Publié dans Philosophie, sociologie...

« Le côté obscur de la force » : la punition comme forme d’obscurantisme pédagogique

Journée d’étude organisée par la Section Langue Française du CPR de Derb Ghalef

  « La punition à l’école. Faut-il punir pour enseigner ? »

 

Mardi 5 mai – Amphithéâtre LOUDIYI – 8h30-12h15.

 

Le programme

  1. 8h30          Accueil                                                                    9h00          Allocution de M. Le directeur du CPR               

9h20          Discours d’accueil de la section langue Française

           Première intervention 

           Domaine philosophique 

           M. Jean Zaganiaris Professeur-Sociologue

9h4O         Témoignage sur la punition à l’école                                   

           Elève Professeur Section Langue française

10h20         Deuxième intervention  

                    Domaine psychologique

            Dr. Abdelaziz  ELGhazi professeur_ psychologue

10h40         Troisième intervention

           Domaine pédagogique

           M. Hassan Boushel,  Directeur du collège ibn Habous

11h00        Projection audiovisuelle sur la punition à l’école     11h30        Pause café                                                                 

11h50        Débat                                                                        

12h15       Clôture

 

 

  1.  N.B :    Parallèlement au séminaire, une exposition de  

                 Caricatures sera montée par les élèves professeurs de     

                 la section arts plastiques

Présentation de Jean Zaganiaris, Enseignant et coordinateur pédagogique à COM’SUP

 

 « Le côté obscur de la force » : la punition comme forme d’obscurantisme pédagogique

 

 

 

            L’objectif de cette communication est d’apporter quelques questionnements philosophiques et sociologiques sur la question de la punition. Vous corrigerez toutes les bêtises que je pourrai dire dans des domaines de connaissances qui ne sont pas les miens et que les futurs professeurs que vous êtes maîtrisent à merveille. Même si ce que je vais dire risque de heurter certains, mon but n’est pas de plaider pour une vision anarchiste de la pédagogie. Un enfant, un élève, un étudiant ont besoin de règle de vie, de cadre, de repère, de code. Toutefois, les règles de vie, les règlements intérieurs font également l’objet d’usages sociaux et s’il n’y a pas d’intérêt à respecter les règles, les élèves ne les respectent pas. Dans ses travaux sur la sociologie du droit, notamment dans le texte sur la codification publié dans Choses dîtes, Pierre Bourdieu a souligné ce point. On n’obéit pas à une règle si l’on a aucun intérêt à y obéir. La punition – ou bien la sanction (on verra si ces deux termes ont la même signification) – est un des éléments qui fait que l’on a intérêt à respecter les règles fixées par le professeur ou par l’école. Toute société, y compris donc l’école, ne peut fonctionner correctement sans règles, sans lois. Celles-ci relèvent du domaine juridique ou de la morale, du domaine formel ou informel (je ne m’étends pas sur cette question) et fixent les droits et les obligations de chacun. L’école est une micro-société, au sein de laquelle les enseignants ont des objectifs à atteindre, des programmes de cours à effectuer, des connaissances et des compétences à faire acquérir, des comportements et des manières d’être à enseigner. Les écoles primaires, les collèges, voire les lycées et aussi les établissements d’enseignement supérieur, sont des micro-sociétés particulières puisque les écarts entre les individus majeurs, incarnés par les enseignants, et les individus mineurs, incarnés par les élèves, sont centraux dans les rapports sociaux qui caractérisent les acteurs qui la constituent. Un mineur est quelqu’un qui n’a pas l’âge d’être majeur et qui est donc sous la tutelle de ses parents, de ses enseignants, de l’administration scolaire. Pour Kant, dans le texte « Qu’est-ce que les Lumières », on peut rester mineur toute sa vie si l’on n’a pas la volonté et le courage de faire un usage autonome de sa raison. C’est d’ailleurs ce que dit aussi Abdellah Laroui, dans son travail sur la raison. Toutefois, nous reviendrons plus tard à Kant. Restons sur la minorité en tant qu’âge. Le fait d’être mineur et d’être à l’école conduit l’élève à être sous la guidance, sous la tutelle, sous les directives du professeur, qui est la personne majeure responsable pour mener à terme son éducation scolaire. Celle-ci doit d’ailleurs être distinguer de son éducation familiale, qui est à la charge de ses parents ou de ses tuteurs légaux. Le professeur – qui exerce un « métier » (j’insiste sur ce mot) –  est cet individu majeur chargé de la formation scolaire de ses élèves. A travers ses compétences, il a la mission de transmettre des savoirs aux élèves et de veiller à ce que ceux-ci puissent les acquérir selon la méthode qu’il a décidée d’employer. L’une de ses responsabilités est de créer un climat dans sa classe qui soit propice à l’enseignement, au travail. Ce dernier terme a d’ailleurs une racine latine commune avec le mot « torture » ; ce qui montre au passage que la tâche n’est pas aisée.

Le professeur est le garant du bien commun de sa classe et veille à maintenir la discipline nécessaire qui lui permet d’exercer ses fonctions, qui sont la transmission du savoir. Il dispose du pouvoir légitime de contrainte de par son statut. Il peut contraindre un élève turbulent à se taire, à faire ses devoirs ou bien à ne pas bavarder ou à ne pas taper son voisin. D’une certaine manière, le professeur incarne la justice dans sa classe ou dans la cour. Il incarne la justice au double sens du terme c’est-à-dire qu’il donne à chacun ce qui lui revient (punition/récompense) et il incarne celui qui sait trancher entre ce qui est bien et ce qui est mal (il est mal de frapper son voisin, de tricher, d’injurier, d’écrire sur les tables). La punition vient aider celui qui a la légitimité de l’appliquer à maintenir l’ordre, le respect mais aussi le bien être de tous. Si par exemple un élève fort qui frappe un plus faible n’est pas puni par le professeur, on est dans l’anarchie, dans cet état de nature dont parle Hobbes dans le Léviathan, ou bien dans cet état de violence incorporé dès l’enfance dont parle le romancier marocain Abdellah Taïa, notamment dans Mélancolies arabes (voir les scènes de violences au début, entre enfants). Alors – pour reprendre la question du séminaire – « faut-il punir pour enseigner ? ». Terrible question ! Je ne sais pas s’il faut punir pour enseigner mais la punition fait partie des fonctions de justice inhérentes à l’enseignant, confronté parfois à la dureté de « certains » élèves – j’insiste sur le mot « certains » – et aussi à la violence, comme l’ont encore montré récemment les actes graves qui se sont produits à Mohammedia il y a quelques semaines.

Toutefois, une confusion doit d’ores et déjà être évitée. Sanctionner n’est pas tout à fait la même la chose que punir. La sanction n’est pas tout à fait la même chose qu’une punition. La sanction est une peine qui est impliquée par la loi. Si l’on ne respecte pas la loi (je laisse de côté l’aspect arbitraire et injuste de certaines lois – vous avez la très belle pièce de Sophocle Antigone, qui aborde la question), bref si l’on ne respecte pas la loi, il y a la sanction qui tombe. Par contre la punition n’est pas tout à fait la même chose. Parfois, elle est synonyme de sanction et s’inscrit dans le cadre du non-respect de la légalité. Mais la punition peut être aussi synonyme de châtiment, et qui dit châtiment dit aussi mesure violente pouvant comporter soit un caractère arbitraire soit une dimension de cruauté et de sadisme. Michel Foucault a montré dans des pages pénétrantes le caractère abject de la punition, infligée par le bourreau (alors que la sanction pour non-respect de la loi est infligée par un juge, voire par un collège ou un jury). Il n’y a pas de punition sans un coupable à châtier et parfois c’est par les méthodes les plus abjectes que l’on construit un coupable, comme lors de l’inquisition, où l’accusé est amené non seulement à avouer sa culpabilité mais aussi à se sentir coupable au plus profond de son être. Il y a des gens très fort pour vous faire sentir à votre place votre culpabilité. Parfois, la punition relève d’un double caractère, physique et morale. On punit un enfant – qui est un être mineur, c’est-à-dire un être à qui on apprend à être responsable de ses actes – en le frappant, en le giflant pour telle ou telle raison. Puis à cette souffrance physique, on ajoute la souffrance morale que l’adulte inflige à l’enfant, en le faisant culpabiliser, en jouant sur sa conscience pour justifier la souffrance physique infligée. Là, on est très loin de la sanction en conformité avec la loi ; même si la frontière entre ce qui est juste et injuste, arbitraire et légale n’est jamais toujours nette et tranchée.

La punition peut être une forme de sanction juste, notamment dans les actes illégaux avec victimes, qui fait comprendre à l’enfant que la société dans laquelle il vit contient des règles, des lois et des valeurs qu’il doit respecter pour le bien commun de tous. De plus, le professeur a une fonction pédagogique dans la sanction, qui peut se traduire par un dialogue avec l’élève puni visant à lui expliquer le pourquoi de la sanction. Mais la punition peut aussi incarner – pour parler comme dans la série Star Wars – le côté « obscur » de la force, notamment quant elle verse dans l’arbitraire ou dans la cruauté. Il y a des formes d’obscurantisme pédagogique, qui consistent notamment à se servir de la punition comme d’un masque derrière lequel on cache ses propres limites d’enseignant. Alors je ne viens pas donner des leçons ici ; je ne me considère pas comme un modèle de vertu pédagogique et de spécialiste de la punition (notamment à cause de mon sal caractère ; mes élèves pourront témoigner). Mon but est juste de penser philosophiquement la question de la punition et de rattacher mes réflexions à celles de mes autres collègues présents ici ou bien à celles des élèves professeurs de la section Langue française du CPR de Derb Ghalef. Ce que je veux dire, c’est qu’enseigner, c’est un « métier », un métier difficile, qui implique tout un tas de chose que l’on peut faire plus ou moins bien. Préparer ses cours, gérer son expression orale, gérer sa classe (surtout dès la première séance ; si on la rate, après c’est dur de rattraper le coup au niveau discipline), gérer son stress, sa fatigue, gérer les moments durs de son existence face à ses élèves (qui ne sont pas censés les connaître). Le métier d’enseignant exige quelques fondamentaux sur lesquels on peut se rater, car la faillibilité est humaine, y compris chez l’enseignant. Par contre, si je me réfugie derrière la punition comme remède ultime pour palier à mes faillibilités d’enseignant, je peux vite aller vers l’arbitraire. Je ne dis pas qu’un un prof qui ne punit pas n’a qu’à s’en prendre à lui-même s’il gère mal sa classe ou bien qu’il faut culpabiliser les profs et dire que c’est la faute de l’enseignant si la classe est mal gérée. Il y a des moments où on arrive à gérer sa classe et d’autres non. Il y a des classes que l’on gère mieux que d’autres selon sa personnalité. Par contre, dans certaines circonstances, je peux verser dans l’obscurantisme pédagogique si je me sers de la punition comme d’un masque pour cacher soit mon inexpérience, soit ma paresse de préparer correctement mon cours, soit mon manque de motivation face aux ingratitudes qu’implique le métier d’enseignant. Il existe d’autres méthodes que la punition pour enseigner : respecter ses élèves, être à l’écoute, jouer de son charisme, avoir de la conscience professionnelle, prendre en compte les centres d’intérêt de l’élève, l’interactivité (la participation orale des élèves aux cours) etc… Il y a des méthodes pédagogiques non répressives qui sont universellement reconnues, que l’on soit au Maroc, en France, au Cameroun, en Grèce, aux Etats Unis, au Japon…J’en profite au passage pour envoyer paître les proverbes néfastes du style « Le marocain, c’est comme le cumin, il faut le presser à fond pour qu’il donne le meilleur de lui-même » ou bien « Le Marocain ne marche qu’à la carotte et au bâton ». Même s’il existe des spécificités culturelles propres au Maroc, que je respecte par ailleurs, je me refuse à croire que les enfants marocains soient dotés d’un code génétique à part, qui font que contrairement aux autres enfants, ceux là ne comprendraient qu’à la carotte et au bâton !!! Les enfants marocains sont des enfants comme les autres, qui font partie de ce que l’on nomme l’humanité. Si on les éduque dès l’enfance à ne marcher qu’à la punition et qu’à l’autorité, c’est cela qu’ils intégreront et c’est cela qu’ils seront prédisposés à reproduire lorsqu’ils seront adultes. S’il l’on veut par contre faire de nos élèves des futurs citoyens majeurs, au sens de Kant, capables de penser par eux-mêmes et d’être responsables, il faut donc briser cette logique et la remplacer par des mesures pédagogiques non répressives. L’activité d’enseignant – du moins, telle que je la comprends par rapport à mes propres activités en milieu scolaire – implique une remise en cause perpétuelle de notre travail, même s’il ne faut pas être aveugle non plus sur la dureté et sur l’absence d’éthique de certains élèves qui considèrent consciemment ou inconsciemment leur scolarité sur le même mode que l’enfermement carcérale et se comportent en conséquence. Ca nous arrange tellement parfois de croire que nos élèves sont tels que nous les voyions nous, avec nos yeux de profs. Ca nous arrange tellement de dire dans les conseils de classe que tel élève avec lequel nous avons du mal est indiscipliné, fainéant et qu’il doit être puni. La punition ou bien la menace de punition, qui est parfois une arme plus redoutable que la punition elle-même, est de ce fait une solution de facilité vers laquelle on peut aller, même si le prix est lourd à payer pour le système éducatif tout entier. En effet, si la punition est reconnue par les élèves comme une arme plus ou moins arbitraire utilisée par le professeur, y compris pour tenter de manipuler leur conscience, quelle est dès lors la valeur que ces derniers accorderont aux lois censées régir leur établissement ? Le but sera d’échapper à la punition, quels que soient les moyens, et non plus de respecter les lois et les règlements censés assurés le bien être de tous. C’est cette question qui me semble plus importante que les faux débats sur le rétablissement de l’autorité. Aujourd’hui, on se demande si l’on est trop laxiste, s’il ne faut pas revenir aux punitions sévères. Est-ce que c’est le fait de ne plus punir qui amène la violence dans les écoles ? Je ne suis pas sûr. L’autorité, la punition ne fonctionnent jamais sans une résistance et sans aussi une violence en retour des élèves. Quelles que soient les réponses à ces questions sur la punition, elles ne peuvent être que complexes et doivent tenir compte des différents facteurs et des causes plurielles qui expliquent une situation. Il serait bien naïf de suivre les paroles nostalgiques de ceux qui disent « c’était mieux avant, y’avait de l’ordre, du respect, de la discipline ». Soit ceux qui disent ça ne connaissent pas cet avant dont ils parlent, soit ils l’ont connu mais avaient une autre vision et surtout un autre un âge au moment de « cet avant » dont ils parlent. Je ne crois pas en une pédagogie réactionnaire qui se nourrit des nostalgies de l’ordre et de la discipline « d’antan ». Je crois en une pédagogie non répressive, respectueuse des conquêtes pédagogiques en termes de respect de l’enfant et capable de penser le bien être de la classe à partir d’une prise de conscience quotidienne et réflexive du lien symbiotique qui relit la singularité de l’enseignant avec la pluralité des personnalités et des opinions qui peuplent sa salle de classe. Je vous remercie.   

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