Publié dans Littérature

Emmène-moi danser ce soir

A propos de Les mémoires d’une pucelle au Cap d’Agde de Samy Le Goadec, Editions du Gourdin, 2014 (sur Amazon) 

 

Jeanne et Samy sont mariés depuis 35 ans. Ils se sont connus jeunes, dans le contexte post mai 68, où l’on se passionnait pour Katmandou et le Népal. Ils se sont aimés très forts, ont connu des expériences intenses, se sont mariés, ont fondé une famille, ont bivouaqué. Aujourd’hui, ils sont toujours ensemble, toujours amoureux, toujours complices. Ce roman rend compte de leur histoire. Il a été écrit à deux. Jeanne est le cœur, la parole orale et Samy est la tête, le précieux « nègre » comme elle l’appelle, qui a mis sur papier les émois de la pucelle. Le titre peut à première vue déconcerter. En fait, la « pucelle » est une métaphore qui renvoie à la figure de Jeanne d’arc, dont la force de caractère fascine la narratrice qui n’hésite pas à dire d’emblée que les femmes restent encore aujourd’hui « enfermées dans une sexualité de complémentarité masculine » (p. 13). Jeanne, c’est la femme qui sait s’imposer aux hommes dans la bataille et aller plus loin qu’eux. La pucelle incarne aussi le parcours initiatique de cette femme qui explore sa sexualité et qui découvre sans cesse de nouvelles expériences érotiques, depuis l’exhibitionnisme face aux voyeurs de la plage naturiste jusqu’aux expériences SM en passant par la fréquentation des saunas libertins ou bien en essayant de convaincre l’un de ses premiers amours de lui faire l’amour dans une église. Chaque rencontre est l’occasion de perdre de nouveau sa virginité, au sens métaphorique du terme. Jeanne est une éternelle pucelle car, à l’image de ces femmes louées par Rimbaud dans sa Lettre à un voyant, elle connaîtra de l’inconnu. Elle connaîtra de l’inconnu des plaisirs insoupçonnés, à travers un dérèglement de tous ses sens. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle vit ses premières expériences naturistes au Cap : « Première vision d’un joli couple naturiste. Nous, on commence à peine l’apprentissage de notre nudité. Très vite les verrous de la pudeur sautent, on est dans le diktat du naturel qui nous fait accepter les discours permissifs et les comportements impudiques […] Faire l’apprentissage de la nudité, c’est se réapproprier son corps. Se réapproprier son corps, c’est découvrir de nouveaux plaisirs dans les gestes les plus simples : se baigner nue, se faire darder par les rayons du soleil, marcher sur le sable chaud tandis que d’aimables naturistes me complimente sut ma plastique » (pp. 77-78). Derrière les envies de Jeanne, il a Samy qui suit pour l’accompagner dans ses démarches et éviter, dans la mesure du possible, qu’elle paie de sa personne ou qu’elle regrette des expériences amers dans lesquelles elle s’enfoncerait sans réfléchir. Samy est son ange gardien ? Ou bien Jeanne lui fait-elle jouer le rôle de Sganarelle, le valet de don Juan, pendant qu’elle s’envoie en l’air avec Panini ou bien qu’elle se masturbe devant un inconnu qui la regarde avec des jumelles et avec qui elle finira par prendre un petit déjeuner ? C’est oublier le côté stratège de Samy, qui joue aussi avec la spontanéité de Jeanne et sait tirer son épingle du jeu. Il faut lire le livre jusqu’au dernier mot pour comprendre le lien symbiotique qui unit ce couple plein de vie et d’amour. Peut-être n’est-ce pas seulement Jeanne qui est la pucelle dans l’histoire ? Cet été, lorsque nous avons rencontré ce couple attachant pour discuter du roman, Samy nous a dit que l’une des clés l’œuvre – que nous ne déflorerons pas davantage – se trouve à la page 139 du livre, où Jeanne dit à propos de son mari : « Je suis sa tornade, il absorbe mes ondes de chocs et les décrypte mieux. C’est mon langage. C’est en vivant que je m’exprime le mieux »

 

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L’un des intérêts du roman est de reconstituer les différentes physionomies du camp naturiste depuis les années 80 jusqu’à aujourd’hui, avec l’émergence du premier sex-shop, les premiers piercings, l’arrivé des échangistes et les pratiques hot sur la baie des cochons, sous le regard des voyeurs. Même si Samy Le Goadec nous a dit inscrire son travail dans la littérature et ne pas être dans l’écriture sociologique, il n’en demeure pas moins que son roman a un intérêt pour les sciences humaines, au même titre que La vie sexuelle de Catherine M de Catherine Millet (qui a beaucoup marqué Jeanne). Les personnes fréquentant les plages naturistes et nudistes du Cap d’Agde prendront plaisir à lire et à relire ce livre, susceptible de restituer des parts importantes de leur vécu sous une forme fictionnelle. L’autre point fort des Mémoires d’une pucelle est la personnalité de la narratrice. Elle est sensible, elle agit en fonction de ce que son cœur lui dicte. Elle est à la fois forte et fragile. Il lui arrive de pleurer mais les larmes qu’elle verse relève plus de la force d’un nourrisson qui vient à la vie. Les larmes de Jeanne ne sont pas celles de Pierrick, son premier amant, qui n’a pas le courage et la force de tempérament pour suivre Jeanne dans ses désirs et qui pleurniche mélancoliquement sur leur rupture. Jeanne va de l’avant. Elle fonce. Elle connait plusieurs naissances et plusieurs morts. Après avoir vécu des moments très difficiles, elle s’abandonne dans les bras d’un sosie de Samy et trouve les forces pour expurger la souffrance qui la ronge, pour continuer de vivre : « Cette nuit, je m’abandonne entre les bras du sosie, totalement, entièrement, j’ai besoin de ressentir les gestes de l’amour, je gémis, je pleure, je crie, je hurle, je me libère de toutes ces angoisses accumulées des semaines durant » (pp. 96-97). Jeanne s’assume. Et elle est très amoureuse de Samy. Il y a un petit côté « Emmène-moi danser ce soir » dans le roman. La belle chanson de Michèle Torr, parlant de cette femme qui regarde son mari après toutes ces longues années de mariage et qui fantasme sur le regard des premières fois. Elle l’aime son Samy… Lorsque Jeanne le retrouve après un petit écart ou une dispute, elle l’embrasse vigoureusement et lui fait l’amour avec passion, tout en sachant jouir de sa position de soumise. L’ambivalence des genres est aussi présente dans le récit, décrite avec beaucoup de subtilité par la belle plume de Samy Le Goadec. Une suite serait prévue…Nous avons hâte de la lire !!!

Jean Zaganiaris

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Un commentaire sur « Emmène-moi danser ce soir »

  1. Ce roman à l’air merveilleux, comment puis je me le procurer je vis en Belgique, alors je ne sais pas trop comment faire. Je ne pense pas qu’il soir à lire en ligne; droits d’auteurs sans doute.. merci de me conseiller Bien à vous

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