Publié dans Littérature

ABDELLAH TAIA : UN ECRIVAIN ENGAGE

Abdellah Taïa est un écrivain engagé, qui parle  ouvertement de l’homosexualité dans ses romans. Dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre le sida (1er décembre 2009), il réagit par rapport à la présence de ce fléau dans notre pays.

1) D’après l’ALCS, il y aurait 22 300
 séropositifs au Maroc. Que pensez-vous de ce chiffre

Malheureusement, ce chiffre ne dit probablement pas la réalité de cette maladie au Maroc. E c’est un vrai problème: ignorer le nombre exacte des séroposotifs au Maroc, c’est les abandonner cruellement à leur sort et, pire que cela, contribuer à la propagation du virus au sein de la population.

2) D’après vous, est-ce que la prévention contre
 le sida se fait efficacement au Maroc ?

J’aurais tellement aimé répondre par l’affirmatif à cette question. La réponse est évidemment: Non. Malgré le travail de certaines associations et la mobilisation de plusieurs personnes courageuses, le Sida reste un tabou dans ce pays. On préfère ne pas y penser sérieusement, objectivement. Techniquement, si je peux dire. C’est-dire penser de manière claire, concrète, aux moyens de s’en protéger et de protéger les autres. C’est la faute à qui? A l’Etat qui ne se mobilise pas partout et comme il faudrait? A la société trop conservatrice? Aux familles trop silencieuses? Aux citoyens qui ne veulent toujours pas s’assumer, et pas seulement dans les sujets autour de la sexualité? A la religion?

3) Que pensez-vous des campagnes de communication sur les préservatifs ?
J’ai 36 ans, je suis la génération capote. Au milieu des années 80, au moment de l’apparition du Sida, mes amis du collège et moi (on avait 14-15 ans), on a pris conscience très vite de l’importance du préservatif. On avait peur, très peur de ce monstre qui venait de loin, et qui soit-disant resterait loin de notre pays. On ne comprenait pas très bien. Mais on avait compris une chose: la sexualité ne serait pas pareille pour nous. Le sexe était devenu dangereux, très dangereux sans protection. On a alors adopoté la capote. plus exactement: on a commencé à se préparer, à se familiariser avec cette idée, à cette sensation, à ce goût. On n’avait pas le choix.
Aujourd’hui, je remarque que la nouvelle génération a abandonné le préservatif. Et cela me stupéfait. Et me pousse à me poser cette question: Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là, à ce désir de mort?

4) Le milieu homosexuel marocain est-il une population
à risque ?

Je ne vais pas encore victimiser les homosexuels marocains, les acculer alors qu’ils ont tellement de problèmes rien que pour pouvoir vivre tranquillement leur homosexualité… Ce qui est, bien sûr, loin d’être le cas. Etre homosexuel au Maroc est encore un grand problème. Un crime aux yeux de la loi. Une honte pour la société… Les homosexuels marocains n’existent pas, ils ne sont pas pris en considération dans les campagnes contre le sida par exemple. On ne les voit pas. L’état ne parle pas d’eux. S’il y a un risque pour les homosexuels, c’est bien celui-là: ce mépris, ce silence, cette petite mort. Ce traitement impitoyable peut pousser certains à prendre des risques… Au Maroc, hétérosexuels, homosexuels, tout le monde est exposé aux mêmes risques.

5) Au Maroc, quel est le sort des homosexuels atteints
 par le virus HIV ?

J’imagine à quel point ça doit être difficile, atroce, impossible à vivre, quand on est homosexuel(le) et séropositif(ve) au Maroc. J’imagine le désarroi, le désespoir de cette personne. Et j’imagine la lâcheté collective autour de cette personne. Et le silence qui s’intensifie. Et l’état qui ne fait rien… Mais cette situation est très certainement la même pour toute personne marocaine vivant ce drame. Comme sur d’autres sujets, le citoyen marocain n’est pas aidé. Que faire alors face à cet abandon? Que faire quand on est pauvre, sans moyens et confronté à ce genre de problèmes? Que faire pour soi-même et pour les autres? Je ne sais pas… Ou plutôt, en tant qu’écrivain, je sais ceci: il faut parler, parler, et même crier. Il faut surtout s’assumer. Il faut que les grands de ce pays parlent vraiment, avec coeur, à nos ciyoyens. Il faut des personnalités qui incarnent sincèrement, sérieusement, les combats de la société sans qu’elles ne soient récupérées d’une manière ou d’une autre par le pouvoir.

6) Est-ce qu’un homosexuel marocain se protège
davantage en France qu’au Maroc ?

Peut-être… Sans doute…

7) Parlez-vous du sida dans vos romans ?

Oui, le sida apparaît dans mes livres. Comme je vous l’ai déjà dit, j’appartiens à la génération capote. Même si je n’ai pas parlé longuement de cette maladie, il me semble impossible de l’écarter de la réalité de mon écriture et de mon imaginaire.

8) Dans « Une Mélancolie arabe », votre dernier
roman, le narrateur multiplie les rencontres amoureuses
masculines. Comment concilier la protection de soi et des autres avec une sexualité libertaire ?

Il faut tout de suite clarifier quelque chose ici. C’est très important de le faire. Il faut arrêter de culpabiliser les célibataires qui veulent vivre leur sexualité en dehors du carde du mariage, qui veulent explorer le vaste monde de la sexualité en toute liberté. C’est leur droit. C’est leur droit. Il faut le dire et le redire, surtout au Maroc où, officiellement, la sexualité n’est possible que dans le cadre du mariage. Ceci dit et bien précisé, il me semble que l’individu du 21ème siècle ne peut pas/plus échapper aux questions relatives au Sida. Il est donc nécessaire, obligatoire, de bien se renseigner sur les moyens de se protéger et de protéger l’autre. Contrairement à ce qu’on dit, le « safe sex » est très bon, tout aussi bon que l’autre…

9) Pensez-vous que la prévention contre le
sida doive rompre avec le normativisme religieux
 existant au Maroc ?

Oui, je le pense… Je suis de cet avis. Je crois qu’il est temps de se débarrasser de cette vision arrêtée, banale, asphyxiante, de l’islam. De ce voile noir. Cette religion est transformée aujourd’hui par certains, devant nos yeux sidérés, en une machine à empêcher de penser, de vivre, de jouir. L’islam est une civlisation où longtemps les questionnements et les interprétations audacieuses ont été autorisés, encouragés. Un monde où on a écrit des livres et des livres incroyablement libres sur la sexualité, sur le corps, sur la jouissance, sur le sexe dans le cadre hétérosexuel comme homosexuel. Plusieurs de nos grands auteurs arabes, des penseurs, des théologiens, des poètes, etc., ont abordé ces sujets avec courage, avec plaisir. On a aujourd’hui encore les traces de cette liberté: dans les bibliothèques. Où est-elle maintenant, cette liberté? Pourquoi continuons-nous à lui tourner le dos? Oui, je le pense sincèrement, la
religion n’est pas le problème, c’est ce qu’on en fait. C’est ce que l’état en fait. Pour lutter contre le sida au Maroc, le chemin doit aussi passer par là, par cette remise en question radicale et plus que nécessaire.

10) Comment vous définissez-vous en
tant qu’écrivain ?

Il y a un engagement dans ma littérature, mes livres, dans ma prise de parole par rapport à
l’individualité, à l’homosexualité. Je suis un écrivain qui s’assume dans les livres et en dehors des
livres. Je suis un écrivain qui utilise les livres comme un moyen pour interroger frontalement et
délicatement l’identité de sa société et le passé historique de son pays. Oui, je suis un écrivain qui parle ouvertement d’homosexualité, sans remords, mais dont le discours
souhaite aussi dépasser ce cadre, sans jamais le renier… La littérature se passe dans la vie. Les mots ont un poids, une résonnance. Les écrivains que j’admire le plus aujourd’hui sont Albert Camus et Jean Genet. Je viens de relire certains de leurs livres. Leur engagement dans les débats de société de leur époque est une source d’inspiration et d’encouragement pour moi. Contrairement à tant d’autres intellectuels, ils ne parlaient pas en l’air… Ils visaient la vérité nue, et celle-ci ne plaît pas toujours à tout le monde.

Abdellah TAIA est né en 1973 à Rabat. Il a étudié la littérature française à l’Université Mohamed V. Il est l’auteur de six ouvrages écrits en français et traduits dans plusieurs langues. « L’armée du salut » (2006) et « Une mélancolie arabe » (2008) aux Editions du Seuil. « Maroc, un certain regard », co-écrit en 2007 avec Frédéric Mitterrand aux Editions Actes Sud/Malika Editions. Il a publié en août 2009 « Lettres à un jeune marocain » (Ed. du Seuil), dont 50 000 exemplaires ont été distribués gratuitement avec le magazine TEL QUEL. Son livre culte « Le rouge du tarbuche » vient d’être réédité par les Editions Tarik. Abdellah Taia est le premier marocain à avoir assumé dans ses livres et publiquement son homosexualité.

Entretien effectué par Jean Zaganiaris pour Le Journal Hebdomadaire n°420.

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