Publié dans Philosophie, sociologie...

Les ex colonisés non grata

« Les ex-colonisés non grata »

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–>interview effectuée par  ; Le soir écho, 14 février 2012

Jean Zaganiaris *, Enseignant-Chercheur au CERAM / EGE (Ecole de Gouvernance et d’Economie) de Rabat, livre sa lecture de l’emploi de termes tels que Civilisation ou identité nationale par des politiques dans le débat public. Que faut-il y voir et que faut-il lire entre les lignes ?

C’est avec beaucoup de tristesse que je constate qu’il y a des gens au Maroc qui considèrent que les européens ne font pas partie de la même civilisation qu’eux.

Le Soir Echos : Hier Choc des civilisations, aujourd’hui on entend parler de «civilisations dominantes», quelle lecture faites-vous de ce type de propos ?  Jean Zaganiaris : La thèse du « choc des civilisations », érigée par des gens tels que Bernard Lewis ou par Samuel Huntington au cours des années 90, a été reprise un peu partout aujourd’hui, y compris par des auteurs marocains tels que Mehdi El Mandjra ou Ghita El Khayat. Selon Huntington, la rivalité entre les grandes puissances a été remplacée par les conflits que mènent entre elles « les civilisations majeures du monde ». Partant de l’idée que les distinctions importantes entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques mais culturelles, cet intellectuel d’Harvard affirme que les combats que se livrent actuellement les civilisations ont pour enjeu, non pas de prévaloir leur intérêt, mais d’affirmer leur identité. L’un des exemples cités dans le livre est celui des soit-disant prétentions de l’Occident à l’universel qui l’obligerait à entrer en conflit avec d’autres civilisations tels que «l’Islam ou la Chine ».Pourtant, bien souvent, ce n’est pas un « choc des civilisations » que l’on voit lorsque l’on s’intéresse à la réalité des pratiques sociales mais une mixité, une hybridation, une incorporation partielle et subjective des référentiels culturels. Regardez les mouvements altermondialistes. Regardez les projets culturels fonctionnant par jumelages. Même dans les entreprises, les politiques managériales s’intéressent de plus en plus à ce que l’on appelle l’interculturalité. C’est à ce niveau que la thèse de Huntington nous gène. Celle-ci ne raisonne jamais par symbiose, par métissage, par affinités mais par opposition, par dualité, par confrontation. Or, le monde ne se réduit pas uniquement à sa partie conflictuelle. Il en possède une autre, plus pacifique, qui a trait avec la complémentarité et la proximité que l’on peut avoir avec d’autres cultures, d’autres pays, d’autres pratiques sociales qui sont d’ailleurs tout aussi hétérogènes que les nôtres. Le problème de la thèse du choc des civilisations est qu’elle voit toujours ce qui sépare les gens mais jamais ce qui les unit, ce qui les rapproche.

RachidConsidérez-vous que des politiques s’expriment de la sorte par populisme, pour réorienter les opinions publiques ou pour, tout simplement, créer le buzz ? Je pense que ces discours souhaitent véhiculer «une vision du monde », voire des « valeurs », et c’est sans doute cela qui les rend dangereux ! Ils mènent un combat et cherchent à montrer les fictions qu’ils inventent comme étant vraies ! Bien entendu, ils s’inscrivent également dans les logiques de la communication politique et servent parfois à toucher des cibles d’électeurs précis. Toutefois, je ne crois pas que cela se limite à de simples stratégies communicationnelles ! La polémique autour des paroles de Claude Guéant n’a pas surgi ex nihilo et je ne pense pas que la meilleure façon de la comprendre soit de se référer au nazisme !! Les propos sur la prétendue « suprématie » des «civilisations » sont à relier avec le passé coloniale de l’Europe. Comme l’a montré Edward Saïd, notamment dans Culture et impérialisme, c’est cette rhétorique que l’on invoquait pour justifier la colonisation du continent africain au cours du XIXe siècle !!! Aujourd’hui, on a du mal à accepter que les cultures des colonisés s’imposent au sein de l’Europe et aspirent à une certaine reconnaissance, voire à une légitimité. C’est cela qui nous amène à dire que les propos que l’on tient aujourd’hui en Europe sur l’immigration et sur les étrangers sont inacceptables. Il faut déconstruire intellectuellement ces paroles du rejet, de la peur ou de la haine et favoriser l’intégration, l’hospitalité, la solidarité avec les étrangers. La gestion du pluralisme des modes de vie et de pensée est le grand défi du XXIème  siècle.

Comment expliquez-vous le silence de pays de la rive Sud comme le Maroc alors que des membres de sa communauté sont marginalisés voire diabolisés par le discours politique ? Je pense qu’il y a quand même des gens, qu’ils soient du nord ou du sud, qui s’érigent contre ces diabolisations. Il suffit de regarder toute l’œuvre de ce grand penseur qu’a été Abdelkébir Khatibi. Certes, il y a des silences et ils peuvent être expliqués par les rapports de domination latents qui existent entre les États. Bourdieu avait réagi aux propos de Lévi Strauss en affirmant que s’il était d’accord avec lui sur le fait que les cultures ne doivent pas être hiérarchisées, il ne pouvait pas pour autant ignorer les inégalités et les rapports de force qui existent entre les valeurs des différentes nations. Celles-ci font malheureusement partie des réalités sociales. Mais le problème n’est pas seulement là. Les reproductions inversées des discours sur les « civilisations » sont tout aussi gênantes que les silences. C’est avec beaucoup de tristesse que je constate qu’il y a des gens au Maroc qui considèrent que les européens ne font pas partie de la même civilisation qu’eux. Cette manière de faire des différenciations ontologiques entre marocain et européen, entre « musulman » et « non musulman », est très présente aujourd’hui au sein du continent africain. Or, ces discours admis aujourd’hui sur le mode de l’allant de soit sont des savoirs construits lors de la colonisation. Les colonisateurs différenciaient les êtres humains comme s’ils ne faisaient pas parti de la même humanité, comme si les colonisés ne faisaient pas partie de la même humanité que les colonisateurs européens. Ce discours est malheureusement répété à l’identique au sein de nombreux pays décolonisés. Pour donner un exemple de cette différenciation ontologique des êtres, c’est-à-dire cette manière de considérer que les individus sont par essence différents, on peut citer ces paroles que l’on entend souvent au Maroc : « une étrangère, elle peut vivre sa vie comme elle veut, elle peut vivre sa sexualité comme elle veut, une marocaine non ! Elle est musulmane et elle ne doit pas faire honte à sa famille». Ce sont des paroles que j’entends souvent et qui me semblent être une forme de violence symbolique bien ancrée au sein de la société. Dans le roman de Fatima Mernissi, Rêve de femme, on voit de quelle façon la colonisation a amené les colonisés, notamment à travers leur islamité, à se considérer différent par essence des colonisateurs, en oubliant que ce sont ces derniers qui leur ont fait incorporer par la force cette différenciation. En finir avec la colonisation, c’est être capable de voir les analogies avec les autres pays ! Au Maroc, il y a un attachement au religieux qui n’est peut-être pas très différent des autres pays européens, asiatiques ou d’Amérique du sud. On peut comparer les messes de noël en Europe et les prières de la nuit du destin lors de ramadan. Pourquoi toujours différencier ? On créé des frontières entre les peuples et on est incapable de voir les ressemblances frappantes qui existent de chaque côté des lignes de séparation. Tout le cinéma du regretté Théo Angélopoulos tournait autour de cette idée.

Au Maroc, le Gouvernement a érigé comme priorité nationale un débat sur, je cite, «l’approfondissent de l’identité marocaine», qu’en pensez-vous ? On peut comprendre que la décolonisation a produit une soif de retrouver et de construire « son identité ». Toutefois, celle-ci peut vite devenir meurtrière si elle entre non seulement dans un combat avec « l’autre », celui que l’on considère comme « étranger », mais qu’elle tente d’harmoniser par la violence ce qu’elle considère être une «communauté homogène». La recherche d’une « identité » moniste, cohérente, figée et rassurante est une illusion et débouche bien souvent sur le racisme et la xénophobie. Il suffit de voir les réactions légitimes de la communauté Amazigh face à certains discours que l’on tient sur elle !! Un peuple n’existe pas à travers la cohésion qu’on lui impose mais à partir de la coexistence des diverses manières de vivre et de penser qui le constituent historiquement et socialement. Si l’on creuse, on voit bien que cette volonté d’homogénéiser le corps social est vouée à l’échec, tant la société marocaine est composite. On peut insister, par exemple, sur le fait que l’islam soit religion d’Etat au Maroc et que l’identité islamique doit être présence dans la société. Toutefois, si l’on regarde cette même société avec des outils sociologiques et non pas avec une vision normative, on constate très vite qu’il y a autant d’identités islamiques au Maroc qu’il y a d’étoiles dans le ciel. C’est en ce sens que Jocelyne Dakhlia parle « d’islamicités » pour définir la diversité des rapports que les musulmans ont à l’égard du religieux.  Partout dans le monde, il existe des marocains qui composent librement leurs identités multiples en se confrontant par le voyage ou l’expatriation à la quotidienneté d’autres pays, dont ils adoptent de manière éclectique certains éléments culturels et pas d’autres. Partout dans le Maroc, il y a des gens possèdent également des identités multiples, plurielles, métissées, qui échappent aux injonctions normatives.

Selon vous, faut-il craindre des dérapages verbaux, appréhender des sorties de routes ? Les minorités (opinions, sexuelles, sociales, religieuses,…) peuvent-elles être menacées ? Il est clair que les communautés gays, lesbiennes ou transsexuelles ont un combat très difficile à mener pour leur reconnaissance au Maroc, tout comme les personnes qui veulent vivre publiquement leur athéisme. Même si des auteurs tels que Altman ou Plummer parlent de «global queering», pour affirmer la légitimation d’un internationalisme homosexuel, les associations restent discriminées, stigmatisées et méprisés socialement. Mais pourtant elles existent et semblent même connaître un certain essor depuis les années 2000. Toutefois, ce n’est pas que le politique qui est en jeu pour la reconnaissance des minorités. Prenons l’exemple du 20 février, dont on s’apprête à célébrer le premier anniversaire. Lors de ces manifestations salutaires qui ont eu lieu en 2011, nous avons vu des amazigh, des gens du mouvement ATTAC, des féministes, des islamistes. Mais pas un seul groupe de subsahariens ! Pas un seul membre de Kif Kif, une association d’homosexuels marocains, à s’afficher publiquement en tant que tel au sein des cortèges. Les luttes des minorités sont peut-être liées au pouvoir mais c’est dans la société qu’elles combattent pour exister et c’est à ce niveau qu’elles peinent parfois à trouver leur place.

Un dernier mot ?

Dans un contexte où l’on répète sans arrêt que les civilisations s’affrontent entre elles et que leurs valeurs seraient incompatibles, il est important de rappeler qu’entre les VIIIe et Xe siècles, les sociétés islamiques étaient interdépendantes avec l’univers de la Grèce antique, dont elles ont traduit les plus grands ouvrages. Par conséquent, si la culture arabo-musulmane a pu faire symbiose au sommet de sa gloire avec la culture hellénistique, tant pour ce qui concernait le domaine des sciences que celui de la rhétorique et du débat, rien ne l’empêche aujourd’hui de vivre en harmonie avec la diversité des modes de vie et de pensée qui constituent l’humanité. Les différents référentiels fédérateurs dont toute nation a besoin pour exister ne doivent pas oppresser la diversité qui existe au sein de chaque société.◆ * Jean Zaganiaris est enseignant-chercheur au CERAM/EGE Rabat. Auteur de Penser l’obscurantisme aujourd’hui, publié en 2009 aux éditions Afrique Orient, il travaille actuellement sur les gender studies à partir de la littérature marocaine de langue française.

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