Publié dans Littérature

quelques chroniques littéraires du Maroc

L’écriture : un exercice périlleux

A propos du roman de Abdellah Baida Le dernier salto, Rabat, Editions Marsam, 2014.

(paru dans Libération (Maroc) février 2014)

Enseignant de lettres à l’université de Rabat Agdal, Abdellah Baida a publié trois essais importants sur la littérature marocaine. Avec Le dernier salto, il fait lui-même ce saut périlleux pour venir atterrir  dans l’espace des romanciers du Maroc. En écrivant et publiant son premier roman, il rejoint tous ces auteurs qui, depuis Khair-Eddine à Mohamed Leftah en passant par Edmond El Maleh ou Mostafa Bouignane, jalonnent ses critiques littéraires. Le dernier salto n’est pas une histoire littéraire dont on pourrait faire le résumé mais plutôt d’un voyage au sein d’univers multiples et entremêlés. Chaque lecteur aura son interprétation en lisant ce roman important qui, au même titre que les productions récentes de Youssef Wahboun, Boutaina Azzami, Mamoun Lahbabi, Baha Trabelsi, Lamia Berrada Berca ou Hicham Tahir, fait partie de cet envol que connait actuellement la littérature marocaine. Trois thématiques importantes nous ont semblé être présentes dans Le dernier salto : le rapport au temps, le rapport à l’innommable, le rapport au lecteur. Abdellah Baida commence par s’en prendre au temps, dont il brise la linéarité fuyante. La figure du salto immobilise l’instant. Comme chez Walter Benjamin lu par Edmond El Maleh, le temps n’est plus une ligne droite qui file entre nos doigts et nous mène vers la fin de la vie. Il devient cyclique, fragmentaire, immobile. L’écriture est un saut périlleux qui permet aux êtres mortels d’accéder à l’éternité. Comme dans la Recherche de Proust, les grands-parents, ces personnes fragiles qui marquent les enfants à travers une rencontre intense et éphémère, continuent d’exister grâce à l’imaginaire de l’écrivain, qui sait écouter les silences d’ici bas et de l’au-delà. L’écriture salto déconstruit la matérialité de la vie, qui ne peut être réduite à du temps qui passe. Elle invente une nouvelle spiritualité terrestre, en opposition avec la violence des prêches fondamentalistes et théocratiques, et aide à mieux affronter la mort, en reculant pour mieux sauter, en se plongeant dans le passé, notamment la magie de l’enfance, pour mieux affronter l’avenir incertain. L’écrivain vole le temps à la réalité et en fait une œuvre d’art, en créant un monde où la vie est toujours présente. Les phrases qui couvrent les pages sont des veines et des artères d’un organisme vivant, à travers lequel circulent éternellement les existences chères.

Ensuite, Abdellah Baida se confronte à l’innommable. Les silences des êtres qui nous entourent sont parlants et il faut savoir les écouter et les comprendre. La vie est peuplée de secrets cachés, qui sont à découvrir, et la quête de l’écrivain est de bien saisir la façon dont on peut mettre des mots sur des sensations, des émotions, des phénomènes. La lecture aide à s’évader de la réalité, à la recréer à partir de son imagination, de ses désirs, de ses fantasmes. En évoquant l’enfance du jeune Mohamed qui découvre sa fascination pour les livres et l’écriture, en racontant les errances d’un écrivain en quête d’inspiration ainsi que l’histoire du jeune Alim qui rejoint un groupe d’islamistes ou de Zineb, la prostituée au grand cœur, Abdellah Baida invente un monde entre fiction et réalité, entre rêve et vécu. Le péril de l’exercice littéraire est d’arriver à marcher sur le fil du rasoir, sans chuter dans le néant. C’est pour cela qu’après le temps et l’innommable,  Abdellah Baida entreprend un exercice risqué avec les lecteurs, définis comme étant « l’ami ennemi » de l’écrivain. Le salto est un mouvement périlleux, qui nécessite de bien maîtriser la montée, la rotation et la réception. Tout est affaire de triptyque. Dans les films hindous que le jeune Mohamed va voir au cinéma, cette figure exécutée à la perfection par le héros suscite l’admiration et l’attirance des femmes. Toutefois, les saltos qui réussissent dans l’imaginaire peuvent être ratés dans la réalité. L’écriture n’existe pas dans les univers fictionnels qu’elle créée. Elle reste avant tout une pratique sociale, soumise aux contingences d’ici-bas. Contrairement aux héros des films hindous ou asiatiques, l’écrivain peut échouer et ne pas retomber sur ses pieds. Comme le dit l’auteur lui-même, il n’est guère de hauteur qui ne soit proche d’un abime. L’écrivain sait que les lectrices et les lecteurs de son livre, dont il fait d’ailleurs partie, seront sans pitié si le saut n’est pas correctement exécuté. Rédiger un roman est un sport de combat qui demande la maîtrise de la lecture, du recopiage, de la création. Mais le jeu en vaut la chandelle. Réussir cet exercice, comme l’a fait Abdellah Baida, c’est apporter une pierre supplémentaire à ce bel édifice qu’est la littérature marocaine.  Et inscrire tout un univers social au cœur de l’immortalité.

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat.

Le dernier saut d’Abdellah Baida

Driss Jaydane sur le divan

(paru dans Libération (Maroc) mars 2014

Comme le souligne Abdelkébir Khatibi, « tout livre est ce bouquet de dédicaces à la destination de l’inouï ». Le dernier roman de Driss Jaydane, Divan marocain (Le Fennec, 2014), ne raconte pas une histoire. Les histoires sont « des putains, vendues par des proxénètes » nous dit l’auteur. Elles passent leur temps à répéter mille fois ce qui s’est passé. Driss Jaydane rompt avec ce parti-pris littéraire. Un peu à l’image de ce que fait Michel Foucault en philosophie, il dresse une géographie au sein de la littérature. Driss Jaydane topographie,  expérimente, explore les zones de l’âme humaine. Il joue à promener le lecteur dans différents tableaux, avec un style poétique. Le divan est aussi un diwân. Le personnage parle à plusieurs voix ; étant tantôt le fils et tantôt le père, tantôt un homme et tantôt une femme, tantôt un individu sobre et tantôt une personne ivre, tantôt un enfant aisé et tantôt un gosse des rues sniffant de la colle.  Il traverse différents espaces, depuis un palais au Canada jusqu’aux chantiers marécageux où survivent des gens. Le temps n’est pas non plus linéaire dans le roman. Il revient par cycle. Le personnage essaie de raconter une histoire, en s’engouffrant chaque fois dans des chemins de traverse qui l’éloigne de sa route. Ces errances ressemblent tantôt aux terreurs ressenties par les personnages de Kafka, tantôt aux visions cruelles d’un Lautréamont. Le roman nous plonge dans des atmosphères surréalistes, en décrivant une ville qui « empeste la chair bouillie ». L’enjeu est de se perdre dans le récit et de pouvoir y flâner, à l’image de ces promeneurs égarés dans les ruelles obscures d’une ville inconnue. Cette écriture est un exercice littéraire autant qu’un projet politique. Car derrière cette bouche qui parle, ce sont des voix multiples qui s’expriment : « A l’origine, je suis venu pour parler de moi, et puisque vous semblez dire que vous êtes, tous, ou à peu près, là depuis le commencement de tout ceci, vous avez du ressentir comme une urgence dans ma voix, un besoin irrépressible de tout dire, n’est-ce pas… ». Si « Je » est un « Autre », comme l’affirme le poète Arthur Rimbaud, « Je » peut aussi être « plusieurs ». Cette pluralité de l’autre qui est en nous est sans doute l’un des motifs les plus puissants pour prendre la plume, dénoncer l’infamie, notamment d’enfants que l’on tue, et inventer un peuple qui manque. Derrière l’apparence du rêve, qui traverse le récit comme un fil rouge, c’est une exploration de la souffrance et de vulnérabilité des corps que nous livre Driss Jaydane. Avec une vision d’espoir au bout du chemin : celle de revêtir une chair inconnue et devenir immortel.

Jean Zaganiaris, CRESC/EGE Rabat

“Divan marocain”, le nouveau-né de Driss Jaydane

Vulnérabilité et précarité dans la littérature marocaine : Amères tranches de vie de Najat Dialmy (2012)

Le recueil de nouvelles de Najat Dialmy, intitulé Amères tranches de vie est constitué de 15 tranches d’existence. Les textes  ne sont pas des « histoires » avec une linéarité, une intrigue et une fin qui vient rationnellement clore le récit…Il y a quelque chose de suspendu et d’indicible dans ces récits…Ce ne sont ni les débuts, ni les fins qui comptent mais, pour reprendre l’expression de Gilles Deleuze à propos de Kafka, c’est le milieu qui est important…C’est par le milieu que se font les choses, que se déroulent les existences, que se créent des événements marquants, irréversibles, indélébiles. Un des fils conducteurs de ce recueil a trait à la vulnérabilité des corps. Ces amères tranches de vie dont nous parle Najat Dialmy sont fortement liées à ces « vies précaires » évoquées Judith Butler dans son livre Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Pour Butler, une personne précaire est une personne vivante mais dont l’environnement social où elle évolue ne considère pas son être comme étant doté d’une « vie » méritant d’être vécue dignement et d’être pleurée à sa mort. Les vies précaires sont les vies d’êtres humains qui ne profitent pas des possibilités d’épanouissement offertes à d’autres « vies », dont le statut et le degré de reconnaissance sociale font qu’elles sont moins exposées à la vulnérabilité. La première nouvelle, « Caprice », parle d’une vieille mendiante qui reçoit une aumône importante la veille de l’Achoura et décide de s’offrir un plaisir en achetant une glace au chocolat. Elle est incapable de  nommer ce produit qu’elle désire au marchand et se sent honteuse devant lui : « Elle avait honte ! C’était comme si elle venait demander quelque chose à laquelle elle n’avait pas droit » (p. 9). Même si elle a l’argent pour payer, elle n’est pas reconnue par l’épicier comme une cliente ordinaire car dans le quartier, elle est avant tout cette mendiante qui vit dans la rue. C’est à ce niveau que se trouve, à notre avis, la précarité de cette vie, dont Najat Dialmy rend compte de l’humanité, en montrant le plaisir que lui procure la dégustation de cette glace : «  C’était très froid, ça lui fit mal aux gencives, mais c’était vraiment exquis. Un morceau, puis un autre. Elle ferma les yeux : c’était l’un des plus beaux moments de sa vie ! Elle aurait voulu le prolonger, l’éterniser ! ». On pense à la jeune vendeuse de « La petite fille aux allumettes » du conte d’Andersen, qui arrive à entrevoir les images du paradis dans la rue glacial au sein de laquelle elle est en train de mourir. La nouvelle « Caprice » insiste sur l’appartenance de cette mendiante à un monde commun, à une humanité commune. Cette vieille mendiante est un être humain au soir de sa vie et  qui, lorsque son décès arrivera,  ne bénéficiera sans doute pas des pratiques de deuil commémorant l’importance de personnes qui ont vécu et qui ont compté pour d’autres. Quelle commémoration funéraire et quelles pratiques de deuil peut espérer un corps dont on n’est pas capable de voir la vulnérabilité, la fragilité, la précarité et l’humanité alors qu’il est encore en vit ?

Cette précarité omniprésente dans Amères tranches de vie n’est pas uniquement matérielle. Comme le montre la nouvelle « Rose épanouie », elle peut aussi être affective. Le récit évoque un jeune homme de 30 ans qui tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui. Cet homme souffre car il ne sent pas aimé en retour : « Ma tristesse, mon lamentable état d’âme me montrèrent la voie de la raison : l’amour qui n’est pas mutuel, qui ne procure pas la joie de vivre, qui n’est qu’une source de souffrances insolubles, est bon à condamner à mort » (pp. 19-20). A l’inverse, le personnage féminin de la nouvelle « Le fruit défendu » énonce qu’il n’y rien de « plus doux qu’un amour muet qu’on devine réciproque et que l’on sait impossible ». Il s’agit d’une femme mariée qui tombe amoureuse de son pédiatre. Contrairement au personnage de « Rose épanouie », elle sent que l’homme qu’elle aime n’est pas insensible à son charme : « Elle avait besoin d’être seule, de savourer seule ce délicieux moment où l’on découvre qu’on est aimé, qu’un cœur, bien loin, vibre pour soi » (p. 61). Cette femme souffre car elle est mariée et qu’elle ne peut abandonner facilement le foyer conjugal. En même temps, elle savoure les sensations que lui procure ce beau pédiatre, qui l’emmène dans un monde enchanté chaque fois qu’elle se retrouve en sa présence. On voit là qu’il y a peut-être une ambivalence dans ces amères tranches de vie, qui ne sont pas le fruit d’un regard misérabiliste sur la société…Comme dans les tableaux de Francis Bacon, il y a toujours une lueur d’espoir qui existe, malgré la noirceur des situations dans lesquelles nous évoluons…Le meilleur comme le pire peuvent arriver…Rien n’est joué à l’avance et on ne sait pas ce que nous réserve l’avenir : des prairies ensoleillées ou des larmes de sang ? 

La nouvelle « A la dérive » montre différentes précarités susceptibles d’être combinées au sein d’une existence. Ahmed est dans une précarité matérielle. Après le décès de son père et le remariage de sa belle-mère avec un autre homme, il  est viré de chez lui et se retrouve à la rue. Il est dans une précarité affective car il ne bénéficie d’aucune affection au sein d’un foyer qui est pourtant celui où il est né. Il se retrouve dans une précarité professionnelle, en exécutant un travail pénible au sein d’une briqueterie et en percevant un salaire misérable qui ne lui suffit pas pour vivre dignement. Il prend conscience de la précarité de son corps  lorsque le gardien de l’entrepôt dans lequel il dort essaie de le violer. Ahmed exprime la souffrance et la honte ressenties, suite à cette tentative de viol : «Il avait décidé de ne rien dire de peur de devenir la risée de tous les ouvriers de la briqueterie. Il savait bien, qu’au lieu de s’en prendre à l’abject, les autres s’acharneraient sur lui et ne verraient désormais en lui qu’un être faible suscitant les envies obscènes des dépravés » (p. 30). Il y a un enracinement de la violence et de la cruauté dans les pratiques sociales qui donne l’impression à Ahmed qu’aucun espoir, aucune issue n’est possible : « L’impuissance face à la fatalité est un sentiment atroce ! » (p. 50). La nouvelle « L’intrus » fait écho au personnage de Ahmed, en évoquant un enfant encore plus jeune qui vit dans la rue : « Ces gens sur la terrasse du café discutaient d’argent, de travail, de promotion, de femmes…Ces parents autour de la fontaine se réjouissaient à la vue de leurs enfants en train de jouer, bien habillés, bien nourris : ils éprouvaient un immense plaisir à les voir grandir…et lui, il était là, parmi eux mais si loin d’eux !! Si seulement ils avaient pensé à faire de lui l’un des sujets de leurs discussions ! Il aurait tant souhaité que quelqu’un daignât lui adresser un sourire, un vrai sourire, rien qu’un vrai sourire. Mais il savait fort bien que, pour eux, il était un gueux capable de tous les délits que sa condition pouvait lui suggérer de commettre. Il était en vérité un enfant qui n’avait pas droit à l’enfance, à une vraie enfance insoucieuse comme tous les autres enfants qui jouaient devant lui » (p. 45). Dans « Misère », l’évocation de cette précarité sociale est définie à travers la honte éprouvée par une personne sortie de son foyer douillé et chaud pour acheter des médicaments, et qui voit un jeune mendiant à qui elle souhaite donner l’aumône être chassé par un des employés de la pharmacie. La honte éprouvé par le personnage rappelle celle dont parlent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ?  : « Les droits de l’homme ne disent rien sur les modes d’existence immanents de l’homme pourvu de droits. Et la honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Lévi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée pour le marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque ». Plutôt que voir dans les nouvelles de Najat Dialmy des clichés ou une vision quelque peu mélodramatique du social, nous avons préféré considérer ces textes comme l’expression d’un rapport au réel, cristallisé au sein de productions littéraires remarquablement écrites, remarquablement humaines.

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur EGE Rabat (texte de présentation du recueil de nouvelles Amères tranches de vie de Najat Dialmy lors de la rencontre littéraire organisée  le mercredi 04 Juin 2014 à 16 heures, salle Khair Eddine, CRMEF, Madinat Al Irfane, Rabat)

Vulnérabilité et précarité  dans la littérature marocaine

Une névrose à deux

L’exécuteur testamentaire de Mohamed El Ouariachi Tani

(paru dans Libération (Maroc) juin 2014)

Ce premier roman de Mohamed El Ouariachi Tani fait écho aux souffrances relatées par Dostoïevski…Comme dans Crime et châtiment (1866), où l’on assiste aux tourments de Raskolnikov suite au meurtre de la vieille prêteuse sur gage, L’exécuteur testamentaire, pour une parodie d’une névrose à deux évoque la douleur de Mademoiselle S. L après le décès de son amant. Tout se déclenche lorsque le notaire apprend à la famille du défunt qu’une inconnue a été désignée par ce dernier pour gérer l’héritage et exécuter le testament. Lorsque la veuve rencontre cette maîtresse sortie d’outre-tombe, elle veut tout d’abord s’en prendre physiquement à celle qui lui a ravi son héritage. Mais, dès qu’elles se mettent à discuter dans un pub, la veuve est impressionnée par le caractère déconcertant de cette ravissante blonde, à la fois capable de sang froid mais dévoilant une fragilité intérieure. Elle souhaite cerner davantage la personnalité de Mademoiselle S. L. Une attirance homo-érotique semble s’installer entre les deux femmes : « Elle a senti une sensation incongrue la prendre en entière comme si elle était sur une parade amoureuse. Elle a eu honte d’elle mais en raisonnant par récurrence elle a conclu que tout cela était naturel et cette envie par ailleurs involontaire est un cousin de l’agressivité intime qu’elle nourrit vis-à-vis de sa rivale qui mérite d’un autre côté d’être désirée et même pour une partie perverse » (p. 32). D’emblée, ce sont les visages multiples d’Eros et de Thanatos qui mènent le bal. La veuve veut comprendre quel type de relation affective a pu avoir lieu entre le défunt et Mademoiselle S. L. Elle sait qu’elle a pris ses distances avec son mari mais en même temps, elle a du mal à accepter que ce dernier ait eu une liaison, dont elle n’a pas soupçonné l’existence. Le roman nous parle de la nature de cette relation mais en la définissant à partir des pensées de la veuve et de son univers mental, rempli d’interrogations mélancoliques et de vociférations outragées : « Cette femme est une libertine, une impie et son cher mari un banal dévergondé. Quoi qu’ils aient dit et même s’ils n’en finissaient jamais d’afficher des distances par rapport à leur grivoiserie ! Ils se sont bien vautrés dans leur luxure en toute impunité. Leur liaison clandestine restait maculée car c’est une relation extraconjugale, bannie par le bon sens et l’ordre en vigueur » (p. 69). La veuve est beaucoup trop pragmatique pour comprendre les relents passionnels de l’attirance amoureuse, qui défilent dans notre âme à la vitesse d’un cheval au galop. Elle n’est pas non plus névrosée et ne peut saisir l’intimité de cette union, même en lisant les lettres que son mari a écrites à Mademoiselle S. L.

Au fur et à mesure, les pensées de la veuve laissent la place à celles de l’amante, qui rendent compte de la vulnérabilité habitant son esprit. Ce n’est pas tant une culpabilité rationnelle qui la ronge mais une névrose obsessionnelle qui l’empêche de se sentir bien. Mademoiselle S. L n’a pas vécu une relation charnelle avec le défunt : « Qu’ils se détrompent car ils n’ont pratiquement jamais quitté la cité ensemble pour des raisons si basses. Et puis, verser dans la luxure idiote et se livrer tambours battants à de telles macabres tâches lascives n’était pas leur apanage et l’adultère au sens commun n’avait jamais eu lieu ! Leur relation peut être considérée à ces moments et à bon escient comme chaste ! » (p. 102). Toutefois, elle souffre car elle sait que les sentiments de cet homme étaient en dehors du cadre d’une union maritale. C’est l’ambivalence de sa position et de la nature de cet amour qui la tourmentent. La névrose obsessionnelle l’entraine vers des tendances masochistes, vers des situations où elle cherche à se faire du mal ou bien à faire du mal aux autres. Dans cette relation complexe avec la veuve, et ensuite avec son fils qui tombe amoureux d’elle, Mademoiselle S. L cherche à exorciser ses démons, à expier ce mal qui la ronge sans trop qu’elle sache pourquoi…Comme les personnages de Dostoïevski, elle cherche la rédemption dans un univers de souffrance dont elle ne parvient pas à s’enfuir…L’inconscient est orphelin, l’inconscient n’en fait qu’à sa tête…L’inconscient n’est pas un théâtre où l’on jouerait Œdipe sur un quelconque divan marocain mais une machine qui produit des névroses, des fantasmes, des mondes terriblement humains…

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat   

Une névrose à deux

Jean Zaganiaris, sociologue et enseignant-chercheur au CERAM /EGE Rabat

“L’obscurantisme ne s’oppose pas tant aux Lumières qu’au pluralisme des modes de vie et de pensée”


paru dans Libération (Maroc) mars 2014

Jean Zaganiaris, sociologue et enseignant-chercheur au CERAM /EGE Rabat
En rédigeant «Queer Maroc. Sexualités, genres et (trans)identité dans la littérature marocaine»,  l’enjeu pour le sociologue Jean Zaganiaris était 
de comprendre «le plaisir sexuel», «les rapports amoureux» 
et «les relations érotiques avec les autres» dans la société marocaine. Un exercice loin d’être une simple promenade pour cet enseignant-chercheur au CERAM/EGE (Rabat) dont les écrits sont souvent le fruit de longues recherches et 
d’investigations mûries. 
Pour sont dernier ouvrage, l’auteur de «Penser l’obscurantisme aujourd’hui» 
a dû explorer de fond en comble différentes œuvres littéraires marocaines abordant certains 
aspects/notions que son livre restitue sans tomber dans les a priori. 
«Je suis allé assister à un certain nombre de présentations publiques d’ouvrages et j’ai pu 
également faire des entretiens semi-directifs avec certains auteurs. C’est à partir de ces 
investigations sociologiques que j’ai voulu penser la sexualité dans la littérature 
marocaine et la façon dont les écrivaines et les écrivains parlent des pratiques sexuelles», confie-t-il. 
Résultats des courses, un ouvrage audacieux traitant avec intelligence des sujets considérés comme tabous au sein des sociétés arabes. Un travail de fourmi qui rappelle en outre «qu’il y a une présence quotidienne de la sexualité dans de nombreux romans mais aussi dans des films marocains tels que «Femme écrite» de Lahcen Zinoun, «Le jeu de l’amour» de Driss Chouika, «Zero» de Nourredine Lakhmari ou «L’amante du Rif» de Narjiss Nejjar. Jean 
Zaganiairis apporte un éclairage pertinent sur son ouvrage 
Entretien.
Libé : «Queer Maroc», votre dernier ouvrage, est présenté comme une œuvre audacieuse sur la sexualité, les genres et les (trans)identités. Qu’est-ce que le Queer ? Pourquoi s’intéresser à ces sujets et précisément à leur place dans  la littérature marocaine ?
Jean Zaganiaris : L’expression anglo-saxonne «queer» signifie étrange, bizarre, curieux. C’est aussi une façon d’insulter les homosexuel(le)s et les personnes ne se soumettant pas aux assignations de genre (garçon efféminé, fille masculine). Dans les années 90, des mouvements gays, lesbiens et trans (LGBT), ainsi que des intellectuels, vont se saisir du queer et inverser la stigmatisation. Le queer n’est plus une identité  discriminée mais une position, une déconstruction des normativités identitaires, notamment hétéronormées : «I’m queer; and so what?». Certains vont dire que tout cela n’a guère de rapport avec le Maroc et qu’il s’agit de théories occidentales. J’ai voulu rompre avec ce genre de posture culturaliste et différencialiste, considérant que ce qui sépare les gens est plus important que ce qui les unit. Cela amène à parler de sociétés «occidentales» permissives, notamment au niveau de la sexualité, et de sociétés «orientales» ou «islamiques», où le sexe serait censuré et réprimé. C’est avec cette construction sociale de la réalité que j’ai voulu rompre dans mon livre, en utilisant de manière importante les travaux de Michel Foucault sur la sexualité. Selon cet auteur, le sexe n’est pas tant réprimé que contrôlé et géré par des pratiques de pouvoir. Après avoir assisté à des présentations publiques d’Abdellah Taïa parlant publiquement de son homosexualité dans certains espaces littéraires ou bien en découvrant de nombreux romans marocains où les pratiques sexuelles sont évoquées explicitement, y compris sous une forme subversive, j’ai voulu travailler sur la place de la sexualité dans la littérature marocaine. Il ne s’agit pas tant de travailler sur cela à partir d’une étude des pratiques sociales mais en me plongeant dans des productions fictionnelles décrivant la réalité. Je suis parti de l’ouvrage de Khalid Zekri, «Fictions du réel», qui est le premier à parler de queer au niveau de la littérature marocaine, et j’ai aussi pu profiter des précieuses discussions avec Christiane Rivet, Abdellah Baida, Issam Tbeur et Driss Jaydane.
Vous avez autrefois consacré vos travaux à l’obscurantisme dont on retrouve  des pans entiers dans votre livre « Penser l’obscurantisme aujourd’hui ». Ne donniez-vous pas le sentiment de lever le voile sur une autre forme d’obscurantisme sur les questions que vous avez soulevées dans votre dernier ouvrage ? 
L’idée de mon livre «Queer Maroc» s’inscrit en effet dans la continuité de mes travaux sur l’obscurantisme. Si l’on part de l’idée que l’obscurantisme ne s’oppose pas tant aux Lumières mais au pluralisme des modes de vie et de pensée, les assignations identitaires  sont des formes obscurantistes particulièrement violentes qui s’exercent sur le corps des individus, notamment au niveau de l’orientation sexuelle ou bien des rôles de genres qu’il faut tenir au sein de la société selon que l’on soit une femme ou un homme. Toutefois, comme le rappellent Michel Foucault, Judith Butler ou Abdellah Hammoudi, à partir du moment où il y a un pouvoir qui s’exerce, il y a des formes de résistance qui se construisent.  Ce livre raconte l’histoire de ces modes de subversion face au contrôle bio-politique de la sexualité et la façon dont les discours de la littérature marocaine réinventent la tradition, en rompant avec certains discours puritains. Il y est donc également question de rendre visible la pluralité des modes de vie et de pensée.
 Comment traite-t-on un sujet aussi sensible sans tomber dans les a priori ? 
Pour moi, il était important de ne pas parler à la place des écrivaines et des écrivains marocains. Dès lors, mon travail ne se limite pas à faire une herméneutique de leurs discours mais de les aborder également par une approche terrain. Depuis 2008, je suis allé assister à un certain nombre de présentations publiques d’ouvrages et j’ai pu également faire des entretiens semi-directifs avec certains auteurs. C’est à partir de ces investigations sociologiques que j’ai voulu penser la sexualité dans la littérature marocaine et la façon dont les écrivaines et les écrivains parlent des pratiques sexuelles. J’ai retranscrit des discours qui existent publiquement dans les espaces publics. Il y a des auteurs qui évoquent les relations sexuelles hors mariage, les pratiques homosexuelles, le changement de sexe. L’enjeu est de comprendre de quelle façon ils en parlent et quels types de savoirs ils construisent.  Après, la question des rapports entre objectivité et subjectivité est très complexe dans la recherche. Les travaux sociologiques de Lucien Goldman et de Michaël Löwy ont montré les apories des approches positivistes en sociologie, prétendant faire une science de la société en s’affranchissant des préjugés, des a priori ou de ce que Durkheim appelle « les pré-notions ». Il ne s’agit pas d’être relativiste et dire que toutes les approches se valent. Mais il faut être humble et avoir conscience qu’il s’agit de tentatives de rupture avec les pré-notions. Dès lors, c’est l’approche terrain, avec un travail théorique et pratique sur soi pour être en mesure d’expliquer et de comprendre la réalité sociale étudiée, que j’ai retenue dans ce travail.
Vous vous êtes appuyé dans vos recherches sur plusieurs œuvres littéraires marocaines. Pouvez-vous nous en citer des exemples et nous dire ce qu’elles vous ont appris de concret sur ces questions ?  
En rédigeant ce livre, je me suis aperçu que ces œuvres littéraires insistent sur quatre grands enjeux politiques. Tout d’abord, certaines d’entre elles opèrent un renversement des rapports de domination homme/femme. La violence patriarcale n’est pas niée, comme le montrent des écrivaines telles que Noufissa Sbaï ou Souad Bahéchar, mais elle n’est pas représentée comme figée, statique, immuable. La sexualité devient dès lors une arme redoutable entre les mains des personnages féminins. L’infidélité ou bien l’excitation sexuelle qu’elles peuvent provoquer sans forcément satisfaire ensuite le partenaire masculin permettent aux femmes de mettre en œuvre certaines résistances face aux violences physiques et symboliques du patriarcat. On a cela dans «Capiteuses» de Stéphanie Gaou, «Etreintes» de Siham Bouhlal,  «La peau des fantômes» de Valérie Morales Attias ou bien dans les romans de Mamoun Lahbabi. Dans «Trois jours et le néant» de Youssef Wahboun, le personnage masculin n’est pas dans une position de dominant face aux femmes qu’ils fréquente. Celles-ci sont capables de résister aux injonctions de l’homme et ne pas donner leurs corps comme il le souhaite, notamment lorsqu’il s’agit de faire l’amour sans préservatif. Ensuite, ces discours littéraires montrent que le fait de vivre dans un pays où l’islam est religion d’Etat, n’empêche pas une partie des individus d’avoir une sexualité hors mariage sans ressentir de culpabilité ou de ressentiment. Les personnages de Laïla dans le roman de Baha Trabelsi «Une femme tout simplement» et de Thami dans «Morceaux de choix», écrit par Mohamed Nedali, incarnent ces pratiques sociales de manière emblématique. Une partie de notre corpus évoque également la force du désir homosexuel, à travers l’intensité des liaisons entre deux personnes du même sexe. On a cela dans des nouvelles de Siham Benchekroun ou de Baha Trabelsi parlant des amours lesbiennes ou bien dans les romans de Abdellah Taïa, de Rachid O ou de Mohamed Leftah pour l’homosexualité masculine. Ces amours font partie de l’espace littéraire marocain, même si peu d’auteurs soutiennent les luttes LGBT au sein des pays arabes. Enfin, certains discours montrent que les évocations de la transidentité sont loin d’être isolées dans la littérature marocaine. Les corps «androgynes», «transsexuels» ou «hermaphrodites» sont évoqués conjointement à un plaidoyer très fort en faveur des modes de vie métissés et hybrides. On a cela chez Abdelkébir Khatibi, Bouchra Boulouiz, Mohamed Leftah, Tahar Ben Jelloun ou Hicham Tahir. Et la lecture des travaux de recherche d’Arnaud Alessandrin, Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas, qui ont fait la postface de mon livre, a été très utile pour l’orientation de la troisième partie de ce livre. En rendant la sexualité publique, à travers diverses formes, les auteurs marocains donnent la parole aux gays, aux lesbiennes, aux personnes transgenres, aux femmes et aux hommes violés, aux épouses meurtries, aux amantes et aux amants passionnés, aux travailleuses du sexe, à ceux qui vivent dans la clandestinité des relations sexuelles hors mariage. Les discours écrits et oraux de certains auteurs montrent que l’on peut remettre en cause les représentations pudiques communément admises de la sexualité. Ils brouillent les frontières entre ce qu’il est possible de montrer et ce qu’il est convenu de cacher.
Les auteurs que vous citez sont connus dans le milieu culturel. Pourtant, cet aspect de leurs œuvres n’a pas souvent été abordé. Avez-vous une explication ? 
A ce niveau, il s’agit de penser les rapports entre les écrivains, le contenu des livres et les professionnels des médias, tant au niveau des conditions sociales des productions journalistiques qu’à celui de ses usages sociaux. Comme je vous l’ai dit précédemment, hormis Taïa, très peu d’écrivains sont dans des logiques militantes. Des écrivaines telles que Bouthaina Azami “Au café des faits divers”, Siham Benchekroun “Amoureuses” ou Baha Trabelsi “Parlez-moi d’amour” ont écrit sur l’homosexualité féminine mais lorsqu’elles font la promotion de leurs romans, elles n’insistent pas sur cela. Si le journaliste ne décide pas de les questionner sur cet aspect de leurs textes, il passe complètement inaperçu au niveau du grand public. Et du coup, on ne retient pas des affaires telles que celle du dernier combat du Captain Ni’Mat, dont la diffusion n’aurait pas été possible au Maroc soi-disant à cause de son évocation des pratiques homosexuelles. Or, l’homosexualité, qu’elle soit féminine ou masculine, est présente dans un certain nombre de romans publiés et diffusés au Maroc.  On insiste beaucoup sur les exceptions qui font l’objet d’interdiction au Maroc, mais on oublie qu’il y a une présence quotidienne de la sexualité dans de nombreux romans mais aussi dans des films marocains tels que «Femme écrite» de Lahcen Zinoun, «Le jeu de l’amour» de Driss Chouika, «Zero» de Nourredine Lakhmari ou «L’amante du Rif» de Narjiss Nejjar. Pour moi, l’enjeu en rédigeant ce livre a été de comprendre «le plaisir sexuel», «les rapports amoureux», «les relations érotiques avec les autres» dans la société marocaine. Et à ce niveau, j’ai une grande dette intellectuelle à l’égard de la littérature marocaine, qui a une importance capitale pour réfléchir sur ces questions.
Votre ouvrage entend restituer sans tabou les représentations plurielles de la sexualité, du genre et de l’identité dans cette littérature. Pensez-vous avoir réuni suffisamment d’éléments pour en donner une lecture instructive ? 
Il ne s’agit pas de dire que la sexualité est taboue dans les pays islamiques, mais de comprendre de quelle façon les pratiques de pouvoir essaient de la contrôler. La sexualité n’est plus taboue, car sa gestion fait l’objet de ce que Judith Butler appelle une performativité. On passe son temps à voir ou à entendre des choses sur la sexualité, accompagnées de propos constatant que cela doit être censuré. C’est à ce niveau qu’il y a un paradoxe qu’il ne s’agit surtout pas d’expliquer en invoquant une prétendue « schizophrénie » de la société marocaine. Mohamed Tozy a raison de dire dans ses travaux sur les pratiques sociales que les Marocains ne sont pas schizophrènes. La littérature permet de bien comprendre la dimension composite de la société marocaine et d’y resituer la sexualité, y compris hors mariage, avec des partenaires multiples ou bien entre des personnes du même sexe. Comme l’a montré Michel Foucault pour les sociétés européennes, le sexe est aussi ce dont on parle, même s’il est censuré. Dans «La volonté de savoir», il énonce cette idée : «Si le sexe est réprimé, c’est-à-dire voué à la prohibition, à l’inexistence et au mutisme, le seul fait d’en parler, et de parler de sa répression, a comme une allure de transgression délibérée». Cela semble s’appliquer également à la société marocaine.

Bravo Réda !!!

 

A propos du roman de Réda Dalil, Le job, Casablanca, Le Fennec, 2014. Lauréat du Prix Littéraire de la Mamounia 2014.

Lors de l’émission spéciale Prix littéraire de la Mamounia, animée avec brio par Samira Chetouani sur Luxe radio, tous les écrivains de la sélection ont présenté leur ouvrage. Nous gardons un précieux souvenir des échanges impulsés sur le plateau par Mélanie Frerichs Cigli et Yasmina El Kadiri, les deux chroniqueuses. L’élégance de ces deux « vénus sans fourrure », mais néanmoins vêtues d’un tailleur noir resplendissant et portant aux pieds des escarpins incisifs, était en harmonie avec les lectures pertinentes qu’elles ont faîtes de toutes les œuvres en compétition.  Depuis Au café des faits divers (La Croisée des Chemins) de Bouthaïna Azami à Nos plus beaux jours (Editions du Sirocco) de Moha Souag, en passant par La liste (Editions Le Fennec) de Naïma Lahbil Tagemouati, Le 31 février (Editions Plon) de Hafid Aboulahyane et bien d’autres romans écrits par des écrivains talentueux, le choix n’a pas dû être aisé pour les membres du jury. Il faut néanmoins un vainqueur et cette année, c’est Le job (Editions Le Fennec) de Réda Dalil qui a remporté la 5ème édition du Prix littéraire de la Mamounia. Le roman raconte l’histoire de Ghali, un jeune diplômé en Finances qui se retrouve au chômage après avoir travaillé pendant plusieurs années dans une grande entreprise. En toile de fond, il évoque un monde où la superficialité et le cynisme l’ont emportés sur l’éthique et le respect, que ce soit celui des autres ou bien de soi-même. Les univers sociaux peints par Réda Dalil sont peuplés de stigmatisation et de solitude. Nous ne sommes pas loin de cette désolation des parias dont parle Hannah Arendt. Etre un paria dans sa propre vie et voir peu à peu chaque possibilité d’espoir s’envoler de façon irréversible. Ghali erre avec sa mélancolie alcoolique entre les entretiens d’embauche voués par avance à l’échec, la tendre affection portée à une grand-mère de plus en plus malade et la vie de famille qu’il tente de construire dans son domicile avec l’épouse de son meilleur ami et Soukaina, leur petite fille. Le job qu’il cherche semble être un bien inaccessible. La grand-mère finira par décéder un jour ou l’autre, que cela plaise ou pas à Ghali. Et la femme de son ami, pour laquelle il éprouve la plus grande attirance, ne lui dira peut-être jamais qu’elle l’aime. Pourtant, Ghali veut continuer à croire en ces différentes échappatoires. C’est cette croyance désespérée en un ré-enchantement possible du monde alors que tout s’effondre autour du personnage principal qui semble être le fil rouge du roman. Même s’il a beau lire Pierre Bourdieu, parfois en  s’endormant sur des pages auxquelles il ne comprend rien, il ne se sent pas vraiment concerné par toutes ces prédispositions incorporées socialement et censées être réinvesties dans ses pratiques sociales. Il préfère vivre dans la misère plutôt que de revenir vers sa classe sociale d’origine. Lorsqu’il travaillait dans le monde de la finance, Ghali flambait comme un malade et passait ses soirées dans les boîtes avec des « créatures de la nuit » déambulant en mini-jupe dans les lumières translucides du trombinoscope. Maintenant qu’il ne travaille plus, l’argent des dépenses lui manque de manière pathologique. Il est comme un drogué qui n’a plus sa came et la recherche d’un emploi de cadre est comme une addiction dont on n’arrive plus à se passer et que l’on consomme à outrance, sans se rendre compte de la déchéance dans laquelle nous sommes entrainés. Le regard qu’il porte sur les filles s’est également décentré. Ce ne sont plus ces créatures nocturnes des discothèques qui font l’objet de son admiration mais les secrétaires aux lourdes boucles ondulées et aux jambes bronzées qui l’amènent jour après jour dans le bureau des Responsables des Ressources Humaines. Cette sombre odyssée dans le monde du chômage va mener Ghali au bord de la folie, vers « l’extase du néant ». Le narrateur du Job fait écho au personnage tourmenté peint par Youssef Wahboun dans Trois jours et Le Néant. Dans ce dernier roman, considéré par Réda Dalil comme un « OVNI au sein de la littérature marocaine » et qui aurait mérité une reconnaissance plus importante au sein des Prix littéraires, c’est également un homme au bord de gouffre qui nous entraine avec lui dans les dédales obscurs de l’existence. A travers un exercice de style littéraire prodigieux, s’appuyant sur les introspections internes d’un narrateur mis à genoux suite à un brusque licenciement, Réda Dalil pose une question terrible : dans une société ultra libérale et sans états d’âme à l’égard des individus lorsque les profits des entreprises sont menacés, où les conditions de survie économique de nombreuses couches sociales reposent de plus en plus sur des bases précaires et fragilisées, que fait-on lorsque tout s’effondre ? La réponse – si ce mot a encore un sens en littérature ? – se trouve dans les très belles pages du roman !! Bravo Réda !!

Jean Zaganiaris

paru dans Libération, 24 septembre 2014
réda-dalil

Le dernier salto dans Le Néant

A propos de Trois jours et Le Néant de Youssef Wahboun, Marsam, 2013.

Jean Zaganiaris, enseignant chercheur, CRESC/EGE Rabat

 

Trois jours et Le Néant (Marsam, 2013) de Youssef Wahboun est sans doute à la littérature contemporaine ce que Ulysse de Joyce a dû incarner de son temps, au moment de sa parution. Il s’agit d’une odyssée aux couleurs sombres, où la vulnérabilité d’un personnage au bord de la folie sert de fil conducteur au récit. Il est rongé par l’angoisse et la honte qu’il a de lui-même. Un narrateur s’adresse au personnage principal en utilisant le « tu » et met ainsi en lumière toutes ses faiblesses, à travers une voix qui l’interpelle : « Tu dormais toute la journée et passais toute la nuit à boire et à « fumer » avec des inconnus. Connaître des femmes que tu ne reverrais jamais. Souvent à ces séjours torrides hors de Rabat succédaient des semaines d’abattement et d’anxiété profonde ». Cet exercice de style permet de représenter les traits de caractère de cet homme dont on ne connait pas le nom. Celui-ci fréquente régulièrement Mouhja, avec qui il vit presque en concubinage et a des relations sexuelles hors mariage. Il courtise également d’autres personnages féminins, depuis les filles rencontrées dans les bars jusqu’aux femmes voilées qu’il lui arrive de draguer. Mouhja est très attachée à cet homme et sait le rassurer dans les moments mélancoliques qu’il traverse quotidiennement. Sa présence ainsi que les soirées au Weimar, le restaurant qui était au sein du Goethe Institut de Rabat, sont des échappatoires qui soulagent provisoirement son mal de vivre. Mouhja est un remède, un médicament, voire une drogue, qu’il utilise pour soulager sa douleur. Elle a certaines affinités avec le personnage de Sofia, présent dans le roman de Réda Dalil Le job (Le Fennec, 2014) et qui permet à Ghali d’entrevoir certaines lueurs d’espoir. Ce n’est pas anodin si c’est Mouhja qui lui amène le shit qu’il fume chez lui. Cette femme est l’opium du personnage principal, qui erre avec des pensées sombres dans les bars. Toutefois, le personnage de Youssef Wahboun n’accumule pas les conquêtes. Il n’est pas comme le boucher décrit par Mohamed Nedali dans Morceaux de choix (Le Fennec 2003), qui multiplie les expériences sexuelles. Il y a quelque chose de fragile et d’inabouti dans ses relations avec les femmes. Lorsque Sabah, une fille croisée en boite, reste dormir chez lui après avoir fumé plusieurs joints en compagnie de tout son groupe d’amis, il ressent une forte envie de lui faire l’amour mais se refuse d’aller plus loin dans une éventuelle relation, pas uniquement à cause de la présence de Mouhja. Lors de la présentation du roman le 24 janvier 2014 à l’Institut français de Rabat, Youssef Wahboun est revenu sur les lâchetés et les angoisses de cet homme, incapable d’assumer ses actes et d’être responsable. Son personnage masculin « est pire qu’un anti-héros ; c’est un loser ». Il a également évoqué les contradictions de cet homme : « Son attachement au monde montre aussi sa lâcheté…Il abandonne le ministère mais quand il reçoit un coup de fil de Bara, il a peur d’être viré…Cette errance, cette liberté qu’il s’octroie, il ne l’assume pas…Il y a une ambivalence dans ce personnage…Il vit dans ses contradictions ».  La rencontre avec Yasmine, une femme voilée en compagnie de laquelle il fume des joints, apaise provisoirement ses souffrances. Toutefois, cet exutoire reste éphémère, surtout lorsque Yasmine exige qu’il aille chercher des préservatifs s’il veut faire l’amour avec elle. En sortant de chez lui, l’homme tombe sur Mouhja et l’emmène du coup dans les bars de Rabat pour éviter qu’elle découvre Yasmine qui l’attend dans son lit. Cet ouvrage évoque la vulnérabilité des corps et l’ambivalence de la sexualité à travers les errances d’un personnage masculin au sein de la ville de Rabat. Parler de dimension tragique de la sexualité ne signifie en aucun cas que le roman de Youssef Wahboun verse dans le pathétique, dans la noirceur mélancolique ou dans le misérabilisme. Les errements existentiels des personnages, y compris lorsqu’ils sont en proie à des souffrances proches de celles exprimées par Francis Bacon, l’un des peintres préférés de Youssef Wahboun, ne sont pas incompatibles avec les touches d’humour, voire avec un certain optimisme de l’écrivain. C’est d’ailleurs ce qu’il dira lors de l’une de ses nombreuses présentations publiques : « L’humour intervient dans le roman, surtout lorsqu’il est au plus fort de l’angoisse ».

Paru dans Le Temps, septembre 2014.
youssef

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