Publié dans Cinéma

Quand une Asia Argento brésilienne s’invite au pays de Mohamed Choukri

Ayouch Hicham

Chapeau Hicham Ayouch ! Votre dernier film est un bol d’air pur qui traverse le champ cinématographique marocain comme un éclair, comme ce Chergui qui souffle sur les plages tangéroises et que vous avez su si bien filmer. Enfin on sort des prescriptions nationalistes ou bien de l’attachement a-critique à la tradition !!! Enfin on nous montre des marocains qui sont avant tout des êtres humains, avec leurs désirs, leurs doutes, leur mélancolie universelle. Enfin on sort des plans fixes, voire du style téléfilm, pour donner aux spectateurs une image cinématographique avec une audace esthétique et un rythme tourbillonnant. « Fissures », le dernier film de Hicham Ayouch apporte quelque chose de nouveau au sein du champ cinématographique marocain. Il s’inscrit dans ce cinéma innovant impulsé par des films tels que « What a wonderful world » de Faouzi Bensaïdi ou bien par le travail des frères Nour (dont le « The man who sold the world » est un petit bijou). Le parti pris est intéressant : il s’agit de privilégier non pas  une histoire linéaire et rationnelle, issue d’un scénario dont on respecterait tous les plans écrits mais d’axer sur l’instinct des acteurs, sur l’imagination du réalisateur et de donner ensuite une cohérence rétrospective à l’ensemble lors du montage, effectué par Hicham Ayouch lui même.

« Fissures » raconte l’histoire de trois marginaux qui se rencontrent à un moment de leur vie. Abdesselem (Abdesselem Bounouacha), un quinquagénaire aux allures de Mohamed Choukri, sort de prison. Nourredine (Nourredine Denoul), son ami, vient le chercher et lui offre une petite piaule. Les deux compères se saoulent sur la terrasse de l’immeuble pour fêter leur retrouvaille, avec la ville de Tanger à leurs pieds. Ensuite, Abdesselem commence à travailler dans un petit snak et là, il rencontre Marcela (jouée par Marcela Moura), une asia argento bresilienne un peu fragile, meurtrie par l’existence, et en même temps d’une joie de vivre immense. L’actrice brésilienne qui incarne Marcela est tout simplement superbe. Elle a un peu cette folie des personnages d’André Zulawski (L’amour braque) et cette fragilité des gens extraverties. Son sourire et son regard sont l’âme du film. Abdessalem va tomber amoureux d’elle. Et là, le film, avec une poésie noire pas très éloignée des chansons de Noir désir, va suivre presque caméra à l’épaule cette histoire dans les bas fonds tangérois et dans ses ruelles. Dans ces lumières un peu sale des sous-sols de garage,  dans ces lumières sales qui s’abattent sur les épaules des acteurs comme une pluie fine de petit matin brumeux (cette pluie électrique relatée par Tanizaki ou par Maïakovski), Hicham Ayouch nous montre la mélancolie des visages, l’intensité des regards. Avec cela, il y a la beauté des chansons (« A Tanger, tu n’es pas étranger, A Tanger, tu n’es pas dérangé »), qui est comme une invitation pour le spectateur. La caméra suit comme elle peut le rythme de cette Betty Blue brésilienne qui est comme ce cheval qui galope dans une plaine ensoleillée et qui sent tout d’un coup une pierre tranchante lui couper les jarrets. Mais ça aussi, c’est la vie et on doit faire avec. Debout, sur le toit de la voiture, Marcella danse la salsa et la caméra ne voit que sa silhouette noire, pendant que Abdesselem l’applaudit.

Peu à peu, Marcella commence à être attirée aussi par le charme et la gentillesse de Nourredine. La caméra suit son mouvement, ses courbes, sa langueur et sa moiteur. Marcella est de ces femmes qui ne s’embêtent pas avec les conventions sociales et les prescriptions moralisatrices du couple monogame. Elle incarne le propre de la femme sans patrie, sans nation, sans attache, sans identité nationale ou culturelle. Une femme libre, quoi !! Elle est hors des attachements territoriaux, des aliénations nationales, hors des conventions, hors de la morale et des chouma. Les scènes où elle jette les babouches marocaines que lui offre son fiancée ou bien celle où elle coure après le haj pour le faire boire du vin sont superbes !! C’est là l’originalité et l’audace cinématographique de Hicham Ayouch. On est aux antipodes de « la grande villa » de Latif Lahlou, où l’étrangère (la française, comme par hasard) doit se soumettre aux arbitraires d’une famille traditionnelle marocaine bien comme il faut ! Marcella fait voler la tradition et les normes comme le Chergui fait danser les grains de sables !!! Le film n’hésite pas à bouleverser les concepts de la vie affective et à proposer des nouvelles conceptions des mots « amour » et « amitié », en y intégrant l’idée d’un partage radical des sentiments et des corps (quelque part, ce n’est pas très éloigné de ce qui se fait, d’une autre manière, dans les American Pie). Marcella aime deux hommes qui sont amis et elle veut qu’ils acceptent le partage. L’amour et l’amitié fusionnent pour produire cette aimance dont l’écrivain Abdelkébir Khatibi a su parler avec beaucoup de charme.

Hicham Ayouch, pour la vision nouvelle que vous nous proposez, pour votre courage artistique, pour votre humour sur le plateau de l’émission Superflu, nous vous faisons – pour reprendre une expression de Habib Hemche – un triomphe romain.

Jean Zaganiaris

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