Publié dans Littérature

No Future ?

A propos de Osez…20 histoires de sexe en 2050, Paris, La Musardine, 2014.

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La littérature fantastique montre souvent la zone grise en la réalité et la fiction. Parfois, les cauchemars du présent sont les tristes réalités du futur. Dès lors, à l’image du 1984 de George Orwell, il s’agit de chercher des échappatoires, que cela soit dans la relation amoureuse avec autrui ou bien dans l’exaltation nostalgique d’une sexualité débridée. Comme le souligne July Derussy dans sa nouvelle « Chrysanthème », le pouvoir ne fait pas que vous surveiller : Big Brother is fucking you. Pour certains des auteurs de ce recueil de nouvelles, les années 2050 incarnent un autoritarisme parfois violent qui réprime le sexe et le plaisir. Chrysanthème vit dans une société où la fécondation est devenue un acte sacré, auquel on sacrifie certaines femmes transformées en un « vase à foutre » dans lequel viennent se soulager des sexes anonymes. Cauchemar métaphorique interrogeant le temps présent ? La narratrice vit dans une prison dorée, avec d’autres sœurs de misère. La nuit, elle fugue et va dans la mégalopole dévastée par la pauvreté chercher de furtifs rapports sexuels, qui provoquent une mélancolique jouissance : « Il me semble que nos corps se fondent, il me semble qu’il m’ouvre et que je m’incruste en lui. J’aime m’anéantir, j’aime cet incendie, je veux mourir en lui ». D’autres nouvelles vont en ce sens. « Nostalgie orgiaque » de Rita évoque une femme ne supportant pas l’oppression hygiéniste et médicale de la société futuriste dans laquelle elle vit. Les individus sont obligés d’être intégralement épilés et n’ont pas le droit d’avoir n’importe quel type de pratiques. Le sexe se pratique virtuellement et la sexualité est contrôlée par des caméras de surveillance, y compris dans les toilettes. La force de la nouvelle d’Erika est d’attirer l’attention sur la perversité qu’incarne tout puritanisme normatif et sur l’oppression qu’il est susceptible d’exercer sur certaines minorités libertaires. Car c’est bien la majorité des individus qui est favorable à cette normalisation sécuritaire de la sexualité et à ces contrôles hygiénistes. Là encore, ces sociétés futuristes sont construites à partir de ce que les écrivains voient peut-être dans notre monde actuel.

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Nous retrouvons cette répression morale dans la nouvelle « Oh my gode ! » de Noann Lyne qui dépeint également un monde futuriste où une loi interdisant les rapports sexuels hors mariage a été votée au Parlement après que les féministes favorables à cette mesure aient été élues démocratiquement par les urnes. Là encore, la fiction interroge la réalité et illustre la morphologie d’un univers social où ce serait les régulations les plus conservatrices qui contrôleraient les modes de vie des individus, éradiquant la pluralité des modes de vie et de pensées de l’espace public. La narratrice est obligée de se rabattre sur les plaisirs du virtuel, souffrant dans sa chair le manque de contact avec un homme : « Qu’est-ce que j’aimerai avoir de nouveau le vertige d’un corps dans le mien, d’un partage total des sens ». Lorsqu’elle décide de passer outre l’interdiction de la loi, elle sait qu’elle prend des risques. Les gens dénoncent régulièrement ce type de transgression des mœurs  aux forces de police. Toutefois, la nouvelle de Noann Lyne est pleine d’espoir et montre, dans une veine très proche des thèses de Judith Butler, que les lois répressives engendrent bien souvent des formes pratiques et généralisables de transgression qui les mettent à mal. La nouvelle « Tant qu’il y aura des hommes » de Héliodre évoque aussi une société où la sexualité est arbitrairement normée et où le seul contact sexuel qu’une femme peut avoir avec un homme est sous la forme virtuelle. Dès lors, une nostalgie pour les rapports physiques ne peut exister que chez les plus âgées. Héliodre décrit une société où les jeunes ne peuvent exprimer de manque à l’égard de choses qu’ils n’ont pas connues et montre de quelle façon les structures sociales coercitives formatent plus facilement qu’on ne le pense les comportements sociaux. Bourdieu aurait sans doute souri en lisant ce texte.

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La nouvelle « D-Day » de Daniel Nguyen peint le portrait d’une femme qui a été fortement sanctionnée pour avoir transgressé les normes de régulation sexuelle. La souffrance endurée par l’isolement et le dénuement a été si grande qu’elle est désormais formatée pour savourer pleinement les seuls moments de plaisirs virtuels que le pouvoir despotiques l’autorise à s’octroyer : « Les contacts entre êtres humains sont restreints et très localisés afin d’éviter toute propagation d’épidémie. C’est le bonheur absolu, régi par l’âme infaillible de la cybernétique, garantissant l’intérêt général et la sécurité sous tous ses aspects. Les progrès fulgurants d’internet ont permis cela. Tout est livré par droïde-porteur ». Certaines personnes peuvent s’accommoder des dérives technicistes et s’amuser à les transgresser de l’intérieur, comme le montre la nouvelle de Aline Tosca « Le mammographe et ses modèles ». De nature désobéissante, la narratrice aime lutter contre le nivellement moral imposé par les robots et « déniaiser » les petits mignons qu’elle rencontre, à l’image de son docteur avec qui elle passe un moment aussi torride que celui décrit par Marguerite Duras dans L’amant. Dans « Le dernier homme » de Anne de Bonbecque, les individus évoluent une société débarrassée de toute idéologie scabreuse et sont tous des hermaphrodites. L’anatomie bigenrée permet d’en finir avec le patriarcat et la domination masculine, et de n’exister que dans cette immanence du désir évoquée par Deleuze et Guattari. Les corps transidentitaires sont présents dans la nouvelle « Sexe confus » de Marie Pinsard décrivant le diktat d’une société où les personnes majoritairement intersex risquent d’être obligées, suite à un projet de loi, de choisir un genre à leur majorité. Elle présente un monde futuriste où le bonheur de « construire sa propre identité sans tenir compte des caprices de ce que l’on appelait autrefois la nature » est menacé par l’instauration de législations liberticides. Lorsque la narratrice se regarde nu-e dans le miroir, elle contemple avec satisfaction ses deux organes sexuels et se morfond d’être condamné-e à une condition conventionnelle : « Je m’acheminais sans conviction vers une orientation bisexuelle avec un genre à dominante féminine ». Ce conformisme volera en éclat lorsqu’elle laisse libre cours à la force de son désir hermaphrodite : « Mon bas-ventre continuait toutefois de frémir, j’étais à fleur de peau, et ce que l’un de mes sexes avait terminé, l’autre le réclamait à présent ». C’est sans doute la nouvelle de Clarissa Rivière « Premier amour » qui est l’une des plus optimistes du recueil, montrant de quelle façon un jeune diplômé explore sa sexualité en faisant l’amour avec une femme extraterrestre capable de démultiplier ses orifices et ses caresses : « A tâtons, dans le noir, il lui semblait deviner un corps de rêve aux milles mains caressantes, aux milles bouches gourmandes ». Alors que nous vivons aujourd’hui dans des univers sociaux où les individus prennent un curieux plaisir à exalter ce qui les différencie, que cela soit au niveau de la culture, de la religion ou de l’orientation sexuelle, la nouvelle de Clarissa Rivière parle d’un adolescent terrien qui découvre l’amour dans les bras d’une extra terrestre dont il ignore tout du physique. La jouissance qu’il a eu dans le noir en sa compagnie lui suffit pour avoir envie de vivre toute sa vie avec elle, sans chercher à se poser de question sur son apparence : « Bientôt Franck eu le vertige et préféra ne plus se poser de questions. Il renonça à tester les possibilités de l’Alien pour simplement se laisser aimer passionnément et jouir dans sa bouche, son sexe, il ne savait plus ». Peut-être que le fil rouge qui réunit les différentes nouvelles du recueil se trouve dans cette espérance qui se dégage du contact entre les corps, susceptibles de déboucher parfois sur de profonds sentiments amoureux.

Jean Zaganiaris           

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