Publié dans Cinéma

Un grand film du cinéma marocain : LE REGARD (2005) de Nourredine Lakhmari

Vendredi dernier, les étudiants du ciné club de COM’SUP ont organisé au Megarama de CaVendredi dernier, les étudiants du ciné club de COM’SUP ont organisé au Megarama de Casa une projection de « Le Regard » de Nourredine Lakhmari. Bravo et merci à Mohamed Setti, aux profs et aux gens de l’équipe pédagogique de COM’SUP qui ont soutenu et aidé à tout cela. Bravo et merci à toute l’équipe, spécialement à Lamia qui a eu le courage de prendre la parole et de présenter le film à la salle pleine (si l’on veut lutter efficacement contre le post colonialisme, c’est en commençant par faire faire les choses à nos élèves afin qu’ils soient acteur de leur vie professionnelle, et non pas faire à leur place, en les maintenant dans un état perpétuel de minorité). Après le film, il y a eu lieu un beau débat, avec la présence du réalisateur qui a répondu, en compagnie de deux comédiens de talents, aux questions que lui a posé le public venu en grand nombre regarder le film. Comme nous l’avons dit, nous n’avons pas aimé « Casanegra ». Toutefois, nous avons adoré « Le regard ». Il s’agit d’un des rares films à traiter des violences coloniales qui ont eu lieu au Maroc au moment de la décolonisation en 1956. Albert, photographe de guerre à cette époque, revient au Maroc quarante ans plus tard pour rechercher des pellicules qu’il avait cachées dans une maison. Il retrouve la boite qu’il avait enterré mais les films ne sont plus à l’intérieur. Dès lors Albert va partir à leur recherche, accompagné par ses souvenirs, par cette mémoire « tatouée » sur laquelle on voit apparaître progressivement les horreurs et les violences que les militaires ont fait subir aux populations marocaines. Albert cherche non pas la vérité (il la connaît ; on ne peut pas se mentir à soi-même) mais à montrer la vérité, à la faire ressurgir, à la montrer aux autres ce qui s’est passé. La honte d’être un homme l’a dévoré toute sa vie. La honte d’avoir rien dit, d’avoir assisté en témoin passif à toutes ces immondités. La honte d’avoir pactisé, d’avoir abdiqué, d’avoir reçu une médaille pour avoir photographié les « exploits » de cinq militaires français lors de l’indépendance du Maroc. Tout cela le ronge et il a envie maintenant de dire tout cela, d’arrêter le silence et de « pousser un cri ». La pellicule qu’il cherche contient les photos des violences et des humiliations que les militaires français ont fait subir. Elles sont éparpillées dans tout le Maroc, tantôt vendues dans les souks, tantôt rangées dans un album photo que l’on ouvre jamais. La force du film de Lakhmari est d’avoir su, à la manière de Walter Benjamin, se saisir d’un souvenir du passé (la décolonisation en 1956) et de le faire briller dans le présent (le Maroc des années 2000) afin de nous prémunir des dangers du futur (la victoire du post colonialisme dans le Maghreb du XXIe siècle). La colonisation a été une abomination et il faut montrer les dégâts qu’elle a produit sur les pays colonisés, sans pour autant rallier les thèses les plus réactionnaires prônant un nationalisme dogmatique et méprisant toute altérité ou toute mixité culturelle, une quête d’un passé pré-coloniale mythifié ou l’extrémisme religieux. En même temps, il serait aveugle de ne pas voir la diversité du regard que les militaires français avaient sur les Marocains. Le regard d’Albert, jeune photographe effaré et puis écœuré par les violences des soldats, n’est pas le même que celui d’autres soldats torturant les rebelles, de ceux des chefs militaires souhaitant qu’on les traite comme des prisonniers ou bien des infirmières de guerre luttant pour sauver les victimes de cette folie, quelle que soient leur nationalité. « L’Occident » est fragmentaire. Il ne s’agit pas d’un tout homogène qui verrait le monde arabe de manière uniforme et homogène. Ensuite, le film de Lakhmari a le mérite de ne pas verser dans le choc des civilisations et de ne pas montrer les Français et les Marocains comme deux entités antagonistes, déterminé uniquement par le conflit. Même si l’amitié n’est pas chose facile (y compris entre des gens de même nationalité d’ailleurs), elle est quand même possible. Le rapport de Robert avec le photographe qui l’accueille lors de son retour au Maroc et qui l’aide dans sa quête est fantastique. Il montre que la plus belle chose au monde est lorsque deux êtres arrivent à construire quelque chose en s’aidant mutuellement pour aller par delà leur faillibilité respective. Au photographe français qui n’arrive pas à se sortir de ses traumatismes de guerre et qui cherche ses pellicules dans tout le Maroc, le photographe marocain apporte sa connaissance de la langue, des endroits, des gens ainsi que son réconfort et son amitié (quoi de plus beau que l’amitié pour l’étranger). Au photographe marocain qui n’a pas les moyens techniques et qui surtout n’a pas la confiance en lui pour croire en la beauté de son art, le photographe français apporte et donne son matériel, tout comme il prend les photos magnifiques que son ami n’ose pas montrer et les fait découvrir aux autres à sa place. La scène de photo dans le cabaret, avec cette cheikhat dansant derrière le portrait de Marilyn Monro dessiné par Andy Warhol est prodigieuse. L’art est universel. Tout comme les bières que l’on ingurgite dans le cabaret, l’art est aussi quelque chose quelque chose que l’on partage, quelle que soit notre nationalité et notre culture. Les photos ne sont plus celles du français ou du marocain. C’est simplement le sourire de la cheikhat sur l’image en noir et blanc qui reste. Là encore on sent que le film de Lakhmari est proche des idées de Walter Benjamin sur l’œuvre d’art. Aux photos en noir et blanc prise lors de l’indépendance en 1956 et montrant la barbarie, avec les soldats français qui sourient en posant leur couteau sur la gorge de leur prisonnier marocain se superposent très difficilement celles prises dans les années 90, où l’on essaie de montrer rire et insouciance. Qu’on le veuille ou pas, l’humanité a été souillée par cette partie de son histoire, par ce qui a été fait à ce moment. La scène où Albert, rattrapé par ses souvenirs, se saoule avec ses frères marocains dans le cabaret est magistrale. On est par delà le complexe de l’homme blanc et de toutes les conneries de ce style prônant une culpabilité décontextualisée et moralisatrice. La fragilité des êtres est plus belle que le moralisme de ceux qui donnent leur leçon, quel que soit leur position ou leur camp. La vie est marquée par tout un tas de souvenir qui passent pas, par tout un tas de trucs qu’on aurait pas aimé avoir fait mais que l’on a quand même fait ; et c’est d’ailleurs ça aussi qui nous rassemble, que l’on soit Français ou Marocain. La fragilité et la complexité des êtres, capables de regarder le bleu de la mer en étant côte à côté après avoir été face à face. C’est sans doute cela qui fait la grandeur de « Le regard », qui est l’un des films les plus profonds du cinéma marocain des années 2000. sa une projection de « Le Regard » de Nourredine Lakhmari.

 Jean Zaganiaris, Enseignant et coordinateur pédagogique à COM’SUP.

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