Publié dans Littérature

Madame rêve : A propos de Correspondance charnelle de Clara Basteh (Tabou Editions, 2012).

« Raconte-moi, fais-moi rêver, fais-moi jouir encore sous d’autres projecteurs… ».  Il y a un côté « Madame rêve » dans cette correspondance fictive écrite par Clara Basteh. Comme dans la chanson d’Alain Bashung. Même si dans le récit, l’héroïne est présentée sous le nom de Clara Basteh, le lecteur doit bien avoir en tête que l’auteure du livre utilise ce « je » pour démarquer sa vie personnelle des expériences littéraires qu’elle raconte. Le fait de dire « je » est un artifice littéraire et permet d’écrire en étant quelqu’un d’autre, en jouant à être une personne de fiction, irréelle. Rimbaud l’a dit : « Je » est un autre. Et l’écriture reste un jeu, permettant de créer des univers concrets mais fictifs où les utopies les plus folles peuvent se réaliser.

A Béranger,  présenté dans le récit comme son amant, le personnage principal écrit de longues lettres passionnées et brûlantes de désir. Clara est une libertine qui cherche le grand amour.Elle veut aller au-delà des plaisirs intenses mais éphémères des parties de sexe. Elle veut la quintessence de son partenaire. Elle exige le meilleur de cet homme, qui la fuit tout autant qu’il cherche à l’aimer dans une fusion symbiotique : « Je suis prête à crier ma joie en toute liberté, sans mains ni cheveux dans la figure pour protéger ma réputation. Je suis prête à exhiber sans masque ce quelque chose d’indicible qui vient du meilleur de moi-même. Donnons-nous l’un à l’autre ce qui ne se prend pas ». En même temps, cette correspondance prend très vite des allures ambivalentes. Les genres sont rapidement inversés, bouleversés, troublés de l’intérieur. Béranger est un travesti qui aime se sentir femme. Il aime mettre des robes et susciter le désir des hommes, en laissant au gré du hasard la question de savoir « qui baisera qui » lors des ébats. Béranger éprouve une jouissance indicible à être désiré en tant que femme, même s’il n’est pas trans. Clara précise ce point dans l’une de ses lettres à Théo  : «Et puis arrête de parler de lui comme tu le fais, d’abord ce n’est pas un transsexuel mais un travesti ; tu fais la différence quand même ? Les trans hormonés sont recherchés pour leurs capacités de domination tandis que les travs sont souvent des soumis. Les hommes hétéro sont friands de ces créatures, friands de couilles sous les jupes et de queues dans les petites culottes. La féminisation délivre l’autorisation de bander pour un mec, de l’enculer ou de se faire enculer par lui. C’est le passeport pour la transgression dans un pays où la pruderie le dispute à l’immaturité sexuelle ». Béranger lui-même tient à garder sa masculinité et jouer la carte du travestissement et non pas celle de la transition. Il est à la fois homme et femme : «Ajoute à ça que vêtu de ton tailleur et de tes perles, je me suis trouvé délicieux dans le regard de notre proie ! Je me demande si je ne devrais pas prendre des hormones pour avoir de petits seins mais il paraît que ça fait taire le mâle en soi, donc négatif ! ». Même si elle  ne reste pas insensible à ses jeux androgynes, Clara est surtout attirée par la masculinité de Béranger. Elle aime sentir son sexe en érection lors des séances de photos qu’ils font ensemble en tant que modèle. En même temps, elle prend un plaisir intense à le sodomiser avec un gode ceinture et à le sentir jouir intensément sous ses coups de reins. Dans une lettre qu’elle adresse à Théo, elle évoque son attirance pour les gays : « Tu sais, j’ai toujours aimé les pédés ; j’en ai eu plusieurs, je veux dire sexuellement… Je reçois moi-même des propositions en provenance de ce site-là, ne me demande pas d’explications! ». Mais sa rencontre avec Béranger va beaucoup plus loin que ces simples parties de jambes en l’air organisé via les sites de rencontres, dont on peut lire une analyse sociologique intéressante dans les travaux ethnologiques de Philippe Combessie ou dans le dernier ouvrage de Jean-François Bayart intitulé Le plan Q. La relation très forte qui la relie à son amant est une régénération de tout son être : « En ce qui me concerne, le jour où ce travesti m’a embrassée pour la première fois, j’ai ressenti à son égard un désir aussi impérieux qu’inattendu. Je suis entrée en résonance avec lui en une vibration durable et régénératrice ». Béranger aime être soumis et dominé. Il aime être pris comme un objet de jouissance et se délecte de la façon dont ses partenaires prennent possession de son corps. Et c’est là que l’on peut se demander si Béranger est un personne à part entière du récit ou bien une invention de toute pièce créée par la narratrice. Béranger n’existe peut-être pas et ne serait que le double masculin de Clara. Comme nous l’avons dit, « JE » est un « autre » mais « l’autre » peut aussi être « moi », pour reprendre une idée forte de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi…Plus l’on avance dans cette correspondance fictive, plus l’on pense aux échanges épistolaires des Liaisons dangereuses de Laclos, où la chair des mots laisse entrevoir entre les lignes l’ambivalence du désir libertin, qui peut être aussi un désir amoureux. Malgré ses airs de Merteuil, jouant avec amusement des plaisirs du libertinage, Clara  incarne plutôt la présidente de Tourvel, dont la pureté d’âme romantique l’amène à exprimer sans état d’âme et sans calcul son amour pour Béarnger. Ce dernier ne va pas sans rappeler le vicomte de Valmont, tiraillé entre la recherche pur d’un plaisir « dé-cérébralisé » et l’attachement sentimental à cette partenaire hors paire avec qui il partage intimement sa libido. La présence de la marquise Merteuil semble être plutôt masculine et est incarnée par le comptable, le mari de Clara ou bien  encore Maximilien, un libertin sans aucune vertu. Toutefois, l’amour sera au rendez-vous. Clara laisse échapper une déclaration malgré elle : « C’est la première fois qu’il me prend comme une femme. Un mot d’amour m’échappe, je me mords la langue. J’ai trahi le secret de l’intime qui n’est révélé qu’à l’élu… ». Même si elle sait que le chemin de la passion est aussi un chemin de croix et que l’avenir reste toujours semé d’ embûche, le jeu de l’amour vaut quand même la chandelle.

Jean Zaganiaris

 

 

 

 

9782915635980FS b769cb4266ba0a22d17a76.L._V155890791_SX200_

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s