Publié dans Non classé

Errance

Noann Lyne, L’ivresse des sens, Sous la Cape, 2014

 

« L’ivresse des sens » est un récit troublant, décrivant une sexualité de plaisir avec une étrange violence. La violence de se perdre. Perdre son corps, son esprit. Perdre aussi sa mélancolie, ses angoisses, ses douleurs. Perdre tout cela dans l’errance, dans le hasard des rencontres de nuit, dans le contact brulant entre les corps. La narratrice aime se perdre dans le sexe anonyme des hommes, dans la chair des inconnus.  La nouvelle commence par relater ses expériences dans un cinéma appelé le « Mini-Minuit » où, telle l’héroïne du film Irina Palm, elle joue avec les pénis anonymes des hommes traversant une cloison qui les maintient éloignés d’un corps auquel elle ne veut pas qu’ils aient accès : « Dans chaque cabine, un écran LCD diffusait des films plutôt glauques, rien de bien glamour, des sodomies à la chaîne, des partouzes, gang-bangs et autres fantasmes pour mecs en chaleur. Je me suis demandé ce que je venais faire dans cet endroit répugnant. Les murs étaient tachés et ça sentait la semence de mâle en rut ». Elle a commencé à fréquenter ce lieu car elle avait envie de sexe et qu’elle n’a trouvé nulle part où aller que dans cet endroit sinistre. Elle a conscience que ses hanches de femme forte ne sont pas en adéquation avec les canons de beauté d’une société basée sur les apparences et ne lui permettent guère de faire l’objet de convoitise de la part des hommes : « Un surpoids désespérant, l’envie de me jeter par la fenêtre ou sous les roues d’un camion. Dans notre société, la minceur est la norme. Norme imposée par les revues, certes, mais norme quand même. D’aucuns disent : tu es une belle grosse. Bon, d’accord d’accord. Il n’empêche qu’on ne se sent pas obligé de dire à une autre : t’es une belle maigre ». Lassée par les films pornos standardisés et par la solitude des plaisirs masturbatoires, elle erre dans la nuit à la recherche d’expériences concrètes avec des hommes qu’elle n’ose pourtant pas encore aborder directement. Son manque de confiance est inévitablement lié à ces sociétés fortement dotées de normes qui la font sentir mal dans sa peau. « L’ivresse des sens » décrit avant tout la vulnérabilité et la précarité des corps. La narratrice se réfugie dans ces contacts éphémères et anonymes, fuyant tout contact humain et toute émotion susceptible d’être partagée. Toutefois, la rencontre impromptue avec un homme fréquentant ce cinéma va l’amener du dégoût de soi à la magnificence de son corps. La reconquête de l’estime à l’égard d’elle-même va paradoxalement passer par une découverte de l’envers du décor. L’homme l’emmène dans une pièce du cinéma où se trouvent un certain nombre d’individus qui lui inspirent un sentiment d’effroi : « Je regarde tout autour, je vois les visages hébétés, des hommes mous pour la plupart, recroquevillés, usés. Bon sang, est-ce de ces hommes que j’ai reçu la semence ? Quelle folie j’ai eue de sucer ces inconnus, sans m’enquérir de leur physique. Ils sont moulurés, décatis, ils avancent en clau­diquant. On se croirait dans un home pour handicapés, un mouroir même, tant ils sont mal en point. Quel triste échan­tillon de la race humaine ! ». Cette répulsion ne l’empêche pas de livrer son corps à leurs caresses. Elle sent un profond ravissement – au double sens que Marguerite Duras attribue à ce terme – lorsque ces hommes montrent leur excitation : « Tous les hommes autour de moi bandent comme des cerfs. C’est moi qu’ils admirent, mon corps, mes formes, en dépit des bourrelets qui m’ont toujours fait horreur. Étais-je donc la seule à me trouver moche ? Les mains commencent à me parcourir, à caresser mes seins, mon ventre. Mes vêtements se retrouvent éparpillés sur le sol. Le monde autour est subitement pris de passion…Pour moi ! ».  Comme si la quête du plaisir passait aussi par ce dérèglement violent des sens dont parle Rimbaud dans sa « Lettre du Voyant ». La narratrice trouve l’amour en s’offrant sous le regard de cet homme énigmatique à ces individus excités qui vont la prendre un par un. En même temps, cet inconnu joue le rôle de protecteur et l’accompagne dans la réalisation de ses fantasmes inconscients, notamment en virant un des types qui essaie de la pénétrer sans préservatif. Elle commence à ressentir de forts sentiments affectifs à l’égard de cet homme qui la respecte mais qui la pousse dans ses derniers retranchements : « Il m’avait observée, il savait ce que j’aimais et les blocages qu’il fallait briser. Me voilà étendue sur le dos, couverte d’effluves. Les hommes qui le peuvent encore me prennent l’un après l’autre, toujours plus fort, tandis que je hurle. Mais un seul ne vient pas, l’essentiel : mon maître lui-même. Je ne comprenais pas pourquoi il se refusait. Je lui avais demandé mais il avait fait la moue. Il se contente de me caresser, semblant adorer le contact du sperme sur ma peau, et sur mes seins surtout, il les caresse avec passion ». Cet amant est à ses côtés uniquement pour se réjouir de la voir prendre du plaisir. Sa seule jouissance est de contempler le spectacle de cette femme comblée par l’immanence de son désir et réconciliée avec son corps. C’est sans doute à ce niveau que se trouve la force du récit de Noann Lyne.  Dans la noirceur de cette mélancolie érotique, l’auteur réussit à introduire la beauté de l’enchantement amoureux et à produire un récit romantique, avec de magnifiques lueurs d’espoir.

Jean Zaganiaris

ivresse-sens

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