veut. Lorsque Manœuvre la traite simplement comme une « maîtresse » ou un « corps » anonyme, elle résiste violemment. Elle est prête à se désintoxiquer de cet homme s’il se refuse de la considérer comme son amante, au sens noble du terme. Elle veut la quintessence de cette histoire. Manœuvre se réjouit d’ailleurs lorsqu’elle est capable de « rêver, d’espérer, de croire » que tout est possible, même le fait d’être « amoureuse »… Comme chez Flaubert, la rééducation sentimentale est à prendre au sens propre mais aussi au sens figuré…De ce point de vue, j’ai une pensée amicale pour quatre personne qui ont contribué à ma rééducation littéraire en respectant mon rapport aux sentiments et m’ont permis aussi de jeter un autre regard sur ces textes. Cette chronique est pour vous : Claire Delille, Serge Papillon (pour son accueil au sein des Editions Artalys), ChocolatCannelle et surtout Noann Lyne, qui occupe une place à part dans cette rééducation et à qui j’adresse un sourire complice… Quoi qu’il en soit, le roman nous entraîne très loin et on a hâte de lire les prochains volumes…

Jean Zaganiaris

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