Publié dans Littérature

Les visions romantiques de Lily Dufresne

Lily Dufresne, Premier émois d’une étudiante, Dominique Leroy, 2014.

 

Gabrielle est une jeune étudiante en littérature à l’Université de Bordeaux 3. Elle mène une vie solitaire, bien souvent à l’abri de sa petite chambre où elle se laisse bercer par les Nocturnes de Chopin. Gabrielle est une rêveuse, une romantique. Elle imagine sa vie et crée un monde de fantasmes où tout est simple. La réalité assommante du cours de Méthodologie l’ennuie : «La méthodo, une matière barbante où le prof pointe les présents, menace ceux qui seraient tentés de sécher ses cours des pires notes au partiel (unique partiel, dieu merci ! Le cours ne se poursuit pas au deuxième semestre !) et répète sempiternellement que c’en est fini du lycée, qu’il est temps pour nous de mûrir et de devenir autonomes ».  Gabrielle est amoureuse de Nathan, l’un de ses camarades du cours. Elle l’imagine tendre et attentionné. Timide et réservée, Gabrielle a quelque chose de ces femmes romantiques dont parlent les poètes de l’amour courtois.  Dans sa tête, elle imagine que Nathan lui fait tendrement l’amour mais elle n’ose pas faire le premier pas, même lorsqu’il la regarde : «Et lorsque son regard tombe sur moi, je fuis ses yeux en baissant la tête sur ma feuille. Un peu honteuse de recommencer ce manège, un peu honteuse d’être aspirée par lui, d’être incapable de cesser de l’admirer, un peu honteuse de ma lâcheté lorsqu’il m’interroge en silence. Je me dérobe encore… ». Lorsqu’elle finit par l’inviter chez elle, la réalité sera toute autre que ce qu’elle imagine. Nathan s’avère être un macho impénitent, qui lui met la main aux fesses et tente de la prendre sans avoir la moindre attitude romantique à son égard : « Rien ne m’excite plus, si tant est que son geste dans l’escalier m’a un peu émoustillée. L’excitation, ça prend du temps, ça s’apprivoise. Alors que ses gestes sont trop soudains, trop brusques. Et ses mots qui résonnent à mon oreille! J’en suis mortifiée. Pourquoi ces mots infamants ? Pourquoi se jeter sur moi comme sur une proie ? N’avons-nous pas le temps de faire connaissance ? De nous découvrir peu à peu ? Sa main directement sur mon sexe ! Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar ! ». Ce cri du cœur de Gabrielle a quelque chose de salutaire. Il s’agit d’une déconstruction dans les règles de tout cette dimension patriarcale et sexiste que l’on trouve bien souvent dans les premiers rapports sentimentaux, où l’homme a tendance à profiter de l’inexpérience de la fille et lui faire sentir pernicieusement que ses réticences sont déplacées. Lily Dufresne ne donne pas de leçon de morale. Elle se contente de mettre en avant l’humanité et le romantisme de son personnage. Gabrielle se refuse à Nathan et le met dehors, après s’être fait copieusement insultée. Elle sait rester digne face à l’abjection de cet homme qui lui dit avoir couché avec 3 personnes depuis son arrivée à la fac. Une fois que la porte se referme derrière son amour déçu, elle s’effondre en larmes. Ce sera  son amie Blandine qui viendra lui apporter un certain réconfort. En même temps qu’elle pleure dans ses bras, elle se sent attirer par elle : « Son sein moelleux, ses gestes doux, sa voix apaisante. Je la désire pour tout cela à la fois. C’est aussi imprévisible que puissant. Je la désire pour sa douceur, pour sa tendresse, pour son chuchotement de femme qui sait les peines et le moyen de les consoler. Je lève la tête. Blandine me paraît alors si belle ! ». Si une lecture réaliste pourrait trouver cette romance caricaturale, une autre lecture, beaucoup plus empathique, ne peut qu’être sous le charme de cette belle histoire, qui injecte le romantisme utopique dans la littérature. Blandine est comme un ange tombé du ciel, qui sauve Gabrielle de « son cauchemar » et de cette solitude mélancolique. D’ailleurs, dès le début du récit, cette adolescente androgyne ne cache pas l’ambivalence de ses attirances : « J’ai un visage pâle, des yeux marron, des cheveux châtain, des mains assez petites, un corps sans formes. Aussi plate de poitrine qu’étroite de hanches. On nomme ce genre de silhouette « androgyne ». Et peut-être est-ce un peu ce que je suis… je veux dire, psychologiquement. Un peu garçon et un peu fille, un peu attirée par les uns et par les autres. Tout cela est assez flou dans ma tête… »Dans un contexte où les débats autour du mariage pour tous ont rappelé que l’homophobie reste une réalité en France, l’histoire d’amour entre Gabrielle et Blandine a quelque chose de profondément attendrissant, surtout lorsque les deux amantes refusent de se cacher et s’embrassent publiquement comme n’importe couple amoureux. Aux antipodes de la construction sociale des pratiques lesbiennes pour mecs avides de porno mainstreaming, Lily Dufresne écrit plutôt sur la complicité sentimentale de deux filles qui s’aiment et construisent sereinement une magnifique histoire d’amour, partie pour durer toute la vie.

JZ

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