Publié dans Football

Splendeurs et misères de la Botola féminine

Marginalisé, sous-médiatisé, mal géré au niveau des infrastructures et en déficience de ressources financières, le football féminin semble avoir du mal à exister au Maroc. Pourtant, cette discipline est composée de joueuses talentueuses, capables de se battre comme des lionnes lorsqu’elles sont sur un terrain. Reportage.

En plein cœur de la médina de Rabat, un soleil de plomb tape sur le terrain de foot que l’on a bien voulu mettre à la disposition de quatre clubs de football féminin préparant la reprise du championnat. Sont présents ce dimanche du mois de novembre, au Lycée Mohamed Ben Abd Salam, le Raja de Aïn Harrouda, l’USAIF d’Aït Ishaq, le Nejma Hamra de Rabat et l’équipe de Meknès. L’USAIF est le petit poucet de la compétition. Ce jeune club a été créé en avril 2008 et a une moyenne d’âge de 15 ans. La plus âgée des joueuses a 17 ans. Mais cela n’empêche pas ces filles de relever le challenge, à l’image de Nora, arrière-gauche, qui évoque, les yeux brillants le souvenir d’un 0 à 0 arraché l’année dernière contre le club de Kénitra. Les entraîneurs présents ce jour-là nous disent que les matchs joués ont pour objectif de préparer physiquement les joueuses pour la reprise du championnat. Celui-ci devait en principe démarrer le 22 novembre mais le lancement de la 1ère journée a été différé à une date ultérieure. Le retour aux valeurs. Si le football féminin a été officiellement créé au Maroc à partir de 2002, ce n’est qu’en 2007, au moment où la Fédération royale marocaine de football décide de prendre en compte les subventions octroyées par la FIFA dans ce domaine, qu’un championnat de première division est mis en place. Toutefois, l’analogie peut être trompeuse avec le championnat masculin de GNF1 du royaume, qui comporte un certain nombre de journées avec des matchs aller et retour. En fait, pour leurs homologues féminines de première division, les rencontres se jouent au sein d’un système de poules, débouchant sur des demi-finales et une finale. Compte tenu des faibles moyens dont disposent les clubs, constitués bien souvent de bénévoles, les déplacements deviennent de véritables enjeux dès qu’ils dépassent un certain kilométrage. Cela n’empêche pourtant pas cette discipline sportive d’avoir des dirigeants et des entraîneurs passionnés ainsi que des joueuses dotées d’un grand professionnalisme, à l’image de Hind Neggag, capitaine du club du Raja de Aïn Harrouda, champion en titre de la 1ère division. Comme nous l’indique Mohamed Salhi, directeur sportif de l’USAIF, le seul club de football féminin amazigh du monde rural et qui évolue dans le championnat de la Ligue, «ces filles sont tout aussi motivées que les joueurs de GNF1… Sur le terrain, elles jouent tous les ballons à fond. Elles ne lâchent rien. Le foot féminin, c’est le retour aux vraies valeurs, au foot comme passion…On joue avec son cœur et on ne pense à rien d’autre». Des tempéraments de battantes. Hind Neggag et ses joueuses sortent d’une tente en toile blanche sous laquelle elles sont allées mettre leurs maillots bleus, et commencent à s’échauffer. Des garçons jouent au foot à proximité et l’un d’eux nargue les filles d’un sourire moqueur en leur tirant le ballon dessus. En bon capitaine, Hind Neggag va à la rencontre de ces «machos en herbe» et, face à face avec leur meneur, commence à s’expliquer et à les remettre tous à leur place. L’échauffement reprend comme si rien ne s’était passé. L’objectif est de remporter la finale du tournoi face à l’équipe de Rabat et de faire un grand match. Hind Neggag a un regard d’acier mais son sourire est plein de malice : «La présence des garçons, j’ai l’habitude. J’ai commencé à jouer au foot avec des garçons à l’âge de 10 ans, dans les quartiers de Aïn Chock de Casablanca. J’étais la seule fille qui jouait au foot dans la rue avec les mecs, ça m’a forgé !!! Maintenant, cela fait vingt ans que je pratique le football». Agée aujourd’hui d’une trentaine d’années, avec une grande expérience derrière elle et de belles années à venir, notamment au sein de la sélection nationale marocaine, cette joueuse de football féminin aime tellement ce sport qu’elle en a fait sa profession. En 1992, à 17 ans, elle commence à jouer au Difaâ de Aïn Chock comme attaquante. «J’aimais tellement jouer au foot, même si c’est très rare pour une fille… Alors des amis m’ont conseillé d’aller jouer dans un club. Le Difâa de Aïn Chok était à l’époque le seul club à Casablanca où l’on pouvait faire du foot féminin.» Au début des années 2000, Hind Neggag intègre le club casablancais de Mokhtar Soussi et celui de Noujoun Alhay avant d’arriver à son équipe actuelle, le Raja de Aïn Harrouda, qui a remporté le championnat de 1ère division l’année dernière face aux joueuses du Raja de Casablanca. «Le championnat 2008-2009 fait partie de mes plus beaux souvenirs de footballeuse…», nous dit-elle, «J’ai marqué mon but le plus important, en demi- finale contre le fameux club de Berrechid qui a remporté le titre les deux années précédentes. C’était un but sur coup-franc. Il nous a amenées à la finale qu’on a gagnée 3 à 1 contre les filles du Raja de Casablanca». Le fait de pratiquer le football n’empêche pas Hind Neggag de cultiver une certaine élégance féminine. Nous sommes loin des stéréotypes du look garçon manqué. La plupart nous ont confié qu’elles vont régulièrement chez le coiffeur faire des brushings. Bien entendu, la préservation de sa féminité n’empêche pas Hind Neggag d’être une meneuse sur le terrain. Elle joue maintenant milieu offensif et c’est elle qui déploie oralement la stratégie de l’entraîneur sur le terrain en favorisant le jeu collectif, la vivacité de balle, les démarquages et en motivant ses troupes. Elle n’a pas peur d’aller au contact et de s’engager entièrement dans le jeu, quitte à prendre des coups. Qui peut dire encore, après avoir vu ces joueuses marocaines sur le terrain, que le foot est une affaire d’hommes ? «Pas moi», répond Mohamed Zakraoui, l’entraîneur de l’USAIF, «mes joueuses sont aussi dynamiques que les hommes… elles le sont parfois plus que ceux que l’on voit à la télé». C’est également l’avis de Lino Bacco, le célèbre commentateur sportif de 2M : «Il y a des préjugés qui n’existent plus aujourd’hui. Vous savez qu’un entraîneur d’Udinese, club de foot italien de 1ère division, a voulu, il y a quelques années, faire venir une attaquante d’un club allemand dans son équipe d’hommes. La FIFA a refusé mais on a voulu quand même faire jouer une femme dans une équipe de garçons !» Même si les filles qui pratiquent le football féminin à un haut niveau sont toutes des passionnées, il n’en demeure pas moins que la pratique de ce sport se heurte à de nombreuses difficultés. Tout d’abord, la stigmatisation péjorative dont il est victime. «Dans le monde rural et même ailleurs, il y a beaucoup de gens traditionalistes qui accusent les clubs féminins de débaucher les filles… La moyenne d’âge est de vingt-deux ans dans certaines équipes, parfois moins. Imaginez quand on part avec les filles loin du village pendant plus de 48heures. Il y a des gens qui ne voient pas ça d’un bon œil. Alors que pour des garçons du même âge ça ne pose aucun problème», nous dit Mohamed Salhi. A Casablanca, les choses ont commencé à évoluer. Hind Neggag parle de la légitimation progressive de ce sport aux yeux de la gente masculine. Un autre problème que connaît le football féminin est celui de la nature des terrains sur lesquels se jouent les matchs : «Il faut de vrais terrains de football pour les équipes… Pas des terrains en terre ou goudronnés où on s’écorche les genoux et où certaines chutes peuvent être très dangereuses… A Casablanca, il y a des stades dignes de ce nom qui sont fermés !!! Pourquoi on ne les donne pas aux joueuses de foot féminin ?», s’emporte Hind Neggag. Dans un contexte sportif où les Lions de l’Atlas est sûre de sa non qualification à la CAN, peut-être que l’avenir du football marocain se trouve du côté de nos joueuses des clubs féminins ? «Certainement, nous dit Lino Bacco, il y a un potentiel, une jeunesse exceptionnelle. Il y a beaucoup de choses à faire pour développer le football féminin au niveau scolaire, dans les écoles primaires, dans les collèges, les lycées, voire les universités marocaines. A condition de ne pas aller vers le haut de la pyramide sans avoir pris la peine de bien construire ses bases.»

Jean Zaganiaris (publié dans Le journal hebdomadaire n°419)

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