Publié dans Littérature

Virginie Despentes

La découverte de « baise-moi » a été un véritable choc. Ca a commencé à la réderie d’Amiens. Je tombe sur le roman, vendu pour trois fois rien. C’est l’édition originale. A l’époque je ne connaissais pas Virginie Despentes et elle n’était pas du tout médiatisée. J’avais pris le bouquin juste par curiosité. Puis quand je l’ai lu, j’ai pigé que là on était – au niveau littérature – dans une rupture très forte avec ce qu’il y avait auparavant. Le ton est donné d’emblée, avec l’idée d’une violence non marxiste et non révolutionnaire (la scène où l’une des deux filles discute avec un gauchiste est éclairante). La révolution est une utopie à la con. La vie est sombre, dure, cruelle, violente. La plupart des êtres humains sont mauvais, pourris. La scène du viol montre cela de manière très crue. Tout marche à la violence, au rapport de force et de domination. Tout est foutu d’avance. La vie n’est que du temps qui passe, au sein de laquelle on meuble comme on peut, en matant des porno, en se droguant, en tirant un coup, en écoutant de la musique. Les deux filles partent dans un voyage iniatique, où le seul intérêt est de bruler la mèche par les deux bouts. On braque, on tue. Il y a quelque chose de « Vivre vite » de Carlos Saura dans ce roman. Je ne dis pas que je suis d’accord ou que je rejoins cette vision du monde. je dis juste que là, il y a quelque chose de nouveau, qui est écrit également dans un style assez inédit. Puis après le film est sorti. Là encore, superbe, avec des actrices magnifiques et une BO décapante. Un petit bijou, avec quelques nuances par rapport au roman et certaines scènes supprimées. Du coup, j’ai bien accroché à Virginie Despentes. J’ai lu quelques autres romans. « Les chiennes savantes ». Puis « Teen Spirit », qui montre un changement de ton assez important chez Virginie Despentes, et « King Kong Théory », offert par les amis de Darkstar, qui est une réflexion autobiographe sympa (mais sombre). Et enfin, un autre grand livre de cet auteure, « Bye Bye Blondie », qu’elle va se charger de mettre en scène avec Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle. Là encore, comme pour « Baise moi », il y a là un grand chef d’oeuvre de littérature. C’est l’histoire d’une fille un peu SDF, marquée par un enfermement en HP lors de son adolescence, et qui tombe sur son premier amour devenu présentateur TV vedette. Les souvenirs remontent à la surface, accompagné de la musique des Cures, Béru, et joy division. Il y a une critique très forte du pouvoir psychiatrique, qui brise les vies en prétendant les soigner et qui construit des maladies aux patient qu’il embrigade. Les pages 54 et 55 du roman sont très fortes : le type diplômé de l’hopital psychiatrique va l’enfermer parce que son père l’a demandé, parce qu’elle fugue, parce qu’elle est punk. Comme le dit Bourdieu au sujet de la jeunesse, on est aussi le « fou » de quelqu’un ; la folie n’existe pas seulement en soi, sans les interractions sociales auxquelles elle se rattache. Le ton aussi change chez Despentes. Gloria, l’héroine, cherche un exutoire non pas dans la violence infligée aux autres, comme dans « baise moi » mais dans le suicide, la fin de la vie (p. 27). Toutefois, là encore, Despentes montre que ce n’est pas une solution et que dans la vie, il faut attendre toujours la suite, qui peut être constituer du meilleur comme du pire. Là c’est le meilleur, puisqu’elle tombe sur ex et que sa vie va changer. A travers ce roman Despentes montre que l’engagement punk n’est pas peut-être pas le meilleur moyen de s’insérer dans la vie, et que ceux qui vont au bout finissent mort ou à la rue, comme la narratrice du roman. La rage, la violence, l’arbitraire de la vie sont toujours là. la société est présentée comme une « jungle », où chacun essaie de survir. Est-ce dans ce sens là que l’entend le ministre de l’immigration Eric Besson lorsqu’il parle de Callais et des migrants, dont le film « Welcome » donne une vision magistrale ? Bon revenons à « Bye Bye Blondie ». Il y a une vrai réflexion, comme dans le roman de C. Zina « Heureux les simples d’esprits », sur l’aboutissement de l’engagement punk anarchiste. D’un côté, il y a ces idéaux allant de « not future » à « vive l’anarchie », cette sensation de liberté et ces soirées en « meutes », en bande, avec l’alcool et la musique. Nos amis de dark star, là encore, se souviendront sans doute des soirées agitées entre la fin des années 80 et le début des années 90, où le menu était concert, pogo, méchante cuite, roupillon sur les plages de Cannes et délirs en tous genres, y compris dans les piscines, sur les toits et autres palais des festivals de cannes (ah la fameuse nuit où l’on a dormi en haut des marches du palais!!!). Bref , d’un côté il y a tout ce que permettait de vivre un contexte où l’idée même d’un Sarkozy président était inimaginable, où l’idée de liberté, notamment de liberté de pensée et liberté des moeurs (c’était l’époque de French Kiss ou du relax de FGTH), avait un autre sens qu’aujourd’hui, où les mots « liberté », « libertaire », « anarchie », « insoumission », « résistance » avaient un autre sens qu’aujourd’hui. Et de l’autre côté, il y a vers tout ce quoi peut mener cet engagement libertaire si l’on arrive pas à concilier avec les impératifs de la vie réelle, celle qui exige de bouffer, d’avoir un toit et de se faire des tunes. C. Zina le montre aussi très bien dans son livre. Y’a un moment où tu mets de côté les idéaux punks du style « j’encule le système » et tu rentres dans le rang, tu cherches un  job car tu en as marre des plans foireux, du froid de la rue le matin, des marques que laissent les baston, des dents qui jaunissent et des fringues qui puent. Du coup, on cherche des échapattoires qui permettent de pas trop virer ses idéaux en intégrant le système. On devient prof, par exemple, plutôt que commercial (Mon Dieu, comme je sens concerné par tout ça ; certains de mes élèves de COM’SUP comprendront – malhereusement – ce que je veux dire par là !!!). Virginie Despente l’écrit très bien : à un moment « un punk crêteux, bons disques, bonnes vannes » peut se transformer en une saison, se ranger et bosser pour payer ses crédits et faire vivre sa famille. C’est là le désaroi dans lequel se trouve Gloria, l’héroine, qui vit à 40 ans dans un monde qui n’est pas le sien : « Quand on était gamin, on se doutait que je ne serai pas heureuse. Mais à quel point j’allais être mal adaptée, on s’en rendait pas compte (…) y’a plus rien qui me convienne. Comme plein de gens tu me diras. J’aime pas les euros, j’aime pas les cd, j’aime pas les ordi, j’aime pas les mails, j’aime pas mon époque, j’aime pas ma gueule, j’aime pas les putes à la télé, j’aime pas bosser ». Y’a un moment où, comme dit Bernard Cantat « le joint, le cul lassent » et on est bien mieux avec sa petite femme ou son petit copain à se construire un avenir, penser à avoir des enfants dans un nid douillet, même si le monde dans lequel on est est sans pitié, sans aucune humanité, sans aucune chaleur, sans aucun confort, sans aucune possibilité de compréhension pour la pluralité des manières de vivre et de pensée. On se cherche des petits îlots de conforts et de bien être dans cette sombre mer mélancolique et sauvage qu’est la société. C’est un peu entre ces deux côtés que navigue le personnage de Gloria. Et en son de cloche, cette question récurrente : « qui aurai-je été si tout cela ne m’était pas arrivé ». Comme le dit Despentes après Sartre, on n’est rien d’autre que sa vie…et il faut faire avec

Jean Zaganiaris    

 

Un commentaire sur « Virginie Despentes »

  1. juste un petit mot pour dire que quand on est une fille de 29 ans qui a lu « baise moi » à 13 ans,la claque littéraire de ma vie,soit dit en passant, »king kong theory » n’est pas une réflexion autobiographique sympa.Sans faire de féminisme primaire, je crois que le fait que l’auteur soit un homme est marquant. »king kong theory » est extraordinaire,c’est l’ aboutissement de « baise moi » et de tout ce qui en a decoulé.Tous les romans n’ètaient que des périgrinations autour de cet essai:elle l’a enfin écrit et tout est dit.Je ne dis pas ça pour amenuiser l’intéret de « bye bye blondie »,j’ai adoré ce roman,d’autant plus que je suis de nancy et que tous les endroits décrits dans ce livre je les connais (j’ai moi-meme eu un amoureux suicidé punk de la meme géneration qui sortait dans les memes endroits),mais juste pour souigner l’importance de son essai:toute son oeuvre ètait vouée à ce dernier texte:ultime pour toute jeune fille/femme un peu consciente.Dans tous les cas,continuez à écrire sur elle parce qu’il y a de quoi écrire des thèses sur cette demoiselle d’une respectabilité sans bornes.Elle a

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