Publié dans Philosophie, sociologie...

La voie humide de Coralie Trinh Thi

L’ouvrage de Coralie Trinh Thi « La voie humide » est superbe d’un double point de vue. Tout d’abord au niveau de la forme. Les illustrations, que ce soit la photo de Coralie ou bien les tarots, sont très belles. Les citations, dont beaucoup font référence au Cure ou à Sister of mercy, sont également très pertinentes. Ensuite, au niveau du fond. Les aspirations libertaires de Coralie, racontant ses expériences, que cela soit comme punkette anarchiste en train de se chercher, comme actrice du porno, comme précaire du système néo-libéral, comme passionnée de musique et de concert de groupes alternatifs, comme co-réalisatrice avec Despentes de « Baise-moi », comme amoureuse toujours déçue, passant dans un style à la Bridget Jones ou à la nouvelle Eve (Karin Viard) d’une aventure à une autre (son morale est remonté à bloc par Jodorowski). Tout cela est – pour reprendre une formule que Deleuze appose à la pensée de Proust- une toile d’araignée où tous les points, les angles, les lignes de bifurcation se regroupent autours du principe de liberté, liberté d’être soi, sans culpabiliser et sans avoir à se justifier face aux autres.

En effet, ce livre est un plaidoyer pour les idées libertaires et pour le pluralisme des modes de vie et de pensée. L’ombre de Proust, de Baudelaire tout comme celle de Rimbaud sont présentes dès les premières pages du livre, où Coralie parle du rapport entre les expériences de la vie, le dérèglement des sens et l’offrande des corps à quelque chose qui les dépasse (p. 11). La littérature, la philosophie, les lectures ne sont pas pour elle des moyens de s’évader, de fuir la vie mais au contraire des « mondes » permettant de « voir » et de « comprendre » la réalité avec une conscience élargie : « Ce que je lis existe autant pour moi que ce que je vois, ou vis » (p. 22). On sent d’ailleurs un vif intérêt pour la littérature du XIXe, dont le livre importe les principales thématiques dans un monde contemporain où vibre la musique des Cure et Joy Division : «  Le XIXe siècle m’hypnotisait. Le mal de vivre, l’absurdité du monde, l’effondrement des valeurs religieuses et morales, de l’amour et de l’esprit même, l’exploration des passions et des sens par les drogues et le sexe…Les romantiques parlaient la même langue que moi » (p. 49). Livre aussi très marqué des idées de Nietzsche, notamment de la Généalogie de la morale plaidant pour aller par-delà le Bien et le Mal (p. 272-273). C’est bien le plaidoyer pour le pluralisme des modes de vie libertaires et immanents qui est le fil conducteur de ces 781 pages, écrite comme un exorcisme, comme une volonté de faire sorti presque en un jet quelque chose de sombrement lumineux, enfoui dans un coin reclus de l’âme. La liberté de choisir (si chère aussi à Isaiah Berlin), de croire et d’adhérer à des valeurs qui sont les nôtres au lieu de se les voir imposer par autrui (idée aussi très chère à Virginia Woolf), d’aller vers les pratiques qui sont les nôtres et non celles du groupe, que ce soit dans le domaine des goûts artistiques, des engagements politiques ou de la sexualité. Cela ne veut pas dire d’aller vers un individualisme autarcique. Coralie précise bien que « plus je me nourrissais de nouvelles influences, plus je pouvais devenir moi » (p. 71). Il s’agit plutôt « d’expérimenter », au sens que Deleuze donne à ce terme, des états de fait, des situations face auxquels on est confronté.

 

 

Cette expérimentation conforte et construit de manière immanente ce que sera notre personnalité, et empêche que ce soit les autres qui le fassent à notre place, notamment quand on passe de l’embrigadement scolaire à l’embrigadement du monde professionnel sans avoir pris le soin de se demander qui on est et qu’est-ce que voudrait faire. Coralie revient avec beaucoup de lucidité sur son engagement adolescent et sur son look punk : «Mon apparence provoquait toujours autant d’intérêt. Je ne m’en formalisais pas. Un look n’est pas un simple caprice d’adolescent. Affronter les regards ironiques des autres demande beaucoup de courage. C’est sans doute la première manifestation contrôlée de sa différence. Bien que le jeune ait une fâcheuse tendance à être différent à plein – affirmer sa singularité …en copiant un modèle ! – il affirme ainsi ses convictions musicales, culturelles ou politiques…Un look extrême implique certainement une âme bien trempée. Et l’âme reste fixée dans le corps, bien après la disparition du look». Cette expérimentation a lieu aussi dans le domaine de la sexualité et du corps. Coralie raconte ses expériences dans le porno, où elle découvre ce que signifie être en contact avec un ou des corps devant une caméra. Les passages, s’ils ne tombent pas dans l’amertume et dans la noirceur d’une Rafaëlla Anderson, semblent néanmoins verser parfois dans une certaine romantisation. Ok, on peut adhérer à la déshomogénisation du porno. Il est faux de dire que pour le porno, on en a vu un on les a tous vu. Coralie montre qu’il y a des différences entre les films de John B. Root, Andrew Blake et John Love. Le porno, comme dirait notre ami B. S, c’est comme les westerns : les westerns de John Ford avec John Wayne sont différents de ceux de Sergio Léone avec Clint Eastwood. Ok, ça on rejoint. Par contre, on  a parfois du mal à suivre les narrations parlant d’orgasmes sur les plateaux de tournage et de l’éclate, voire de l’excitation, que l’on ressent à s’exhiber (type p. 140 etc). De ce point de vue, on est plus convaincu par les écrits d’Ovidie à ce sujet dans son Porno Manifesto, où on voit une véritable objectivation du métier de hardeuse. On ne nie pas les expériences perso de Coralie et le fait qu’elle puisse s’eclater sur un plateau. On remet pas sa parole en cause. Au contraire, on a adoré le bouquin. Toutefois, ces discours hagiographiques sur le x risquent de verser non plus dans la description d’une réalité personnelle et empirique, aussi agréable soit-elle d’un point de vue personnel, mais dans la rhétorique apologétique visant à la promotion commerciale des films, et à la construction iréelle d’un monde du porno à la schroumpfland, via les moyens de com (interview, relations presses, salons). Ces visions d’un monde du x où on jouit à tout va, où toutes les filles sont bien chaudes et où on passe son temps à s’amuser sont tout aussi discutables que les propos puritains et moralisateurs de ceux qui condamnent le porno à partir de leur propre anthropocentrisme réactionnaire. D’ailleurs, on suit entièrement Coralie dans les pages 158 et suivantes, où elle insiste sur la nécessité de confronter la réalité de l’acte avec les représentations que l’on sent fait. Tout comme on peut être intéressé par les critiques qu’elle adresse au milieu, notamment lors des derniers tournages. L’essentiel n’est pas de discuter ce qui nous semble réel ou pas. Pour nous, ce qui est marquant c’est ce plaidoyer pour la liberté d’être soi (p. 492), c’est cet amour pour la liberté et le pluralisme, qui fait voler en éclat toute idée de « tolérance » : «Je n’aime pas ce mot. J’étais ouverte. En grand. La tolérance, c’est un truc de tafiole qui se pose en juge, mine de rien. Je ne voulais pas tolérer les différences des autres, j’espérais les aimer. Et rien de ce que je faisais n’était mal, je ne transgressais que des interdictions morales. J’étais contre la morale. » En même temps, être contre la morale ne signifie pas pour Coralie n’avoir aucune éthique. Voilà sa réponse à un de ses potes qui lui reproche d’être trop tolérante et de tout accepter au nom de la liberté sexuelle : « J’étais choqué par ces amalgames : bien sûr que non j’étais contre la pédophilie ou la zoophilie. Si je n’avais aucune limite morale, j’avais le respect de l’autre – et de moi-même. Tous les actes sexuels librement consentis entre majeurs devaient être respectés. C’est si évident pour moi ! […]  Pour la scatologie, je trouvais ça ignoble, et je ne le ferai jamais. Mais si d’autres jouissent de se faire caca dessus, je n’avais rien à y redire, du moment qu’on ne m’obligeait pas à le faire. Cela s’appelle la liberté sexuelle. ». Son interlocuteur la critique vivement là dessus : «  Je ne me rendais pas compte, la liberté sexuelle c’est n’importe quoi, est-ce que j’imaginais sérieusement un monde où tout le monde baiserait avec tout le monde, tout le temps ? Lui n’en voulait pas. J’étais effondrée : les gens ne comprenaient même plus ce qu’était la liberté, ils ne la concevaient que comme une obligation de faire l’inverse […] Il semblait convaincu de ce qu’il disait. Il fallait que la loi soit tyrannique parce que les gens passeraient ses limites» (pp. 179-180 ; voir aussi pp. 303-306 et pp. 414-416). Voilà à quoi s’oppose Coralie, à cette tyrannie moralisante qu’un certain nombre de personne exerce sur les autres, au nom d’une vision moniste et réductrice de la liberté, de la morale, de l’ordre, des valeurs. Ces gens là sont la plaie de toute société (d’autant plus qu’ils sont souvent majoritaires) car ils empêchent le pluralisme (même un pluralisme éthique et non relativiste) d’exister. Coralie explose très pertinemment les théories anti-porno de certaines féministes qui ont une idée figée et normative de ce qu’est la dignité de la femme, en parlant avec condescendance de ce qu’est le respect : « Le seul respect est le respect du choix de l’autre. Sans jugement : car c’est le comble de la stupidité et de la prétention, de se croire plus apte qu’un autre à juger ce qui est bon pour lui. On peut se moquer du sens de la dignité de cet autre, tant qu’on a pas compris que la seule dignité est dans la fidélité à soi-même…et que pour cette raison il n’y a pas deux dignités identiques. Ceux qui se croient dignes parce qu’ils respectent la morale dominante sont loin de l’être à mes yeux. Confier sa dignité à la morale dominante, n’est-ce pas se soumettre aux normes culturelles, au prêt-à-penser, à la pression sociale ? » (p. 272, voir aussi p. 344).  

 

Coralie insiste sur le rapport entre subjectivité et réalité (p. 86, p. 221) : la réalité sociale, que cela touche à la morale ou aux normes, est perçue à travers une hétérogénéité de subjectivité qu’il s’agit de laisser libre d’avoir leur propre vérité sur les choses (en dehors de toute volonté d’encodage normatif diraient Deleuze et Guattari, dont Coralie est très proche à ce niveau). Comme l’avait dit Nietzsche, la culpabilité est notre plus grand ennemi, notamment la culpabilité que nous fait ressentir la pression sociale (p. 321). D’ailleurs, croire au Bien et au Mal ne rend pas forcément bon et n’implique pas que l’on soit en paix avec soi-même. Il est effarant de voir la hargne, la persévérance, voire la haine, avec laquelle tous les prescripteurs de morale se battent pour imposer publiquement leur vision, y compris par la force, la violence et le meurtre. Coralie parle de la croisade que l’on a mené contre le film « Baise moi », tiré du roman de Despentes (p. 507 et s, voir surtout pp. 526-529) : « Il fallait rester debout. Même dans la boue qu’on nous jetait au visage. Si nous n’avions pas été deux, si unies, nous n’aurions jamais tenu la pression. Je répétais sans cesse : Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort » (p. 513).

 

Le livre de Coralie est profondément deleuzien. Il va très loin dans l’immanence inhérente à la vie, à travers laquelle une liberté de choix peut réellement exister. En écrivant sur lui, on a plus voulu dire ce que l’ouvrage nous a fait, lorsqu’il est venu se « brancher » avec la singularité de notre vie à nous, que de chercher à l’expliquer ou dire comment il aurait dû être écrit (p. 713, où là encore on trouve quelque chose de proche de Deleuze).    

Jean Zaganiaris           

Advertisements

2 commentaires sur « La voie humide de Coralie Trinh Thi »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s