Publié dans Littérature

Présentation du roman « Une voix sortie de l’ombre » de Chrysultana Rivet

LA FONDATION ONA organise un café littéraire autour du livre « Une voix sortie de l’ombre » et son auteure ChrySultana Rivet.

Une voix sortie de l’ombre est un roman polyphonique, une quête de soi dans la confrontation à l’autre. Deux personnages que tout oppose : Oman, tiraillé par son passé et Soraya, la narratrice, audacieuse dans ses projections. Mais au-delà de l’intrigue amoureuse, c’est un Maroc pluriel que l’auteure nous révèle, un Maroc qui se profile, se rencontre puis se livre : l’un dans la fuite, l’autre dans le désir.

« Rester optimiste en lui montrant une issue possible, celle de conjuguer nos vérités, notre histoire, notre vécu. Sans renier, ni renoncer. Il me fallait alors me nourrir de sa mémoire blessée comme il allait se nourrir de mon présent confiant et audacieux. Nous construire au regard de ce que nous avions été et ce que nous pouvions être. Un naître à deux »

L’auteure parle du thème de la double identité, de la recherche de son véritable soi dans la relation avec l’autre !

ChrySultana Rivet a partagé ses 48 ans entre la France où elle est née et le Maroc où elle vit depuis 25 ans. « Une voix sortie de l’ombre » est son premier roman, édité chez Marsam.

L’histoire du livre est celle d’une rencontre entre une femme française vivant au Maroc depuis plusieurs années et un homme marocain, ancien militant arrêté et torturé pendant les années de plombs. La femme âgée d’une quarantaine d’année, qui est la narratrice du roman, est une femme enfant, enthousiaste, optimiste, volontaire. Elle passe sa vie à soulever des montagnes, à vouloir s’impliquer et améliorer les choses au Maroc, à croire qu’un autre monde est possible. Dans le Maroc qui est le nôtre aujourd’hui, avec son lot de souffrance, de précarité sociale et d’inégalité criante au niveau des richesses, elle essaie de s’impliquer et de sauver ce qui peut l’être, y compris dans les situations les plus désespérées. La scène dans l’hôpital pour enfants est emblématique de la volonté qui anime cette femme. Elle fait tout pour sauver les autres, quitte à se perdre, quitte à perdre l’autre aussi (« je voulais nous perdre » dit-elle en essayant de sauver son amoureux de la résignation mélancolique qui est la sienne – phrase très proche de Nietzsche, au passage, pour qui l’oubli du passé, notamment de la tradition, est une forme de liberté). Si la narratrice incarne ce Maroc qui bouge, qui change, qui cherche ses propres voies de mutation et sa propre tradition réinventée, Oman, l’homme dont elle tombe amoureux, est un peu son contraire. Il refuse de s’engager auprès des autres, de croire en l’avenir, de créer des liens affectifs durables parce que l’expérience passé lui a prouvé que l’engagement avait un prix beaucoup trop élevé. En même temps, il est attiré par cette femme qui s’intéresse à lui, qui veut construire quelque chose avec lui, qui s’offre à lui. Allons même plus loin : qui s’ouvre à lui. Je lis une citation : « Mais au-delà de l’espoir que je pouvais incarner pour Oman, je m’inscrivais dans une nouvelle démarche, celle de m’ouvrir à l’autre ». Cette ouverture – qui est la clé du roman – est à entendre au double sens du mot (le style de Crysultana Rivet est tout entier dans cela : le jeu avec la polysémie des termes, avec le sens propre et le sens figuré). Ouverture vis-à-vis de l’autre au sens spirituel, vis-à-vis de sa culture, de sa mentalité, de sa façon de voir et de pensée. Mais l’ouverture vis-à-vis de l’autre est aussi physique, corporelle. La narratrice laisse entrer en elle autant les idées que le sexe de cet homme qui à son tour est aussi pénétré par cette femme, par son amour de la vie, par ses sécrétions. Pour conclure je dirai que le roman de Crysultana a le mérite d’aller au delà des thèses simplistes sur un Maroc soit disant schyzophrénique. L’explication en termes de schyzophrénie culturelle réduit la pluralité sociale à de la pathologie et prêche bien souvent pour une cohérence qui n’est rien d’autre qu’une uniformisation des conduites, qu’elles soient celles du fondamentalisme islamique ou bien du post-colonialisme occidentaliste encore présent au Maroc. Le roman de Chrysultana  penser les rapports interculturels en termes de symbiose, de métissage, de mixité et d’échange. Aujourd’hui, être multiple, être culturellement métissé et être attiré par des formes d’altérités peut être aussi une richesse. Le désir n’est pas quelque chose que l’on peut expliquer par des symboles, par des manques, par une théâtralité (et là le deleuzien que je suis à du mal à suivre Chrysultana dans le côté oedipien vers lequel elle cherche d’attirer le lecteur). L’inconscient est une machine qui produit et qui fonctionne par connexions. Le désir se rattache à des expérimentations et non pas à des abstractions théoriques, à des normes de conduite imposées par les codes moraux.  Expérimenter, c’est créer des agencements, des mondes nouveaux, où tout existe en termes d’intensités, d’alliances, de symbioses, de co-fonctionnement. Cette histoire d’amour décrite dans le roman est merveilleuse car elle nous amène à réfléchir à un usage immanent de notre esprit et de notre corps, sans avoir peur d’aller faire symbiose avec ce qui nous est différent et extérieur : Pour reprendre une idée de Deleuze, tout est mélange de corps dans la vie. Les corps se pénètrent, se forcent, s’immiscent, se retirent, se renforcent mutuellement comme le feu pénètre dans le fer et le porte au rouge, comme l’amoureux s’enfonce dans l’aimé et entre en connexion avec quelque chose qui lui est extérieur, qui va le remplir de vie et de joie, le délivrer des passions tristes qui détruisent son être. Ceci concerne d’ailleurs pas uniquement les couples mixtes mais chacun d’entre nous.

Jean Zaganiaris


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