Publié dans Cinéma

cinéma : vous avez dit « populaire » ?

Les salles médina ont mauvaise réputation. Pourtant, après avoir observé ce qui se passe à l’intérieur, force est de constater que l’on ne peut réduire entièrement ces lieux cinématographiques à l’image péjorative qu’ils traînent derrière eux.

 

 

Lorsqu’on cherche des lieux « fréquentables » au Maroc pour aller voir un film, on se tourne généralement vers les salles du Megarama ou bien vers celle du 7e art de Rabat. Toutefois, ces endroits sont loin d’être représentatifs de l’hétérogénéité des cinémas existant au Maroc. Il existe un grand nombre de salles « populaires » au sein des grandes villes du Royaume. Selon les chiffres du CCM, il y a à Casablanca le Rif qui compte 1030 sièges, le Ritz qui en compte 1000, Le Rialto avec ses1051 places et le Lutetia avec 1010 fauteuils, sans parler de celles qui, comme le Dawliz Habous, ont fermé. A Rabat, il y a le Royal et le Fairouz, comptant respectivement 1302 et 680 places (alors que la salle du 7e art en comptabilise 330). A Marrakech, à deux pas de la place Jama El Fnaâ et en plein cœur de la médina, il y a le Rif avec ses 2084 sièges qui passe un film hindou pour une poignée de dirhams. Tous ces endroits existent dans l’espace public urbain et sont visibles aux yeux de tous. Toutes ces salles de cinéma font partie du décors et sont là parfois depuis forts longtemps. Cependant, on sait encore très peu ce qui se passe à l’intérieur.

 

Salles obscures et lieux de débauche

Ces « cinémas populaires » ou « cinéma de quartier » ne sont pas très bien vus au Maroc. C’est ce que nous dit Meryem Ihrai, étudiante, membre actif de l’association Save Cinemas In Marocco : « Durant mon enfance, j’ai fréquenté des cinémas du centre ville comme le Rialto, Rif et Dawliz. A l’époque ces salles étaient fréquentées par des familles et avaient une bonne réputation. Maintenant c’est tout à fait le contraire. C’est vraiment dommage. Ce sont des lieux avec une architecture unique, un patrimoine culturel à sauvegarder« . Ces cinémas sont considérés comme des endroits mal fréquentés, voire dangereux. C’est ce que nous a dit une personne qui connaît bien l’avenue des FAR de Casablanca et qui parle du Rif comme d’un lieu de prostitution : « Vous voyez, les prostituées se mettent là, à ce coin de rue et elles attendent le client. Quand elles en trouvent un, elles l’amènent au Rif ; le type laisse un bon pourboire à l’ouvreuse qui les place dans un coin discret et voilà le tour est joué ». Comme nous avons pu le voir nous-même lors des cinq dernières années, au cours desquelles nous avons fréquenté régulièrement les salles de cinéma du centre-ville de Casablanca, il y a des projections où un couple entre au beau milieu du film, reste dans les fauteuils qui sont sur les côtés de la salle et sort avant la fin. Un samedi après midi, lors d’une projection dans un cinéma du centre ville de Casa, la lumière s’est allumée brutalement au beau milieu du film par inadvertance et la salle s’est amusée à faire des commentaires croustillants sur les couples surpris en train de se peloter. Une fois, il y a même eu une grande fille avec de longs cheveux bruns qui s’est mise avec un type au premier rang, juste sous l’écran, et tous les spectateurs  – c’est-à-dire la quinzaine de personnes présents ce jour là – ont vu qu’elle était en train de lui faire une fellation. L’année dernière le Rif a fait l’objet d’une descente de police et le cinéma a été fermé pendant quelques mois. Ces dernières semaines, ce cinéma a connu un relooking sérieux. Fini les films hindous et l’ambiance parfois glauque. Désormais, ce sont des longs métrages arabes ou américains qui sont diffusés et les billets sont contrôlés par un personnel en chemise cravate. En dehors de la prostitution, ces salles de cinéma n’ont pas bonne réputation à cause du manque de sécurité en leur sein. C’est ce que  disait déjà il y a quelques années le réalisateur marocain Latif Lahlou : « Le problème, c’est qu’il y a des gens des milieux populaires qui voudraient aller au cinéma de leur quartier et n’y vont pas car c’est dangereux ». Il peut y avoir des bagarres, sans qu’il y ait toujours quelqu’un qui intervienne. Le bruit est également une constante dans ces salles de cinéma. C’est ce que nous dit Mohamed Hassini, réalisateur de Two lakes of tears : « Aller au cinéma au Maroc, c’est comme aller voir un match de foot. C’est différent de la cinémathèque de Paris où les gens vont au cinéma comme s’il s’agissait d’un lieu de culte et où il y a un silence quasi religieux« . Dans certaines salles, on peut voir également des gens fumer des cigarettes ou bien même des joints. Othmane, étudiant dans une école privée, nous relate ses expériences : « le samedi soir, j’adore aller avec mes potes dans les salles du centre ville voir un film à la con. On y va pour fumer et se payer des tranches de fou rire». Parfois, ce sont même des shamkaras qui arrivent à s’introduire dans la salle et profiter des fauteuils pour se reposer un peu de leur quotidien de la rue  Bref, il serait faux de dire qu’il n’y a pas du dévergondage ou de la violence au sein de ces cinémas. Mais notre enquête montre qu’il serait tout aussi faux de les réduire à cela et de stigmatiser les endroits « populaires » comme des lieux où tout le monde est violent ou débauché. N’oublions pas qu’il y a des avant-premières dans ces cinémas populaire, qui attirent une foule de spectateurs des classes aisées ainsi que des réalisateurs connus. Aziz Salmy, réalisateur de Amours voilées, nous déclare : «J’ai fréquenté ces salles de Casablanca et bien d’autres, qui malheureusement ne fonctionnent plus (Beaulieu, Kawakib , Mamounia Sherazad, Olympia à  Belvédère, Moulin aux Roches Noires) . Concernant le Cinéma Rif  de Casabalanca,  non seulement je fréquentais cette salle mais c’est là où j’ai fait la première de mon premier court métrage « Déjà vu ». J’ai donc une relation particulière avec cette salle . Quant au Rialto, j’y ai fait la première de mon troisième court métrage « Ayda », programmé au début des séances du film Les yeux secs. Pour ceux de ma génération, le Rialto fut une des plus belle salles et malheureusement, elle a beaucoup perdu malgré la rénovation. Il y a là peut-être une réflexion à avoir de la part des autorités pour réhabiliter le quartier tout entier ». Les publics qui fréquentent ces salles de cinéma sont donc loin d’être homogènes et les aspects négatifs que nous venons de décrire ne se déroulent ni à toutes les séances, ni de manière quotidienne ou régulière.

 

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Dignité des publics populaires    

Qui fréquentent les salles populaires du Maroc ? Si à certaines séances nous y trouvons des prostituées, des ivrognes, des drogués et des voyous, nous pouvons y voir également des étudiants, des personnes âgées, des mères et des pères de famille ou des gens tout ce qu’il y a d’ordinaire qui ont envie de découvrir un film au cinéma et se rendent dans ce type de salle car leurs ressources financières ne leur permettent pas d’aller au Megarama. D’ailleurs, lors de certaines séances de projection, il ne se passe strictement rien dans ces cinéma. Pas de débauche. Pas de violence. Pas de drogue. Rien, mise à part quelques rares spectateurs dans ces salles aux centaines de sièges vides. Samedi soir à Rabat, au Royal, il y avait une dizaine de personnes lors de la projection du film marocain « Kherboucha » et tout le monde regardait ce qui se passait à l’écran. Il en était de même il y a quelques années, lors de certaines séances du Rif le vendredi à 14h30, où il n’y avait que quelques amateurs de cinéma hindou dans la salle. C’est ce que nous dit Soraya, qui avait conscience de la stigmatisation péjorative de ce cinéma mais qui le fréquentait  à une époque uniquement les après-midi, pour être sûre de passer un bon moment avec ses amis: « Je suis une fan des acteurs hindous type Shah Rukh Khan…J’ai plein de dvd de lui chez moi et je venais au Rif quand il passait ses films ou bien ceux avec Aishawara Rai ». Nous pouvons voir d’ailleurs au passage que ce ne sont pas les achats de films piratés qui vident les salles de cinéma puisqu’il semble que ceux qui les fréquentent lors de certaines séances sont aussi ceux qui achètent les dvd à Derb Ghalef ou à Jutia. Quoi qu’il en soit, il y a bien des gens qui vont dans ces salles de cinéma pour y voir les films. C’est le cas de ces personnes qui, avant sa fermeture il y a quelques années, se rendaient le samedi après-midi au Mauritania, le cinéma de la médina de Rabat situé à l’avenue Mohamed V et qui est aujourd’hui un magasin improvisé de babouches made in China. Dans cette salle où on pouvait voir courir des chats le long des rampes d’escalier ou entre les fauteuils, il y avait un public fort nombreux qui venait les week end pour profiter des deux films que l’on passait à la suite pour le prix de neuf dirhams. Les publics des salles de cinéma populaires, c’est aussi la grand-mère avec sa djellaba blanche et son jolie foulard qui va voir un film américain romantique accompagnée de son petit neveu, c’est un père au revenu modeste qui amène ses enfants voir Jackie Chan, c’est un couple d’amoureux platonique respectueux de la tradition islamique et se rend dans les salles obscures juste pour être côte à côte loin du regard des autres. Le public des salles populaires est multiple et les ambiances qui y règnent peuvent aussi être conviviales. C’est ce que nous dit Zineb enseignante, à propos d’un cinéma de Marrakech qu’elle a découvert avec son mari lors de ses vacances: « Je me souviens que l’on tenait absolument à voir des films et il n’y avait pas encore le Megarama …Le film qu’il passait au Colisée on l’avait déjà vu…Alors on s’est rabattu sur un petit cinéma des quartiers populaire de Marrakech ; je crois qu’il s’appelait le Mabrouka …J’avais un peu peur du public que l’on pouvait croiser mais il n’y a eu aucun problème…Malgré la chaleur qu’il y faisait car il n’y avait pas de clim, l’ambiance était très sympathique ». De la même manière, les pratiques que l’on peut voir dans ces cinéma sont également très hétérogènes. Les couples qui s’y rendent n’ont pas tous les mêmes manières de se comporter et ces pratiques que l’on qualifie de débauchées existent non seulement dans les cinémas (populaires ou non) mais aussi dans les toilettes, les garages, des caves et dans tous les endroits un peu déserts susceptibles d’offrir un peu d’intimité à ceux qui la recherchent. Il en est de même des actes de violences. Par contre, ce qui risque de ne plus exister si les grandes firmes cinématographiques monopolisent toutes les parts de marchés et font fermer les cinémas de quartier, ce sont ces publics populaires, composites et culturellement hybrides, qui cherchent en dépit de leurs revenus modestes à avoir accès à des produits culturels et à en faire profiter leur famille.

 

Jean Zaganiaris (texte paru dans Le journal hebdomadaire n° 415, 31 octobre-6 novembre 2009)

 

 

ENCADRE

« Ces salles de cinéma ont une âme »

 

Nourredine Lakhmari revient sur sa fréquentation des salles populaires de Casablanca et ses projets pour leurs préservations.

 

–         Fréquentez-vous les salles de cinéma du centre ville de Casablanca ?

 

–         Oui, je connais très bien ces cinémas. Quand j’étais jeune, j’allais très souvent au Rif et au Ritz. C’est des lieux magiques. C’est des lieux qui donnent envie de faire du cinéma. Dernièrement je suis allé au Ritz, en face du Rialto, pour l’avant première d’un ami. Je fréquente toujours ces salles.

 

–         Que pensez-vous du fait qu’elles ont mauvaise réputation ?

 

–         Je me fiche qu’elles aient mauvaise réputation !!! Pour moi, ces salles de cinéma ont une âme, une histoire. Elles continuent de vivre malgré les difficultés et cela, c’est très bien.

 

–         Que faudrait-il faire pour les sauver ?

 

–         Le problème de ces salles, c’est qu’elles visent pas grand…Elles ne passent qu’un seul film…Parfois, c’est le même film pendant plusieurs semaines…Ce qu’il faudrait faire, c’est proposer quatre ou cinq films différents et rénover ces cinémas pour qu’ils aient quatre ou cinq salles…Avec mon associé, on envisage de racheter des cinémas du centre ville tel que le Lutétia…C’est comme ça que l’on va éviter de les perdre et de voir fermer des lieux mythiques. 

 

 

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