Publié dans Littérature

C’est beau, le désir…

A propos de Transports en commun  de Denise Miège & Leeloo Van Loo (Editions Tabou, 2013)

http://www.tabou-editions.com/romans-nouvelles/132-transports-en-commun-9782363260130.html

 

Si l’on pense a priori que le recueil de nouvelles de Denise Miège et Leeloo Van Loo regroupe des textes érotiques se déroulant dans le métro, dans les bus et les avions, on est vite détrompé. Il n’y a qu’une seule nouvelle, intitulée justement « Transports en commun », qui se déroule dans un RER et dresse le portrait d’une femme qui aime les rencontres impromptues : « J’aime prendre le métro aux heures de pointe. Sentir contre moi des corps que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais, mais avec lesquels on peut, sans complications psychologiques, atteindre une intimité complète et d’autant plus érotique qu’elle est fortuite, liée aux hasards des cahots et libérée de toutes contraintes sociales, esthétiques et autres ». En fait, cette phrase est un peu comme le fil rouge qui relit toutes les nouvelles. Les auteures utilisent l’expression « transport en commun » comme une métaphore à travers laquelle les êtres sont entrainés ensemble, parfois malgré eux, dans des voyages inconnus dont ils ne ressortent pas indemne. Les personnages aiment se sentir transportés par l’immanence de ces désirs violents, de ces fantasmes obscurs et inavoués. Ils explorent des mondes voluptueux, susceptible de leur offrir des plaisirs nouveaux à condition qu’ils sachent s’affranchir des contraintes morales et des mièvres relents du sentimentalisme amoureux. Les transports en commun, ce sont ces jeux sexuels pratiqués juste pour le plaisir, « juste pour le fun » (pour reprendre l’expression de Geneviève, l’amante coquine de la nouvelle « Les valseuses »). Les personnages féminins sont peints à travers la violence incontrôlée de leurs pulsions, capable de démolir la forteresse patriarcale et ses assignations rétrogrades. Platon le montre très bien à la fin du Banquet. Les femmes sont plus fortes que les hommes. Denise Miège et Leeloo Von Loo s’engouffrent dans la brèche mais en replaçant l’éros à la place de l’agapé. C’est le désir dans ce qu’il a de plus charnel, de plus matérialisé dans des corps en ébullition qui prime, et non l’affection à connotation spirituelle ou ascétique. La nouvelle « Jeux interdits » reflète cela merveilleusement. Soucieuse d’aider son amie Justine à ressentir le plaisir sexuel dont la prive son mari en prétextant qu’elle est enceinte, Juliette l’entraine dans un jeu érotique intense qui redonne un ravissement nouveau à leur vie. Il en est de même dans « Anthropophagie », évoquant les pérégrinations d’une femme lassée du contrôle exercé sur elle par son époux. Lorsqu’ils sortent dans les clubs échangistes, qu’ils fréquentent moins par excitation que pour combler la lassitude de la vie conjugale, elle ne supporte plus la façon dont il régule sa sexualité avec les autres hommes alors que lui peut fréquenter toutes les filles qui lui plaisent. « Le libertinage ne suffit pas à combler mes vices », pense-t-elle en se perdant avec son amant dans des rencontres clandestines : « Je vais pimenter ma sexualité par d’autres biais, pour ne pas finir désabusée par le sexe de convenance, qu’il soit conjugal ou libertin ». C’est une sexualité des marges, des interstices, des égarements dont parlent ces deux écrivaines de talent. Les femmes aiment se sentir « salopes jusqu’au bout des ongles » et sous leur plume, ce qualificatif n’a rien de péjoratif. Au contraire, comme le montre la nouvelle « Spéculum », les femmes sont joueuses. Elles entraînent leur partenaire à transgresser les normes, à troubler les codes de déontologie. Annette ne veut pas tant l’orgasme en tant que tel que d’aller au bout du jeu qu’elle installe avec son gynéco. Le transport en commun, c’est lorsque le partenaire transgresse éthiquement tous ses principes moraux et se laisse emporter par les affres de la passion. Les personnages se livrent entièrement au bonheur sexuel de leur partenaire, comme on le voit par exemple dans la nouvelle « Extra-conjugalité ». Pour paraphraser quelque peu Mylène Farmer, nous fredonnerions avec Denise Miège et  Leeloo Van Loo que « Un ! Maman a tort » et que « Deux ! c’est beau le désir ». On aime de lire des textes aussi forts, aussi frais, aussi intenses… L’image des deux femmes de la couverture, regardant avec les yeux rimbaldiens vers l’inconnu, est d’ailleurs une belle invitation à commencer le voyage, le transport en commun, avec ces deux romancières capiteuses.

 Jean Zaga

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2 commentaires sur « C’est beau, le désir… »

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