Publié dans Littérature

Que je t’aime…

A propos de L’esclave de Eva Delambre (Editions Tabou, 2014)

http://www.tabou-editions.com/romans-nouvelles/207-l-esclave-9782363260321.html

Il y a des chroniques qui adorent administrer des coups de cravache aux auteurs. Et il en est d’autres qui aident les écrivains à se remettre des violences BDSM de l’écriture, qui aiment à panser, voire penser, leurs blessures. C’est dans ce deuxième registre que s’inscrit notre lecture du dernier roman d’Eva Delambre. Nous avons été à la fois troublé et ému par cette « délicieuse complicité », par la force de cette histoire d’amour entre une Esclave et son Maître. D’emblée, on comprend que Léna est une romantique. Le récit s’ouvre sur la relation fusionnelle qu’elle entretient avec l’image virtuel d’un Maître, qui alimente de temps en temps son blog avec des images de ses soumises. Elle tombe amoureuse de lui et en même temps, elle réinvente l’amour. Elle réinvente ce qu’aimer veut dire, en radicalisant encore plus la formule de Mathieu Lindon. Léna veut passer de l’autre côté du miroir. Pour l’instant, le Maître n’est qu’un fantasme : « Il n’était qu’une esquisse dans ses pensées, une ombre, une silhouette sans visage, sans odeur ni voix, qui la dominait dans ses fantasmes. Il était un esprit supérieur, un être évanescent, immatériel, un être divin sans identité propre, juste un songe ». Un soir, elle se décide à aborder Maître Argan dans la boite SM qu’il fréquente habituellement. Elle a lu qu’il cherche une esclave. Elle veut tenir ce rôle. Elle s’offre à lui. Elle ne sera pas simplement une soumise, juste présente pour des jeux érotiques. Elle sera  son esclave, obéissant jour et nuit à ses volontés. Elle sent qu’elle mène une vie insignifiante, morne, triste. La solitude de Léna a quelque chose de celle Machiavel. Ces longs soliloques sont des stratégies mises en place pour conquérir son future Maître. La liberté est pour elle un handicape, une aliénation. La liberté est un esclavage. Léna préfère – pour reprendre une expression de Joseph de Maistre – « être librement esclave ».

Elle va devenir sa chose, son objet, son jouet. Elle désire annihiler sa personnalité, accepter toutes les humiliations et s’épanouir intensément dans cela. Dès le début du récit, elle rêve de devenir sienne : « Elle s’imaginait être son esclave, car il évoquait parfois son envie d’en posséder une. Et selon elle, cela ne dépendait que de son bon vouloir. Il écrivait parfois comment il l’imaginait, et quelle serait sa condition. Cette esclave serait constamment à disposition, à chaque instant, pour satisfaire tous les besoins de son Maître, pour les devancer même. Une esclave à demeure, plus présente auprès de lui que quiconque, parfois confidente, parfois simplement objetisée. Une esclave sans droits ni libre arbitre, qui se loverait à ses pieds lorsqu’il le lui permettait, et sur qui il aurait tous les droits, sans limites ni restriction. Léna en frissonnait d’excitation. Rien que de s’imaginer à cette place, ses sens s’affolaient, faisant naître en elle un désir inavouable et insensé. Elle ne l’envisageait aucunement, bien sûr, c’était trop extrême. Et pourtant, au fond d’elle, elle savait qu’elle se cachait la vérité. Elle était dans le déni de ses envies profondes. Elle le savait, ça grondait en elle, c’était là, en permanence. Intensément ». Elle a un besoin viscérale de vivre cette condition d’esclave au plus profond de sa chair. Lorsqu’elle verse des larmes, en sa présence, celles-ci sont par-delà la souffrance et le bonheur. Elles expriment l’intensité de son amour. Léna trouve son épanouissement dans le lien fusionnel qui l’unit à son Maître, beaucoup plus dur que toutes les chaînes et les colliers qu’il peut lui attacher. Elle est sienne, dans un abandon quasi-religieux à un être surhumain, à un Dieu. Elle jouit de ce passage du fantasme à la réalité :  « Le principe d’intimité n’existait pas lorsqu’on était esclave, mais de se l’entendre dire ainsi, si concrètement, si naturellement, la troubla plus qu’elle l’aurait cru. Elle commençait à réaliser que passer du fantasme à la réalité était loin d’être une formalité ». Plus elle sent qu’elle lui appartient corps et âme, plus sa vie prend un sens. Maître Argan est clair. Ce n’est pas un jeu, un rôle qu’elle performe. Léna doit sentir qu’elle est sa chose, son esclave et qu’elle doit une obéissance inconditionnelle à celui qui a droit de vie et de mort sur elle. Etre esclave doit être sa véritable nature. Elle prend conscience de cela quand il l’attache dans le hall tandis qu’il s’absente, afin qu’elle ne soit plus maître de ses mouvements quand il n’est pas là : « Elle avait bien essayé de voir si elle pouvait se défaire de sa chaîne, juste pour voir, mais c’était impossible. Elle se sentit alors vraiment captive, ce n’était pas un jeu. Définitivement pas. Elle le ressentait pleinement, c’était une délicieuse sensation d’oppression, additionnée d’un peu d’angoisse et de claustrophobie, mais aussi d’un profond senti ment d’appartenance. ». Cela ne les empêche pas de s’aimer. Maître Argan dépose de temps en temps un baiser sur le front de Léna, en lui disant qu’il est fier de son abnégation et de son obéissance. Cet amour la rend fébrile, fragile, désarmée mais il la remplit également d’une force, d’une joie, d’une puissance qu’elle n’aurait jamais imaginé ressentir dans son existence d’avant. Elle est prise dans des sentiments ambivalents qui donnent à ce beau roman une intensité troublante : « Elle avait aimé qu’il lui dise qu’elle n’était rien, lorsqu’il l’avait prise, mais ce baiser, ce simple geste démontrait le contraire, et c’était dans ces petits gestes, dans ces regards que se créait le lien. Ce lien précieux, inestimable, qui unissait un Maître et son esclave ».  Plus on avance dans le récit, plus on la voit prendre de l’assurance, y compris en étant assujettie à des rituels humiliants tels que le baiser quotidien sur les pieds de son Maître ou d’être enfermée dans une cage à animaux. Si vous lisez ce roman avec un regard misérabiliste, en vous demandant de quelle façon une femme peut s’abaisser à ce point là ou bien en vous indignant et en vous apitoyant sur ce qu’elle vit, vous passerez à côté de l’essentiel, c’est-à-dire la force de cette histoire d’amour. Le roman de Eva Delambre exige un regard radicalement empathique du lecteur, capable de s’affranchir de sa vision nombriliste de l’amour et d’entrer en pensée dans les expériences amoureuses de l’autre afin de s’en émouvoir et d’être touché par sa grâce (Catherine, je pense que tu sais avoir ce regard là sur les histoires d’amour et cette chronique est pour toi).

Jean Zaganiaris

l-esclave

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