Publié dans Littérature

Voir Venise et mourir…de plaisir

A propos du roman de Miriam Blaylock, Venise for ever, dessins de Denis, Edition Dominique Leroy, 2014.

51RZcDFg05L._SL160_La nouvelle de Miriam Blaylock Denis est incontestablement bien écrite et emmène le lecteur dans une sombre intrigue de domination, en prenant soin de livrer aux lecteurs une description précise des lieux vénitiens et des différentes scènes de plaisirs traversées par l’héroïne du récit. Cette énigmatique Mademoiselle Renard, dont on ne sait presque rien du physique, se fait enlever à son arrivée de l’aéroport de Venise par des inconnus alors qu’elle s’apprête à rejoindre son amant. Ces derniers l’amènent de force dans une vieille demeure de la cité des Doges. D’emblée, la magnificence de la ville est déconstruite : «Ils entrèrent soudain dans un étroit canal, que bordaient de hautes maisons de trois ou quatre étages et dont les fondations noircies trempaient dans une eau visqueuse et opalescente. Des murs de brique pelée, dont le crépi avait été mangé par quelque gale ignoble, se reflétaient en rouge sur le vert de l’eau stagnante ». Les visions romantiques idéelles et fleur bleue volent également en éclats. Mademoiselle Renard est à Venise pour être la proie de libertins lubriques et brutaux, proches des personnages du marquis de Sade. D’emblée, partie prenante d’une mise en scène dont les subtilités se révèlent tout au long du récit, elle est brutalisée par les domestiques en  perruques poudrées qui lui font ingurgiter un horrible plat, la déshabillent entièrement, lui font prendre un bain durant lequel elle est frottée par une vieille femme qui s’attarde sur ses parties intimes et lui attachent un corset qui lui arrache immédiatement des larmes silencieuses. Ensuite, les occupants de la demeure la mettent à la porte, ne couvrant son corps nu que d’une longue cape noire et or, profondément décolletée. Elle est recueillie par un homme séduisant qui la prend sur son bateau et la viole alors qu’ils naviguent sur les eaux vénitiennes. A ce niveau, nous avons été frappé par la violence du récit et par les brutalités qui s’abattent sur cette femme, dont on ne sait rien du contrat qui la relie à son maître. Mademoiselle Renard se demande sans arrête si c’est ce dernier qui est l’instigateur du jeu ou bien si elle a été réellement enlevée. On saisit bien que son amant est un dominateur et qu’elle est sa soumise mais la nature du lien symbiotique reliant les deux personnages dans cette mise en scène, qui est aussi une façon d’éprouver Mademoiselle Renard, reste lugubre. Le lecteur est emporté tout autant que la fille dans cette violence et les scènes de viol mettent mal à l’aise. La scène sur le bateau indique que le jeu prend une tournure malsaine : « Il l’enfourcha et s’assit lourdement à cheval sur sa poitrine, se fit enjôleur, puis suppliant, tenant toujours sa queue d’une main et l’écrasant de tout son poids.— Prego, Signorina… Per favore ! Elle secoua la tête, suffoquée, et ne put que geindre faiblement. Il dut prendre sa réaction pour un encouragement car, bien qu’elle continuât de haleter non en cadence, il lui fourra son gland entre les lèvres et lui força calmement la bouche, centimètre par centimètre, en lui caressant tendrement la gorge et les joues sous le masque ». La vision fantasmagorique du viol, avec les représentations de la femme qui finit par aimer cela, ne vont d’ailleurs pas sans poser problème ; quand bien même elle est montrée sous l’ambivalence d’un personnage en proie à des sentiments contradictoires « d’excitation » et «  répulsion ».  Certes, depuis le revêtement du costume à un autre viol collectif où l’un des personnages sait facilement trouver ses zones érogènes, en passant par le passage où elle est en pâture à ces couples qui jouent avec son corps en offrande pendant que les hommes pénètrent leur compagne, l’auteure montre qu’il s’agit un jeu. D’ailleurs, la quintessence est d’être dans la posture ambigüe qui amène à se demander si c’est un jeu ou non. Mais est-ce que le fait de se faire battre, violer, humiliée, ravir même à son orgasme en se demandant si c’est son amant qui est l’instigateur du jeu reste toujours dans le domaine trivial ? Parler à la place de Mademoiselle Renard, dire qu’est-ce qui serait bon au  niveau de sa jouissance serait bien entendu indécent. Même si cela est difficilement pensable pour le viol, il aurait pu être intéressant de suivre la démarche d’une écrivaine relatant les plaisirs ressentis par une femme dans ce type d’expérience. Or, notamment lors de la scène finale, on sent que le personnage féminin est dans un rapport ambivalent à la jouissance et que cette souffrance intériorisée empêche toute résistance, toute subversion, toute liberté de choix, voire tout possibilité d’orgasmes. Dans Salo et les cent-vingt journées de Sodome, la cruauté exercée sur les corps n’a rien de libérateur et ce n’est pas un hasard si Pasolini a adapté ce roman de Sade dans le contexte du fascisme italien. Alors que dans La vénus à la fourrure, mis en scène au cinéma par Roman Polanski et interprété par la magnifique Emmanuelle Seigner, c’est le soumis qui est beaucoup plus fort et beaucoup plus gagnant que le maître. On ne sent pas que cette relation épanouie vraiment Mademoiselle Renard, qui encaisse des épreuves douloureuses en retenant les sanglots dans sa gorge et en gardant pour elle ses frustrations. La scène avec la bouteille de vin d’un grand cru est emblématique. Le plaisir de Mademoiselle Renard semble se trouver avant tout lorsqu’on lui enlève son corset, après toutes ces souffrances endurées. Bien entendu, cette lecture n’a pour but de dire à l’auteure de quelle façon elle aurait dû présenter le plaisir de cette soumise. D’ailleurs, Miriam Blaylock montre que Venise reste la ville des amoureux…

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