Publié dans Philosophie, sociologie...

interview Jean Zaganiaris dans le n°10 de la revue marocaine LGBT « Aswat »

Parlez nous de votre recherche. Est-elle la première de son genre au Maroc ?
Je travaille sur les représentations du genre, de la sexualité et des transidentités  dans la littérature marocaine de langue française, à partir d’une approche philosophique et sociologique. Il s’agit de regarder la nature des discours écrits et oraux des écrivains marocains et de comprendre de quelle façon ces derniers parlent de sexualité. D’autres personnes se sont intéressées à ces questions, comme par exemple Khalid Zekri qui est le premier à utiliser les concepts de la queer theory pour penser l’œuvre de Rachid O ou d’Abdellah Taïa ainsi que Isabelle Charpentier qui vient de boucler un travail sociologique sur les représentations de la virginité chez les écrivaines marocaines et algériennes. Toutefois, ces travaux ne focalisant pas sur la question de la sexualité dans les discours des écrivains marocains, en partant notamment de l’apport de Michel Foucault. Pour ce dernier, il s’agit non pas de s’interroger sur la censure dont le sexe fait l’objet mais plutôt de comprendre la nature de la gestion et du contrôle dont il fait l’objet au sein de la société. Pour moi, Il s’agit de reconstituer une cartographie des discours sur la sexualité dans la littérature marocaine, en regardant les discours qui sont exprimés publiquement. Car le sexe est bel et bien exprimé publiquement au sein de nombreux romans de la littérature marocaine.
Pourquoi avez-vous choisi le Maroc pour faire votre recherche ?
Je trouve qu’il y a une richesse et une force dans la littérature marocaine que je n’ai pas vraiment vues ailleurs. C’est, pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, une littérature de « l’immanence ».C’est une littérature de la liberté, qui va prendre son essor dans les années 90, avec les processus de  sortie des années de plomb. Et ces pratiques de liberté qu’elle exprime, notamment au niveau de la sexualité, méritent d’être construites en objet de recherche. Il y a de nombreux romans, écrits tant par des femmes que par des hommes, qui parlent du sexe, de la jouissance, de la sensualité et de l’érotisme. De plus, en 2009, j’ai publié au Maroc un livre sur l’obscurantisme, suite à des conférences que j’ai données ici sur cette question. J’y avance la thèse que l’obscurantisme n’est pas tant à opposer aux Lumières qu’au pluralisme, c’est-à-dire à l’hétérogénéité des modes de vie et de penser qui composent la réalité sociales. Travailler sur la littérature marocaine est une façon de prolonger ces réflexions et de mettre en avant, via l’évocation de la sexualité, les modes de vie multiples existant au Maroc, que ce soit au niveau des pratiques sexuelles en tant que telles ou bien des homosexualités, des bissexualités, des intersexualités.
Avez-vous trouvez des difficultés liées au manque d’œuvres marocaines abordant la sexualité ?
En fait non. Ca serait même plutôt l’inverse. J’ai du mal à lire l’intégralité de mon corpus de textes et même à chaque fois, il y a de nouvelles références qui viennent s’ajouter. Récemment, j’ai fait de nouvelles découvertes chez un bouquiniste, notamment un recueil de nouvelles intitulée « Liaisons »de Nabil Ghazouane. La sexualité est très présente au sein de la littérature marocaine et je suis loin de me limiter aux auteurs marocains publiés en France. Ce sont plutôt les écrivains publiés au Maroc qui m’intéresse, qu’ils soient marocains ou non, qu’ils vivent de leur plume ou non, qu’ils aient écrit un ou dix romans. Cela va de Sonia Terrab, l’auteur de « Shamablanca » à Tahar Ben Jelloun, Mohamed Nedali ou Ghita El Khayat, en passant par Chrysultana Rivet, Driss Jaydane ou Valérie Morales Attias. Et puis les nouvelles publiées sur Qandisha. Bien entendu, toutes les œuvres de l’espace littéraire marocain ne parlent pas de sexualité. Mais nombreux sont les textes qui en parlent et qui la rendent publique.
L’homosexualité est-t-elle présente dans la littérature marocaine ? de façon positive ou négative ?
Bien sûr elle est présente. On la trouve dès « Le passé simple » de Driss Chraïbi en 1954. Elle est représentée de manière péjorative à travers la figure de l’imam « pédéraste », que l’on retrouve aussi dans « Messaouda » de Abdellak Serhane. On confond « l’homosexuel »et « le pédophile ». Or, ce sont deux réalités différentes. L’homosexualité est une relation libre entre deux personnes consentantes. La pédophilie est une abomination, un crime qu’un adulte exerce sur un enfant. L’un des premiers à présenter l’homosexualité à travers sa dimension « ordinaire » est Mohamed Choukri.  Il sera repris par Rachid O. et Abdellah Taïa, qui est le premier écrivain marocain à avoir fait son coming out. Chez Taïa, les pratiques sexuelles des gays ne sont pas si différentes que ça des hétéros. Il n’y a d’ailleurs pas toujours des homos ou des hétéros dans son œuvre mais des machines désirantes, des corps qui produisent du désir et qui ne se laissent pas produire par les signifiants d’une société conservatrices. L’homosexualité chez Rachid O. ou Taïa a même des vertus cosmopolites. Les corps se mélangent autant que les cultures et produisent des métissages, des hybridités. L’homosexualité féminine est également présente. Dans les romans de Mohamed Leftah ou de Mamoun Lahbabi, il y a des passages sur les rapports intimes que les prostituées ont entre elles. Ces pratiques sont une façon d’avoir des moments de tendresses après avoir été confrontées aux rudesses des clients. Dans le dernier recueil de nouvelles de Siham Benchekroun, il y a une référence à l’homosexualité féminine ; tout comme dans le prochain ouvrage de Baha Trabesi. Les corps transidentitaires doivent aussi être évoqués. On n’écrit guère sur les représentations de l’hermaphrodite dans l’œuvre de Khatibi, sur le personnage de Jeanne le travesti  créé par Mohamed Leftah ou bien sur la nature du désir transgenre dans l’œuvre de Abdellah Taïa. Or, cela me semble central et c’est de cela que je parle dans la recherche que je mène actuellement.
Jean Zaganiaris, politologue, auteur de Penser l’obscurantisme aujourd’hui, Editions Afrique Orient, 2009
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