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Phèdre de Racine : des clés pour penser la communication non verbale

 

Phèdre est une tragédie de Jean Racine (1639-1699), présentée pour la première fois le 1er janvier 1677 à l’Hôtel de Bourgogne, l’un des plus anciens théâtre de Paris. Au moment de cette représentation, Racine est un auteur reconnu et consacré par les plus grandes institutions littéraire et par le roi Louis XIV lui-même. Andromaque, Bérénice, Iphigénie sont créées lors des fêtes de la cour royale ou bien présentées à Versailles. Pourtant, cela n’empêche pas sa Phèdre d’affronter presque aussitôt la concurrence de Phèdre et Hyppolite, tragédie rédigée sur le même thème par le poète de Rouen Pradon. La rivalité entre les deux hommes fut rude, tournant d’abord à l’avantage de Pradon mais finit par la victoire de Racine fin mai 1677. La pièce de Pradon disparaît à ce moment là de l’affiche alors que celle de Racine entame sa prodigieuse ascension.

Phèdre se déroule à Trézène, ville grecque située en Argolide, dans l’actuel Péloponnèse. Citant Aristote dans sa préface, Racine s’est inspiré, entres autres, de la pièce d’Euripide (480-406 av JC) intitulé Hippolyte porte couronne. Tout comme chez ce poète grec de l’antiquité, il y a chez Racine l’idée que les personnages sont des victimes irresponsables car ils sont des jouets entre les mains des dieux qui les font agir malgré eux. La pièce de Racine raconte l’amour tragique et destructeur que Phèdre éprouve à l’égard d’Hippolyte, son beau fils, lui-même amoureux d’Aricie, sœur d’un clan ennemi de son père. La passion que ces êtres ressentent malgré eux est le fruit de la vengeance divine. Venus, déesse de l’amour, punit Hippolyte de son arrogance en lui faisant aimer Aricie, que son père lui interdit d’épouser car ses enfants peuvent prétendre récupérer le trône qu’il a ravi à ses frères. Vénus punit également Phèdre après que son père ait révélé les amours illégitimes qu’elle entretenait avec Mars, le dieu de la guerre. Après avoir fait que sa mère tombe amoureuse d’un taureau et enfante le Minotaure, Vénus allume dans le cœur de Phèdre une passion incestueuse et fatale pour son beau fils Hippolyte, qui la conduira à la mort car pour obtenir cet amour, elle se prêtera aux pires ignominies sur les conseils de sa nourrice Oenone. C’est en ce sens que Phèdre s’écrie dans la scène 3 du 1er acte, « C’est Venus toute entière à sa proie attachée ». Phèdre est la proie de Vénus, qui lui afflige les plus cruelles souffrances. Phèdre ne peut se délivrer de la pensée obsédante de l’être aimé, qui la torture. L’amour est un délire, un asservissement, une force destructrice dont on ne peut arrêter les ravages. L’amour dérègle ses sens, la fait basculer dans une folie autodestructrice où la mélancolie, l’espoir, l’épouvante, la solitude se mélangent et préparent l’issue fatale. Phèdre di d’emblée : « J’ai de mes sens abandonné l’empire ». La passion amoureuse modifie la personnalité – au niveau des manifestations verbales et non verbale – et peut conduire à une véritable aliénation. On pense à ce qu’écrit Abdellah Taïa dans Une Mélancolie arabe, où il compare l’amour à une possession. Racine utilise également ce mot et parle également de « fureur », c’est-à-dire d’emportement incontrôlable dû à l’intervention d’un dieu qui s’empare de l’esprit d’un humain : « De l’amour j’ai toutes les fureurs ». Etre furieux, c’est être possédé écrit Alain Viala dans sa préface de Phèdre aux éditions Livre de Poche. Toute l’essence de Phèdre est là. Il montre le destin tragique d’une femme qui est tentée à la fois par l’adultère et par une passion socialement interdite, et qui de par sa vertu s’efforce de résister sans pouvoir y arriver. C’est le thème de Phèdre et il est tout à fait actuel. Au sens propre ou figuré, il y a pas mal de monde qui est aujourd’hui pris dans ces tristes passions. Phèdre montre également l’échec de la morale ordinaire, qui dit de manière normative qu’il faut pas céder à la tentation. Comme le dit Alain Viala, « le tragique est le sentiment de l’existence irrémédiablement perdue sans espoir en un au-delà ».  

Si Phèdre se laisse mourir au début de la pièce, « c’est pour ne point avoir à faire un aveu funeste ». Comme le disent Roger Mathé et Alain Couprie (Phèdre, Paris, Hatier, 1988, p. 32) la pièce est une tragédie de la parole, d’une parole qu’il ne faut pas prononcer et qui pourtant sera formulée. L’amour est d’abord communiqué au niveau du non verbale : les larmes, la pâleur, le corps souffrant, faiblesse des mouvements, le ton, les silences, les regards, l’évitement. La scène 3 est particulièrement importante à ce sujet : « Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d’Egée (Thésée) sous les lois de l’hymen (mariage) je m’étais engagée, mon repos, mon bonheur semblait être affermi. Athènes me montra mon superbe ennemi (Hippolyte, dont elle va tomber amoureuse follement). JE LE VIS, JE ROUGIS, JE PALIS A SA VUE. UN TROUBLE S’ELEVA DANS MON AME EPPERDUE. MES YEUX NE VOYAIENT PLUS, JE NE POUVAIS PARLER. Je sentis mon corps et transir et brûler. Je reconnus Vénus et ses feux redoutables. D’un sang qu’elle poursuit, tourments inévitables ». D’autres passages font références à la communication non verbale dans la pièce. Dans l’acte II, scène 1, Ismène parle à Aricie de l’amour qu’Hippolyte éprouve pour elle : « Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre ; ses yeux qui vainement voulaient vous éviter, déjà plein de langueurs ne pouvaient vous quitter. Le nom d’amant peut-être offense son courage ; mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage ». Dès lors, la question se pose : est-ce que le sentiment amoureux ne se communique pas principalement à travers le non verbal ? Les paroles, les écrits, tout ça ne serait que superficialité …L’amour authentique ne se communiquerait pas par des mots ??…A réfléchir

Jean Zaganiaris, Enseignant et coordinateur pédagogique à COM’SUP (Ecole de communication et de publicité à Casablanca)      

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