Publié dans Philosophie, sociologie...

Adieu Abdelkebir Khatibi

Le Maroc a perdu cette semaine un de ses grands intellectuels, Abdelkebir Khatibi. Sociologue, écrivain, philosophe, politologue, cet intellectuel – au sens noble du terme – était d’une finesse et d’une profondeur rares. Mondialement connus, ses travaux parlaient de l’altérité, de la littérature, de sociologie, du champ politique marocain. Il avait une culture encyclopédique, depuis les écrivains français (Duras, Aragon, Barthe) à la civilisation japonaise. Ses romans et ses pièces de théâtre étaient des « îlots de résistance » au sens que Deleuze attribuait à ce terme. On se souvient du « prophète voilé », pièce de théâtre contre le fanatisme religieux qui était aussi une attaque contre la théocratie de Khomeiny en Iran. Nous avons eu la chance de rencontrer Khatibi à trois reprises et de partager de précieuses discussions avec lui. La première fois c’était à un colloque du club Pen, avec Ghita el Khayat et Youssouf el Alami. Il avait présenté une conférence magistrale sur le rôle de l’écrivain en tant qu’intellectuel, porté par ses convictions et son souci de résistance. La deuxième fois c’était à son bureau, à Rabat. Nous avions passé une après midi à discuter de ses travaux. Je voulais en savoir plus sur son livre « Chemins de traverse », publié chez Okad. Il  y a quelque chose dans cet ouvrage qui m’avait fasciné. Quelque chose sur l’altérité et le pluralisme des valeurs qui est aux antipodes des discours idiots sur le choc des civilisations, sur le repli a-critique vers telle ou telle culture. Je lui avais dit que son oeuvre est très proche de l’intellectuel britannique d’origine russe sur lequel j’ai beaucoup travaillé et qui s’appelle Isaiah Berlin. J’avais fait le lien d’ailleurs entre ces deux auteurs au sein de ma thèse de doctorat – où le jury, composé entre autre de Jean Leca, avait apprécié les références à Khatibi. Il y a quelque chose d’humaniste dans l’oeuvre de Khatibi. Un respect pour la vie, pour le bonheur, pour l’amitié et la tolérance. Ensuite, nous avions parlé littérature : Proust, Joyce, Driss Chraïbi ainsi que de l’oeuvre du regreté Edward Saïd. Une belle après midi de discussion autour de références culturelles, dans un monde où les attaques capitalistes contre le système éducatif, avec toutes cette logique autour des compétences et des savoirs faire, risquent d’anéantir à jamais la notion même d’intellectuel. La troisième fois où nous nous sommes vus, c’était à l’hotel Hilton de Rabat, en compagnie de sa fille. Je voulais lui parler de mon projet de travail sur l’obscurantisme. Il était arrivé en avance et lorsque je l’ai apperçu dans le hall, il était en train de parler avec quelqu’un qui me ressemblait en croyant que c’était moi. Il y avait quelque chose de Woody Allen chez Khatibi. Une légèreté, un sourire, des situations. J’ai été très content de le connaître, d’avoir pu échanger des idées avec lui et de découvrir ses travaux. Adieu Khatibi…

Jean Zaganiaris     

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