Publié dans Littérature

A consommer sans modération

 
A propos de Tintamarre des sens, recueil collectif, Editions L’encre parfumée de Lys, 2014.
 http://www.editionslencreparfumeedelys.com/nouveaut%C3%A9s-litt%C3%A9raires/
 
Ce recueil de nouvelles est un pur régal. Il est composé d’un ensemble de textes relativement courts qui évoquent la gourmandise, en combinant les attraits gastronomiques avec l’appétit de la chair. La nouvelle « Saveur chocolat »  de Nicolas Saintier illustre à merveille cette fusion entre les plaisirs du palais et la voluptueuse consommation des corps. Le regard désenchanté d’un noceur sur les créatures sexuellement standardisées, sur les beautés anorexiques qui peuplent les soirées mondaines est brutalement illuminé par la vision de cette fille aux hanches un peu fortes qui se délecte de chocolat. Il observe la grâce de cette femme qui s’attarde au buffet et avale toutes ces bonnes choses avec insouciance. Lorsque leurs yeux se croisent, le désir mutuel qu’ils vont ressentir l’un pour l’autre est proche de l’attirance foudroyante que l’on peut avoir à l’égard d’une pâtisserie (une Madeleine, par exemple) : « J’étais pour elle comme une énorme friandise interdite et pourtant offerte. Elle hésita, la main près des lèvres ».  La nouvelle « sorbet » de Julie Derussy, qui fait partie de ces romancières dont l’œuvre est au plus proche de la vulnérabilité et de la fragilité des êtres, dresse le portrait d’une femme qui a honte de montrer son corps nu à son mari et qui a honte « d’avoir honte » de cela. Lors d’un jeu érotique anodin, avec des sorbets au citron apposés sur sa peau, elle se sent peu à peu dépossédée d’elle-même et se livre entièrement à son conjoint. Le ravissement de cette femme a quelque chose de touchant : « Pour la première fois, elle se sent exquise, délicieuse. Gourmande, oui, gourmande ». Grâce au sorbet sur sa peau et à la virtuosité de son mari, elle atteint ce plaisir qu’elle pensait inaccessible : « Elle a déjà ressenti du plaisir, bien sûr, mais rien de comparable à ce qui vient de lui tomber dessus.  Elle croyait que ce n’était pas pour elle ». Cette nouvelle fait écho à celle de ChocolatCannelle racontant la fulgurance du désir entre deux époux après douze ans de mariage, qui fêtent leur anniversaire commun. La consommation de la chair, ardente, effrénée, a quelque chose de boulimique sous la plume de cette écrivaine, sur laquelle nous allons revenir très vite dans une prochaine chronique. L’appétit pour les corps et les saveurs qui s’en dégagent dans l’étreinte concernent toutes les orientations sexuelles, tous les univers sociaux. Des textes comme celui de Fred Glesh évoquent les plaisirs lesbiens et ou bien «Dans la cave »  de Nicolas Saintier décrit la force du désir gay. La nouvelle « Glory » de Élena MacCiestric évoque aussi ce thème. Elle dresse le portrait d’un jeune homme qui suce des verges à travers une paroi qui le rend invisible aux clients de la boîte qu’il fréquente. Il aime  sucer les sexes sans rien connaître des hommes à qui ils appartiennent, juste pour le plaisir de les goûter, de les consommer, de les savourer avec délices : « Parfois, certains préfèrent éjaculer sur le visage d’Antonin. Pas dans la main, pas dans la bouche, mais dans le vide, en espérant recouvrir son visage d’ange de ce lait blanchâtre. Antonin pourrait tricher et les laisser retapisser le mur du fond de la cabine, mais il aime ce contact tiède contre la peau tendre de ses joues, sur ses lèvres, son nez, parfois sur ses paupières qu’il clôt pieusement, ou dans ses cheveux ». Un soir, il tombe sur un client qui le séduit, le trouble, et il fond littéralement à son contact. Il va par-delà les services pécuniaires et souhaite lui donner – un peu comme le personnage de la nouvelle de ChocolatCannelle – la quintessence du plaisir, juste pour se délecter de sa jouissance : « Le client n’a pas payé pour être bu, mais Antonin a soif de cet homme, il veut en boire la sève, il veut le goûter dans son intimité la plus totale ». A lire tous ces très beaux textes, c’est l’ascétisme et les puritanismes moralisateurs qui sont des vilains défauts. Pas la gourmandise…
J Z  

 

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4 commentaires sur « A consommer sans modération »

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