Publié dans Littérature

Tu as les yeux d’un ange

A propos de Don Juan ou la passion d’un mythe  de Charlène Willette (Editions Artalys)

http://editions-artalys.com/erotique/don-juan-ou-la-passion-dun-mythe/

 

            Prendre le mythe de Don Juan à rebrousse-poil et affronter les nombreuses symboliques du patriarcat à travers un érotisme sans bornes ; tel semble être le parti-pris littéraire de l’ouvrage de Charlène Willette. D’emblée, l’auteure nous plonge dans le mélange des époques. La narratrice a grandi dans le contexte de mai 68 mais pour affronter Don Juan, personnage du XVIIème siècle, elle va revêtir le rôle de Marie Tudor, la puissante reine née en 1513. L’histoire se déroule a priori de nos jours, dans un château où elle a fait venir plusieurs hommes parmi lesquels elle doit choisir celui qui sera Don Juan. Marie veut créer ce personnage et se confronter à lui : « Elle allait enfin pouvoir régenter ce petit monde et choisir parmi tous ces mâles celui qui conviendrait le mieux pour tenir le rôle de Don Juan et satisfaire sa libido anticonformiste et peut être même excentrique ». Déçue par tous ces hommes attirants mais incapables d’incarner la créature parfaite dont elle rêve de tomber amoureuse, elle va finalement prendre des morceaux des uns et des autres, et construire un personnage parfait avec le meilleur de ce qu’a chacun d’eux. Le mythe de Don Juan côtoie celui du docteur Frankenstein. Marie est comme un metteur en scène de théâtre qui souhaite régler minutieusement tous les rouages de la pièce. Elle sait à quoi doit ressembler Don Juan et grâce à son livre de magie, elle parviendra à le fabriquer elle-même : « En dehors de tous ces critères physiques, elle désirait qu’il soit phallocrate à souhait puisque le jeu consistait justement à assujettir un de ces irréductibles spécimens encore en vigueur à notre époque ; mais il devait aussi être suffisamment ouvert pour se prêter aux différents jeux et parfois même à la violence qu’elle lui imposerait. Pour réaliser ce projet, il fallait trouver une créature dichotomique ; un machiste qui voudrait bien se prêter aux caprices d’une femme ». Ce beau roman a quelque chose de la chanson de Mylène Farmer « Beyond my control ». Au fur et à mesure que l’histoire avance, les personnages perdent progressivement le contrôle de leur histoire. Ils ne maîtrisent plus leur passion et s’égarent l’un dans l’autre, que ce soit dans l’expérimentation d’une sexualité sans le moindre tabou ou dans la confusion des sentiments. L’amour et la haine, la jalousie possessive et le libertinage à outrance, la réalité et la fiction, la vie et la mort se mélangent à outrance et entrainent avec eux le lecteur. Don Juan est en quelque sorte un jouet que Marie s’est fabriquée. C’est un sex toys humains, dans tous les sens du terme. Elle ne se lasse pas de faire l’amour avec lui et va au bout de ses fantasmes, en souhaitant non plus se contenter de les imaginer mais de les vivre intensément. Les passages évoquant les plaisirs l’ondinisme sont d’une forte intensité. Cette déconstruction du mythe de Don Juan, ce séducteur impénitent qui devient la chose d’une femme dominatrice et capricieuse, porte en elle les stigmates du marquis de Sade. Il s’agit de porter une charge violente contre le sexisme et le patriarcat mais en restant dans l’immoralité et en aimant la souillure. La quête de Marie n’a rien de morale ou de féministe : « Nous nous sommes enfin reconnus et à peine commençons-nous à faire l’amour que je ressens, au plus profond de mon être, un relent de culpabilité. Renoncerai-je à ce doux plaisir à cause d’une éducation judéo-chrétienne ? J’assume le caractère immoral du contenu de la suite de cet ouvrage.  Je pense que la vertu n’est, non seulement pas une qualité ; mais elle est un défaut. Je me méfie de ce mot rempli de frustrations et d’interdits qui sonne comme une maladie sclérosante ». Elle est tout simplement dans le plaisir et explore les limites d’une passion intense, d’un amour incommensurable et narcissique. L’un des points forts du roman est dans le trouble des féminités et des masculinités que Charlène Willette fait subir aux personnages. Marie est une femme dominatrice, qui a quelque chose de virile et de masculin, et Don Juan a beau incarner l’arrogance du mâle imbus de lui-même, il n’en demeure pas moins qu’entre les mains de la reine, il devient féminin. Il est dominé, il est en larme, il devient l’objet sexuel d’une femme qui a envie de le prendre sauvagement avec un pénis. Là encore Marie fera tout pour aller au bout de ce fantasme et découvrira avec son partenaire les plaisirs insoupçonnés de l’inversion des genres. C’est sans doute à ce niveau que se trouve la force du livre. Nous livrer une histoire d’amour avec des personnages qui vont jusqu’au bout de leurs fantasmes, en s’affranchissant des limites. Merci Charlène…

Jean Zaga

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